Le Caire, 28 février 1933
Mon bien cher ami,
Je ne veux pas tarder autant que vous à vous répondre ; mais croyez bien que vous n’avez pas besoin de vous excuser de ce retard ; on fait si peu ce qu’on veut ! Les malades, du moins, vous laissent-ils un peu de tranquillité ? J’ai appris qu’il y avait eu beaucoup de grippe à Paris, malgré l’hiver peu rigoureux. Ici même, nous n’avons pas été tout à fait indemnes ; j’ai été un peu atteint, mais cela n’a pas duré longtemps ; du reste, le froid est passé maintenant.
Un mot de Mario s’est croisé avec ma lettre, qui l’aura rassuré sur l’envoi des “Femmes pythagoriciennes” dont il s’inquiétait. Faites-lui toutes mes amitiés ; je ne luis récris pas pour le moment, mais, s’il y a du nouveau pour les éditions, je le tiendrai au courant.
À ce propos, je viens de recevoir les comptes du sieur Rouhier pour 1932 : les chiffres des ventes sont tout à fait dérisoires… En même temps, on me signale que mes livres ne paraissent toujours pas à la devanture, où s’étalent, par contre, les publications qui me sont plus particulièrement hostiles ; on ne pourra tout de même pas dire que ce n’est pas voulu !
J’apprends toujours des choses inouïes : il y a quelques temps, Magre s’en est allé chez Vrin faire sur moi des racontars ineptes, prétendant notamment que j’étais marié… avec une Anglaise ! C’est bien la dernière chose qu’on pouvait imaginer… Il est probable que cela sort des milieux théosophistes, par lesquels il semble malheureusement être de plus en plus influencé.
Je suis content de ce que vous me dites au sujet de Lombard ; souhaitons que ces bonnes dispositions intellectuelles persistent et aillent en s’accentuant !
Ce qui m’étonne, c’est Pierrefeu ; comme vous le dites, quelle dispersion ! C’est vraiment dommage qu’il ne puisse pas se fixer davantage ; ce besoin d’action et de mouvement est sans doute dans son tempérament, mais ne comprend-il pas à quel point tout cela est extérieur et illusoire ?…
Pas de nouvelles de Melle Dufau ; aurais-je réellement fini par la décourager ? Avec la ténacité que nous lui connaissons, ce serait assez surprenant.
Oui, je comprends très bien ce que vous me dites au sujet de ce que vous écrivez ; tous les termes sont forcément impropres, c’est vrai, mais ils peuvent suggérer plus qu’ils n’expriment… J’espère bien, moi aussi, que vous pourrez me lire tout cela un jour ; mais qui sait si ce n’est pas vous qui finirez par venir faire un tour jusqu’ici ?
Nietzsche, d’après le peu que j’en connais, ne me tente guère ; enfin, vous me direz si vous en avez tiré quelque chose de vraiment intéressant…
Je connais le nom de Richard Wilhelm, qui est mort, je crois, il y a peu longtemps. Je suis bien de votre avis sur la possibilité d’utiliser les traductions même imparfaites, à la condition de posséder certaines données préalables, suffisantes pour permettre de rectifier ce qui n’est pas dans l’esprit de la doctrine.
Pour la question des phénomènes, nous sommes tout à fait d’accord en principe ; mais ce que je vous disais est, pour moi, autre chose que de la théorie ; et le rôle déformant des influences “subjectives” m’apparaît beaucoup moins étendu qu’à vous. Ce que vous dites là-dessus est tout à fait vrai si l’on considère la science profane, ses méthodes, ses points de vue ; mais n’oublions pas qu’il y a aussi la science sacrée ou traditionnelle, qui est tout autre chose, et c’est de celle-là seule que je voulais parler. Je pense que cette distinction essentielle explique entièrement l’apparente divergence qu’il y avait entre nous sur ce point…
Ne tardez pas trop, si vous le pouvez, à me donner d’autres nouvelles.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 28 февраля 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)