Le Caire, 28 décembre 1932
Mon bien cher ami,
Voici déjà une quinzaine de jours que j’ai reçu votre bonne lettre ; merci des nouvelles que vous me donnez de tous et de chacun. Cette disparition de l’abbé, en se prolongeant, devient de plus en plus étonnante ! – Je ne sais plus si je vous ai déjà demandé ce que devenait Lombard ; il y a bien longtemps que vous ne m’en avez pas parlé.
Je pense, d’après ce que vous me dites, que Mario doit être maintenant rentré d’Italie ; je suis heureux de le savoir tout à fait rétabli. – Mais non, je n’ai eu ni Sappho ni Anacrion ; où et quand cela a-t-il donc paru ?
Rien de nouveau pour la question des éditions depuis la dernière fois que je vous ai écrit ; il semble que Truc ait été très occupé tous ces temps-ci ; vous savez qu’il a toujours une multitude de choses en train… Je voudrais bien que cette affaire soit liquidée ; mais il faut du temps… et de la patience.
Melle Dufau ne m’a tout de même pas redonné signe de vie ; souhaitons que cela continue, mais sans trop y compter, car vous connaissez sa ténacité ; si seulement elle savait en faire un meilleur usage !…
Vous me dites que vous écrivez beaucoup en ce moment ; sur quels sujets ?
Pour ce que vous dites au sujet de la traduction d’Ular, je suis bien de votre avis : les traductions mot à mot ne sont pas toujours les meilleures, loin de là, ni les plus fidèles quant à l’esprit. – Quant au P. Wieger, j’avais peine aussi à croire qu’il ait pu faire une paraphrase ; mais on m’a donné la traduction littérale de différents passages dans lesquels il faut bien reconnaître qu’il s’est beaucoup écarté du texte et que même il a ajouté des choses qui ne s’y trouvent pas. – Cela rend encore plus étonnant le caractère saugrenu de ses notes ; peut-être n’a-t-il tout de même pas osé incorporer au texte des réflexions de ce ton ; mais il y a là un contraste qui reste toujours une énigme pour moi : comment peut-on traduire intelligiblement quand on fait preuve par ailleurs d’une pareille incompréhension ?
Quel est donc cet Allemand qui a traduit ou interprété Lao-tseu ? Ce que vous dites de Léon de Rosny m’étonne un peu, car tout ce que j’ai vu de lui ne témoignait pas d’une grande compréhension ; et puis, comme la plupart des orientalistes, il avait surtout la toquade du Bouddhisme.
Je vous souhaite bon courage pour la lecture de Bergson ; quant à moi, je me contente des quelques comptes rendus que j’ai vus, et qui ne m’ont guère donné envie de lire le livre ; toute cette philosophie (et on pourrait même dire toute la philosophie) est quelque chose de si vide et inconsistant !
Vous savez bien que je pense comme vous sur tout ce qui est “phénomènes” ; seulement, je pense tout de même qu’on peut les prendre comme signes d’autre chose, et c’est cela seul qui importe… Au fond, pour pouvoir se tenir entièrement en dehors du domaine phénoménal, il ne faudrait ni parler ni écrire ; cela vaudrait d’ailleurs peut-être mieux (pour soi-même tout au moins), mais ce n’est pas possible dans tous les cas. Je ne demande qu’une chose, c’est qu’il arrive un jour où cela devienne possible pour moi ; mais nous n’y sommes pas encore… Il y a malheureusement (mais faut-il dire malheureusement ?) des circonstances auxquelles on ne peut pas se soustraire comme on le voudrait. – Quant aux effets dangereux auxquels vous faites allusion, en somme, il y a là simplement une question de résistance physique ; il est vrai que c’est ce qui s’use le plus facilement, mais enfin je tiens encore debout…
Quel temps avez-vous cet hiver ? Ici, il fait moins froid que l’an dernier, jusqu’à présent tout au moins ; il est vrai que nous ne sommes pas encore au bout.
Tous mes meilleurs vœux pour l’année qui va bientôt commencer, et toujours très affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 28 декабря 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)