Le Caire, 3 novembre 1932
Mon bien cher ami,
Votre lettre du 20 octobre s’est croisée avec la mienne. – C’est bien moi en effet, comme vous l’avez supposé, qui vous ai fait adresser le nº du “Voile d’Isis” sur la Chine, pensant que cela devrait vous intéresser ; mais, d’ici, il m’eût été difficile d’y mettre une dédicace… – Je suis fort heureux de votre appréciation sur mon article ; mais ne demandez pas comment je fais pour exposer les choses de cette façon, car je dois avouer que je ne le sais pas trop exactement moi-même.
Malheureusement, le reste du nº, à part les extraits de Lie-tseu, n’est pas exactement ce qu’on aurait pu souhaiter ; il n’est pas facile de trouver un nombre suffisant de collaborateurs qui puissent traiter des questions de ce genre ; et l’article sur la médecine, surtout, ne m’a guère satisfait. – Je serais content de savoir ce que vous pensez de l’article sur le Yi-king, et même cela me rendrait service, car, bien que je connaisse les tendances de l’auteur (c’est un avocat de Lausanne), je n’arrive pas à démêler exactement les intentions de son travail. – Pour Lie-tseu, si vous comparez avec le P. Wieger, vous verrez qu’il y a une assez grande différence ; on a constaté en effet que la traduction du P. Wieger était souvent fort loin du texte, et que même, dans bien des cas, elle est plutôt une paraphrase. – À ce propos, quelqu’un m’écrivait dernièrement d’Indo-Chine qu’il n’est pas possible que la traduction du Tao-te-king d’Ular ait été faite sur le texte qu’on connaît habituellement ; je ne sais trop que penser de cela…
Ferai-je quelque jour un livre spécial sur l’ésotérisme islamique, ou continuerai-je à en parler occasionnellement comme je l’ai déjà fait ? Je n’en sais rien encore ; tout dépendra des circonstances… En tout cas, je n’en ai rien fait paraître jusqu’ici, à part quelques bribes dans certains de mes articles du “Voile d’Isis”. – Quant à des traductions, vous savez que cela n’est guère ma besogne, et puis il me semble tout de même que j’ai autre chose à faire. Il faudrait pouvoir trouver quelqu’un qui soit apte à se charger de ce travail, que je pourrais alors contrôler. Le malheur est que ceux qui s’intéressent à ces choses et qui les comprennent ne savent généralement que l’arabe ; ceux qui ont appris une autre langue (français ou anglais) sont presque tous complètement ignorants à cet égard et ne veulent même pas en entendre parler ; et cela montre d’une façon frappante les beaux résultats d’un enseignement européanisé !
Truc continue à s’occuper de la question de l’éditeur ; au sujet des négociations à entreprendre avec Rouhier, j’ai suggéré l’idée de tenter une reprise en bloc de l’“Anneau d’Or” ; si cela pouvait réussir, je pense que Mario n’en serait pas fâché. – Je vois par votre lettre qu’il était encore à Paris ; quand doit-il partir pour l’Italie ?
Que devient donc Lombard ? Voilà bien longtemps que vous ne m’en avez pas parlé.
J’apprends que Masson-Oursel vient de m’attaquer de nouveau dans le “Mercure”, cette fois au sujet des “États multiples” ; je n’ai pas vu cela encore, mais je pense que ce doit être une belle sottise !
Trois ans, dites-vous, que j’ai quitté Paris ? Pas tout à fait, puisque je suis parti à la fin de février… Mais n’allez-vous pas vous décider quelque jour à venir faire un tour par ici ?
À bientôt d’autres nouvelles, j’espère, puisque vous me faites entrevoir une prochaine lettre.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 3 ноября 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)