Le Caire, 3 juillet 1932
Mon bien cher ami,
Heureux d’avoir eu de vos nouvelles, je m’explique cependant trop bien votre silence pour ne pas l’excuser ; oui, le temps passe bien vite… Je pense que ma lettre vous trouvera encore à Paris ; vous ne me dites pas quand vous comptez prendre vos vacances, ni quels sont vos projets cette année.
Comment se fait-il que l’abbé ne se montre pas ? C’est peut-être l’approche des examens qui en est cause. – Et Mario, que devient-il ? Voilà bien longtemps aussi qu’il ne m’a pas donné signe de vie.
Je ne savais pas que Pourtalès préparait un livre sur Wagner ; cela doit-il paraître bientôt ?
Je ne sais pas combien de fois j’ai réclamé l’envoi du “Symbolisme” à Pierrefeu ; que faire devant cette mauvaise volonté ? Il ne m’est d’ailleurs pas possible de récrire à Rouhier maintenant ; je ne sais si je vous ai dit que j’étais arrivé à me faire rendre la libre disposition des deux volumes épuisés ; il a d’ailleurs cru me jouer un mauvais tour, alors qu’il faisait exactement ce que je voulais. Il faut maintenant trouver un autre éditeur ; Truc s’en occupe, et j’attends ses indications. Le mieux serait de trouver un moyen de tout retirer de cette officine de malheur ; mais cela ira-t-il sans difficultés ? – Le susdit Rouhier a joué, dans certaines des dernières attaques, un rôle encore plus infâme que tout ce que j’aurais pu supposer ; décidément c’est le mensonge fait homme… À ce propos, si vous parlez de la “banalité” des intrigues des éditions Véga, c’est que vous ignorez qui a poussé Britt en avant et pourquoi, alors que Mme Dina ne le connaissait nullement ; ce n’est pas de son côté à elle que l’histoire est extraordinaire, assurément, mais sa rencontre imprévue avec Britt ne s’est pas faite toute seule…
Toutes les personnes qui ont vu le livre de Melle Dufau et qui m’en parlent sont du même avis que vous et sont unanimes à le déclarer parfaitement incompréhensible. Elle ne s’est point formalisée de ce que je lui ai écrit, bien loin de là ; elle ne se décourage pas pour si peu ! Elle vient encore de m’écrire d’Antibes où elle est maintenant, et elle s’obstine à vouloir me mettre en rapport avec un tas de gens qui ne m’intéressent pas du tout ; je ne sais comment lui faire comprendre que je n’ai pas de temps à perdre à tout cela.
Pour la question des attaques, je sais très bien quelles sont les intentions qui vous dictent ce que vous m’écrivez, et je vous en remercie ; mais, permettez-moi de vous le dire très franchement, il y a là une méconnaissance de la réalité qui m’effraie… Pour ce qui est d’intenter un procès, vous pouvez être bien tranquille : je n’userai point de ce droit, si incontestable qu’il soit, d’abord parce que j’ai horreur de ces choses et n’ai d’ailleurs aucune confiance dans la prétendue justice, ensuite parce que d’ici ce serait à peu près impossible. Quant à ne rien répondre aux attaques, c’est une autre affaire, et je vais vous donner un exemple qui vous montrera ce que j’aurais à y gagner : il y a un individu qui, depuis plus d’un an, me poursuit de ses incessantes grossièretés ; pour des raisons qu’il serait trop long de vous expliquer, je n’ai jamais fait la moindre allusion ni à lui ni à ses écrits ; cela n’empêche pas qu’il vient de lancer contre moi une des attaques les plus immondes que j’aie encore vues jusqu’ici. Au fond, que je réponde ou que je m’en abstienne, cela ne changera absolument rien à cet égard et n’augmentera ni ne diminuera d’une seule le nombre des attaques, étant donné que j’ai affaire à des gens qui, quoi que je fasse, sont déterminés à mener contre moi une lutte à mort (je ne parle pas des imbéciles qu’on pousse et dont on se sert, je parle de ceux qui les font agir) ; alors, pourquoi se priver bénévolement d’un moyen de défense et laisser de ce côté le champ libre à l’adversaire ? Ce serait d’une belle naïveté, pour ne pas dire plus… Je dois d’ailleurs ajouter que les attaques écrites ne représentent que l’aspect le plus extérieur de cette guerre qui se poursuit de bien d’autres façons ; elles sont en quelque sorte la “matérialisation” d’une action qui a une bien autre portée ; et, bien entendu, il en est exactement de même de mes réponses ; mais, même si ce n’était pas là le plus important, ce n’en est pas moins un appui auquel je n’ai aucune raison valable de renoncer.
Vous me demandez quel danger je peux craindre ? En fait, la bande de brigands et de sorciers à laquelle j’ai affaire a déjà assez bien travaillé : elle m’a suscité les terribles difficultés de famille que vous savez (j’ai encore eu dernièrement une nouvelle preuve que tout cela avait bien été machiné par ces gens-là) ; elle a réussi à me rendre la vie à Paris tout à fait intenable ; elle m’a enlevé le plus clair de mes ressources financières ; elle a détourné une maison d’édition fondée sur mon initiative et expressément destinée à la publication de mes ouvrages et de ceux qui seraient présentés par moi ; elle a ruiné ma santé ; voilà, je crois, des résultats assez tangibles ; n’est-ce pas encore suffisant, et que faut-il de plus pour que je m’inquiète de ce qui peut encore arriver ? Assurément, vous pourrez me dire que ce ne sont là que de toutes petites contingences, et je veux bien l’admettre ; même si je reçois un mauvais coup d’un fanatique, ou quelque autre chose de ce genre, cela non plus n’aura en soi aucune importance, mais alors il ne pourra même plus être question que j’écrive de nouveaux livres… Au fond si j’étais seul en cause dans tout cela, et si je n’estimais pas avoir encore quelque chose à faire, croyez-vous que je n’userais pas du seul moyen que j’aie à ma disposition pour avoir la paix, et qui consisterait à ne plus rien écrire du tout ? Je me moque bien de la “notoriété”, et je n’ai, je l’avoue, qu’un seul regret : c’est que mes livres n’aient pas paru sans signature… Du reste, il ne faut pas se laisser tromper par l’allure “personnelle” des attaques (laquelle s’explique par l’impossibilité de les porter sur le terrain doctrinal) ; il ne s’agit en réalité de rien d’autre que d’une campagne anti-orientale ; il n’y a pas d’autre lien entre tous ces gens-là que leur commune haine de l’Orient ; et, si je suis visé spécialement, c’est uniquement parce que je représente l’Orient à leurs yeux, et que d’ailleurs il n’y a personne d’autre à qui ils puissent s’en prendre “concrètement”, si j’ose dire ; dans ces conditions, je pense n’avoir pas le droit de “lâcher”…
Maintenant, il est certain que les dangers immédiats sont actuellement très atténués du fait de mon éloignement ; mais, si j’étais en France, je n’en dirais pas autant. Ce qui augmente la fureur de ce joli monde dans de telles proportions, c’est bien précisément de voir que j’ai pu échapper à leurs griffes ; évidemment, ils trouvent cela monstrueux !
Je ne crois pas du tout qu’il suffise de se refuser à voir un danger pour qu’il n’existe pas, ni, comme les “Christian Scientists”, de nier la maladie pour la guérir ; ce serait vraiment trop commode ! J’ai toujours considéré qu’“optimisme” et “pessimisme” ne valaient pas mieux l’un que l’autre ; ils sont exactement du même ordre, et également illusoires ; et, pour moi, toute illusion, quelle qu’elle soit, est pareillement à rejeter ; il faut voir les choses telles qu’elles sont, tout simplement… Seulement, pour cela, il faut bien se garder de vouloir appliquer des notions de “vie ordinaire”, au sens où l’entendent la généralité des Occidentaux, à un cas auquel elles ne sont nullement applicables.
Excusez ces trop longues considérations, plutôt ennuyeuses, et qui n’ont même pas la moindre prétention de vous convaincre… Mais je ne puis m’empêcher de regretter, alors que vous comprenez si parfaitement les choses du côté théorique, que vous vous refusiez à envisager l’application dans les faits ; cela ne tiendrait-il pas un peu aux mêmes raisons que vos préventions à l’égard du symbolisme ?
Je sais que vous n’avez pas l’habitude de beaucoup écrire pendant les vacances, mais j’espère bien tout de même que vous ne resterez pas tout ce temps sans me donner de vos nouvelles.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 3 июля 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)