Le Caire, 29 mars 1932
Mon bien cher ami,
J’ai été content de recevoir votre lettre hier ; il y avait longtemps en effet que je n’avais pas eu de vos nouvelles. De même pour Mario ; quand j’ai eu connaissance de son prix, je lui ai naturellement écrit pour l’en féliciter ; je comprends qu’il soit satisfait de cet heureux événement.
Tant mieux que Pierrefeu ait bien reçu mon dernier livre ; mais je voudrais savoir aussi s’il a eu cette fois le “Symbolisme de la Croix”, car j’ai signifié à Rouhier de le lui renvoyer, ainsi qu’à plusieurs autres personnes qui ne l’avaient jamais reçu non plus ; et sans doute y en a-t-il encore d’autres dont je n’ai pas eu connaissance. Quand vous verrez l’abbé, vous serez bien aimable de penser à lui demander aussi si les deux volumes lui sont bien parvenus ; comment se fait-il qu’il ne vous donne pas signe de vie ? – Pourtalès m’avait accusé réception du “Symbolisme de la Croix”, mais, jusqu’ici, je n’ai rien eu de lui au sujet des “États multiples” ; peut-être pourrez-vous, à l’occasion, savoir aussi s’il les a reçus.
Melle Dufau, qui ne m’avait pas donné signe de vie depuis que je suis ici, m’a écrit dernièrement en m’envoyant un volume qu’elle vient de faire paraître : “Les trois couleurs de la lumière”. Je ne sais si vous avez vu cela ; c’est un livre vraiment extraordinaire, dont je n’arrive pas à bien voir la raison d’être ; et je me demande si les lecteurs pourront y comprendre quelque chose… En regard de chaque page de texte, il y a une page de citations divisées en deux colonnes : “tradition” et “science actuelle” ; le plus souvent, on n’aperçoit aucun rapport entre les choses ainsi juxtaposées. La colonne “tradition” contient surtout des phrases tirées de mes livres, mais qui, ainsi isolées du contexte, peuvent signifier un peu tout ce qu’on veut, et que des mots ajoutés entre parenthèses dénaturent d’ailleurs trop souvent ; il y a aussi des schémas qui ne sont accompagnés d’aucune explication. Quant aux rapprochements avec la science moderne, elle m’en avait souvent parlé, et j’avais tâché de la convaincre de l’inutilité de ce genre de travail ; mais vous savez que quand elle a une idée, rien ne peut l’empêcher de la suivre ; elle me dit d’ailleurs à ce sujet : “J’ai fait là ce que vous signaliez comme inutile ou même nuisible !” Elle s’imagine atteindre par là les milieux “scientifique” ; mais elle manquera complètement ce but par le fait que ses citations sont toutes tirées de Charles Henry, Warrain, etc., c’est-à-dire de gens que les “officiels” se refuseront toujours à admettre comme des représentants de la “science actuelle”. Elle me demandait de lui dire ce que je pense de son travail ; c’était quelque peu embarrassant ; je l’ai fait aussi poliment que possible, mais, tout de même, je n’ai pas pu faire autrement que de lui formuler bien des critiques. Au fond, l’usage qui est ainsi fait de mes livres est pour moi quelque chose d’assez ennuyeux…
Pour ce que vous me dites au sujet du symbolisme, nous sommes sans doute d’accord sur le principe, mais je dois vous dire franchement que le côté de “subjectivité” que vous envisagez là me paraît ne répondre qu’à une vue philosophique. Du reste, vous parlez de “symbolisme humain” ; je ne consentirais pas à employer ce mot en pareil cas, car, au point de vue où je l’envisage, le véritable symbolisme est au contraire quelque chose d’essentiellement “supra-humain”, quant à son origine et quant à son mode d’action. Si le symbolisme, comme toute autre chose, sert parfois de prétexte aux divagations de certains, il ne saurait en être tenu pour responsable ; il y a aussi des gens qui décorent les pires élucubration du noms de métaphysique !
Si je réponds à certaines attaques (et non pas à toutes, loin de là), c’est, croyez-le bien, pour des raisons graves ; là-dedans comme pour tout le reste, je n’écris jamais un mot au hasard. Il n’est pas exact que Le Cour ait, comme vous le dites, “trouvé le moyen de me faire répondre” ; c’est moi qui ai décidé de répondre au moment voulu, et en toute connaissance de cause. En effet, Le Cour n’est qu’un toqué qui peut être négligeable, et je l’ai effectivement négligé tant qu’il semblait n’agir que de lui-même ; j’ai répondu seulement quand il est devenu manifeste qu’il était poussé par d’autres qui se servent de lui comme d’un instrument (et le dernier nº de sa revue en apporte encore des preuves éclatantes). Il y a en ce moment une recrudescence d’attaques qui est véritablement inouïe ; la fameuse R. I. S. S. est particulièrement infâme ; on va jusqu’à me contester le droit de vivre comme je l’entends et où il me convient ! Beaucoup m’écrivent pour m’exprimer leur indignation et me demandent si je vais intenter un procès à ces bandits ; on poursuit souvent des gens en diffamation pour bien moins que cela ; mais, outre que je répugne à recourir à ces moyens, je ne vois pas du tout comment cela me serait possible d’ici. La vérité est qu’il y a derrière tout cela quelque chose d’extrêmement dangereux ; évidemment, si je n’étais qu’un simple “théoricien”, je pourrais me permettre de négliger beaucoup de choses, mais il n’en est pas ainsi ; et d’ailleurs, si tel était le cas, tout cela ne se produirait pas, car alors ce que je ferais ne serait guère gênant pour personne ; mais il est des choses auxquelles on ne peut toucher sans que cela déclenche des réactions peu ordinaires… Au sujet de toutes ces histoires, je découvre à chaque instant des choses bien étranges, qu’il m’est malheureusement impossible d’expliquer dans une lettre ; il y a là un ensemble qui montre une habileté vraiment diabolique chez ceux qui mènent tout cela. On peut avoir quelque peine à le croire ; mais, comme pour les intrigues des éditions Véga (qui ne sont d’ailleurs qu’une partie de tout cela), il viendra bien un jour où chacun sera forcé de se rendre à l’évidence et de reconnaître que j’avais raison.
En ce qui concerne Rouhier, ce que vous dites est tout à fait juste, et c’est bien exactement ce que je pense moi-même. Depuis qu’il m’a fait écrire des insolences par sa secrétaire, je n’ai plus eu de ses nouvelles ; mes dernières lettres sont restées sans réponse, et je me demande même s’il y répondra. (Mme Britt, de son côté, n’a répondu cette fois ni à l’envoi de mon livre, ni à mes souhaits de nouvel an ; quelle politesse ! mais j’aime mieux qu’aucun tort ne soit de mon côté.) Si ce silence de Rouhier persiste, je vais d’ici peu lui envoyer quelqu’un pour lui poser nettement la question des volumes épuisés et l’obliger à donner une réponse. On verra ce qu’il fera ; mais tout ce que je souhaite, c’est qu’il refuse de les rééditer, pour pouvoir les donner ailleurs ; ce serait toujours autant de tiré des griffes de ces gens-là !
Tâchez d’être moins longtemps sans me récrire cette fois…
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 29 марта 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)