Le Caire, 22 février 1932
Mon bien cher ami,
J’ai reçu votre lettre hier ; je suis content de savoir que vous avez bien reçu les “États multiples”, mais plus heureux encore de tout ce que vous m’en dites, d’autant plus que je sais combien vous êtes “difficile” dans vos appréciations !
Il n’était pas facile, en effet, d’exprimer ces choses clairement ; je vois avec grand plaisir que j’y ai réussi… Pour ce qui est du “Symbolisme de la Croix”, je sais bien que vous êtes peu attiré par les symboles ; mais je pense que ces deux volumes se complètent et qu’on ne peut guère comprendre entièrement l’un sans l’autre. Tous deux font bien, dans mon intention, partie de la même série que “L’Homme et son devenir” ; puisque vous les trouvez à la hauteur de celui-ci, c’est là un grand encouragement à continuer… malgré les “chiens” qui, eux aussi, continuent toujours leurs aboiements, et qui même voudraient bien mordre si j’étais à portée de leurs atteintes directes !
Quant à Rouhier, je suis arrivé, en agissant comme je l’ai fait, à en tirer à peu près tout ce qui était encore possible. La réédition de l’“Introduction” est parue vers la fin de janvier, donc un peu plus tôt qu’il n’avait été prévu ; je ne l’ai d’ailleurs appris qu’indirectement, car il n’a pas daigné m’en aviser, ni m’envoyer un exemplaire pour que je puisse voir ce qu’a donné ce procédé de reproduction que je ne connais pas ! D’autre part, après plusieurs réclamations, il s’est décidé à m’envoyer le compte des volumes vendus depuis le début de l’“Anneau d’Or” ; je l’ai reçu la semaine dernière, accompagné d’ailleurs d’une lettre fort impertinente de sa secrétaire. C’est la première fois qu’il ne m’écrit pas lui-même ; peut-être est-ce un nouveau pas vers la rupture complète, mais, en attendant, beaucoup de questions se trouvent tout de même réglées dans des conditions aussi favorables que le permettait la situation. Maintenant, il y a encore la question de la réédition des deux autres volumes épuisés ; le mieux serait de trouver un moyen pour que Rouhier y renonce, afin que je sois libre de les donner ailleurs, et c’est à quoi je pense en ce moment ; ce serait toujours autant de tiré des griffes de ces gens-là. Il me tarde que tout cela soit fini pour être un peu plus tranquille !
J’ai signalé à Rouhier que Pierrefeu n’avait pas reçu l’exemplaire du “Symbolisme de la Croix” qui lui était destiné ; vous serez bien aimable de me dire s’il lui a été renvoyé, et aussi s’il a reçu les “États multiples”. L’abbé, de son côté, a-t-il bien reçu les deux volumes ? N’oubliez pas de répondre à ces questions dans votre prochaine lettre, afin que je puisse faire de nouvelles réclamations s’il y a lieu.
Ce que vous me dites des ennuis de Mario me peine ; je souhaite vivement qu’il arrive bientôt à en sortir.
Quel temps avez-vous à Paris ? Ici, nous avons eu une période de froid assez longue, et d’autant plus désagréable qu’on n’est pas organisé pour s’en garantir ; on ne se souvient pas d’avoir jamais vu un hiver aussi rude. Aussi y a-t-il eu beaucoup de grippes ; pour ma part, je m’en suis tiré avec une succession de rhumes dont je me ressens encore un peu, quoique le beau temps soit revenu depuis une dizaine de jours.
Comme vous ne parlez pas de votre santé, j’aime à croire qu’elle est bonne ; mais les malades vous laissent-ils au moins un peu de tranquillité ?
Amitiés à tous.
À vous très affectueusement.
René Guénon
Каир, 22 февраля 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)