Le Caire, 7 janvier 1932
Mon bien cher ami,
Je viens de recevoir votre lettre ce matin même ; elle a été bien longtemps en route, ce qui s’explique sans doute par l’encombrement de la poste en cette période du nouvel an. Merci de vos bons vœux ; j’aurais dû vous écrire depuis quelque temps déjà pour vous adresser les miens, mais j’ai craint que ma lettre ne se croise avec votre réponse aux deux précédentes, et c’est ce qui serait arrivé en effet. Donc, si mes vœux vous parviennent un peu tardivement, ils n’en seront pas moins sincères et affectueux pour cela, croyez-le bien.
J’ai eu enfin la semaine dernière une lettre de Mario, qui m’est arrivée juste en même temps que mon livre ; il l’avait donc eu en même temps. Aujourd’hui, Dermenghem m’en accuse réception à son tour ; je pense donc que vous n’aurez pas tardé à l’avoir après m’avoir écrit, et j’espère qu’il vous plaira autant qu’à Mario. Celui-ci me dit que, s’il a tant tardé à m’écrire, c’est à cause de l’ennui qu’il avait de me parler des fâcheuses histoires des Éditions Véga ; quoiqu’il ne donne aucune précision, il semble qu’il ait dû y avoir, en ce qui le concerne, encore autre chose que ce que je sais… Quoi qu’il en soit, je lui ai dit, en lui répondant, que je trouvais qu’il avait bien tort, pour sa traduction de Synésius, de se croire obligé à quelque chose vis-à-vis de ces gens-là.
Quant à moi, mon livre est paru, l’affaire des contrats est réglée, l’“Introduction” est en réimpression et doit sortir dans le courant de février ; tout cela grâce à la peur qu’a Rouhier des conséquences de son ignoble lettre. Il ne faut pas se faire d’illusions pour la suite, mais, pour le moment, il faut s’estimer satisfait de ces résultats. D’autre part, je viens de poser la question de ce qui m’est dû pour les volumes vendus depuis le début de l’“Anneau d’Or”, c’est-à-dire depuis plus de deux ans ; cette question est d’ailleurs normale en fin d’année ; on verra ce que Rouhier va répondre. Quant aux deux autres volumes épuisés, j’attends naturellement, pour en reparler, qu’on en ait fini avec la réédition de l’“Introduction” ; c’est sans doute à ce moment-là qu’il surgira de nouvelles difficultés… En tout cas, en sériant les choses de cette façon et en ne brusquant rien, je pense tout au moins réduire les dommages au minimum ; mais je vous assure qu’il faut de la patience !
J’apprends que Rouhier s’en va raconter que maintenant M. et Mme Britt se désintéressent des Éditions Véga et l’en laissent entièrement maître, à la seule condition de lui verser une certaine redevance ; cela est en contradiction avec tout ce qu’il m’a écrit jusqu’ici ; comment savoir quand il dit la vérité ? Quelqu’un qui le connaît depuis longtemps m’écrivait dernièrement qu’“il ment comme il respire” ; je n’ai eu en effet que trop d’occasions de m’en apercevoir ; et le plus curieux est qu’il ment même pour des choses où ni lui ni d’autres n’ont le moindre intérêt ; c’est à se demander parfois s’il a toute sa responsabilité !
Je n’ai pas encore commencé un nouvel ouvrage, mais j’espère pouvoir m’y mettre bientôt, dès que j’aurai fini de liquider une énorme correspondance en retard ; espérons que la question de l’éditeur se résoudra en temps voulu…
Pour F. de Pierrefeu, je vais signaler le fait à Rouhier la prochaine fois que je lui écrirai ; mais l’exemplaire qui lui était destiné se retrouvera-t-il ? Je l’excuse bien volontiers de ne pas m’avoir écrit encore ; je ne comprends que trop bien que ses occupations ne doivent guère lui en laisser le temps.
Nous avons eu vraiment froid ces temps-ci ; la semaine dernière, le thermomètre est descendu à 0° ; ce qui est rare ; et, comme les cheminées sont inconnues, on n’a pas la ressource de faire du feu pour se réchauffer !
Mes amitiés à tous ; vous serez bien aimable de transmettre mes souhaits à l’abbé quand vous le reverrez.
Encore tous mes meilleurs vœux, et toujours bien affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 7 января 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)