Le Caire, 9 décembre 1931
Mon bien cher ami,
J’ai reçu hier votre lettre du 27 novembre, qui s’est croisée avec celle que je vous ai écrite la semaine dernière pour vous mettre au courant de ce qui s’était produit de nouveau. Depuis lors, il y a encore autre chose : samedi, j’ai reçu les feuilles du nouveau livre pour y inscrire les dédicaces ; il faut donc croire que Rouhier a renoncé à son intention d’en retarder la sortie. C’est sûrement la crainte des conséquences de sa lettre à la R. I. S. S. qui a déterminé chez lui ce changement d’attitude, car il est d’une lâcheté peu ordinaire ; il faut donc l’entretenir dans cette crainte jusqu’à ce que les diverses questions en cours soient tout à fait réglées.
Si je tiens à ce que mon livre (qui d’ailleurs ne sera cette fois qu’à 20 f.) paraisse le plus tôt possible, c’est pour être plus tranquille pour penser à un autre travail, et aussi pour être plus libre vis-à-vis de ces gens avec lesquels je dois encore patienter avant d’arriver à la rupture inévitable. Pour ce qui est des rééditions, j’ai encore eu ces jours-ci la confirmation que l’“Ésotérisme de Dante” et le “Roi du Monde” sont épuisés ; mais j’attends, pour en reparler, d’être sûr que la réimpression de l’“Introduction” est bien réellement en train ; avec le procédé photo-mécanique dont il a été question, ce travail ne doit d’ailleurs pas demander un temps bien long.
Oui, il est heureux que “L’Homme et son devenir” ait échappé, quoique Rouhier, dans sa lettre, tire parti de cette circonstance contre moi ; de toutes façons, il est bien certain que je ne donnerai plus rien à éditer à ces gens-là. Il faudrait que rien ne paraisse plus dans l’“Anneau d’Or” ; je ne sais pas encore s’il sera possible de prendre les mesures nécessaires pour cela. Quant aux Éditions Véga, je ne crois pas qu’elles disparaissent ; je pense plutôt que Britt entend les utiliser pour lui-même et pour ses amis, puisque Warrain prépare une édition des œuvres complètes de Wronski : ce sera une série de je ne sais combien de volumes, et qui ne trouveront pour ainsi dire pas de lecteurs ; c’est là une fameuse opération au point de vue commercial ! C’est comme le livre de Britt, tiré à 500 exemplaires seulement, et dont la composition, paraît-il (car je ne l’ai pas vu), a été extraordinairement coûteuse, si bien que même si tout était vendu, ce serait encore loin de couvrir les frais… C’est sans doute pour se rattraper d’un autre côté que Rouhier se met à éditer des thèses, sans se douter que rien n’est plus propre à déconsidérer une maison. Il n’y a rien à faire avec des gens qui ne sont pas du métier ; je m’en étais déjà aperçu, à un autre point de vue, avec Vrin qui est un bouquiniste et non un éditeur.
Il est possible que la situation financière de Mme Britt se soit quelque peu ressentie de la crise américaine, mais je crois que cela n’a joué qu’un tout petit rôle à côté de l’influence des gens intéressés qui, comme vous le dites, ont arrangé son mariage.
Tant mieux si Mario se remet un peu de ces déconvenues ; qu’est-il arrivé finalement pour son livre ? Dites-lui qu’il me ferait plaisir en m’écrivant.
Si je ne parle pas de retour, c’est que je ne sais rien à ce sujet ; à part le plaisir que j’aurais à revoir les amis, je n’ai aucune raison pour cela actuellement, et il y en a quelques-unes contre, ne serait-ce que de ne pas donner aux “chiens”, comme vous dites, une satisfaction que je ne devine que trop… Je ne fais d’ailleurs aucun projet d’avenir, et je crois que c’est plus sage, tout dépendra des circonstances ; à quoi sert de faire des projets, alors que ce qui se réalisera sera peut-être tout différent ?
À vous bien affectueusement.
René Guénon
Каир, 9 декабря 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)