Le Caire, 4 juin 1931
Mon bien cher ami,
Votre lettre m’est arrivée en même temps qu’une de Mario, dont le voyage en Grèce a été en effet de moins longue durée que vous ne l’aviez fait prévoir. Il m’envoyait des épreuves de son livre pour que je puisse en prendre connaissance ; c’est naturellement très bien, et les notes, dont l’étendue dépasse de beaucoup celle du texte, ont dû lui causer un gros travail. Je pense que le volume ne va pas tarder à paraître ; j’ai reçu aujourd’hui même celui de Dermenghem. Quant au mien, je l’ai depuis une quinzaine de jours ; vous allez le recevoir incessamment, si même vous ne l’avez déjà maintenant. Cela se présente bien, et il n’est pas resté de fautes ; il manque seulement trois ou quatre virgules… Tout serait donc pour le mieux à cet égard, s’il n’y avait une chose fort ennuyeuse : c’est que je ne peux arriver à obtenir de réponse à aucune des questions que je pose, si bien que je ne sais même pas encore quel est le chiffre du tirage ! Pour les contrats, j’ai beau insister, je ne vois toujours rien venir ; tâchez donc de savoir si Mario a les siens, cela me rendra service.
À part cela, il y a toujours des histoires plus ou moins grotesques et passablement incohérentes, dans lesquelles je n’arrive pas à démêler très bien le rôle de chacun ; je suis sûrement bien plus tranquille d’être loin de tout cela… Mais que parlez-vous de solitude ? Je connais presque autant de gens ici qu’à Paris, et beaucoup me font des reproches parce que je ne vais presque jamais les voir ; mais j’aime mieux les laisser venir pour perdre moins de temps. En fait, je ne sors presque pas de mon vieux quartier, sauf pour aller chercher le courrier à la poste, ce qui n’est d’ailleurs pas une bien longue course.
La préparation de mon autre volume est bien avancée ; je voudrais bien, si c’est possible, qu’il puisse paraître vers la fin de l’année.
Je suis assez occupé aussi depuis quelque temps par un autre travail : nous faisons une revue, “El-Maarifah” (La Connaissance), dont le second nº vient de paraître. Je ne puis malheureusement vous l’envoyer, car je crois que ce serait tout à fait inutile, attendu qu’elle est entièrement en arabe.
Pour le reste, il me serait assez difficile de vous donner par lettre les explications que vous demandez ; il y a des choses qu’on ne peut guère écrire… Et puis, ici, ce n’est pas comme en Europe : on ne travaille pas sur des plans tout faits à l’avance, on se laisse guider par les événements, ce qui vaut beaucoup mieux.
Il paraît que la vie est fort chère ici pour les Européens, mais, naturellement, nous ne nous en apercevons pas ; pour ma part, je ne dépense certainement pas la moitié de ce que je dépensais à Paris.
Vous demandez si j’irai aux Indes ; j’avoue que je n’en sais rien… Pour le moment, je n’ai même pas pu encore aller jusqu’au Hedjaz, qui est bien moins loin ; il y a pourtant des gens qui pensaient m’y voir cette année.
Aurobindo Ghosh (et non Bose) paraît avoir des choses assez intéressantes, mais malheureusement il n’écrit pas lui-même ; ce qui a paru sous son nom a été arrangé par un entourage dans lequel il y a, hélas ! des éléments déplorables (quelques français notamment) ; c’est à peu près la même histoire que celle de Râmakrishna…
À vous toujours bien affectueusement.
René Guénon
Каир, 4 июня 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)