Le Caire, 22 février 1931
Mon bien cher ami,
J’ai reçu votre bonne lettre du 3 février. Croyez bien que je ne vous en veux nullement de ce que vous m’avez écrit précédemment ; vous avez tout à fait raison de me dire ce que vous pensez. Ce qui me peine, c’est seulement de voir que même mes meilleurs amis ne se rendent pas compte de la situation telle qu’elle est réellement…
Il est certain qu’il faudrait pouvoir ne compter que sur soi ; mais, malheureusement, cela n’est guère possible dès qu’il s’agit de choses qui demandent des moyens matériels pour se réaliser, et la publication des livres est dans ce cas.
Enfin, je suis tout au moins tranquille maintenant pour le “Symbolisme de la Croix”, dont j’ai fini de corriger les premières épreuves ; j’attends les secondes, et on pense que cela pourra paraître vers la fin de mars. Quant au volume suivant, il est maintenant plus d’à moitié rédigé ; ce serait bien si celui-là pouvait paraître à l’automne.
Vous parlez de l’avenir ; je dois vous avouer que je ne fais guère de projets, et que même je cherche de moins en moins à prévoir ce qui pourra arriver, même à brève échéance. Plus je vais, plus je suis persuadé que le mieux, dans bien des cas, sinon toujours, est de laisser les circonstances décider pour nous ; on ne fait jamais tant de sottises que quand on veut faire sa propre volonté…
Mario m’a écrit en effet qu’il avait remis son manuscrit, qui avait été aussitôt envoyé à l’impression ; espérons que cela ira aussi vite que pour le mien. Il me semble qu’une traduction de la Métaphysique d’Aristote serait effectivement une très bonne chose ; il faudra reparler de cela, comme vous le dites, et aussi de la réédition possible des œuvres de Guaita, que je n’oublie pas. Seulement, je crois qu’il n’y a rien de très pressé, parce que, à ce qu’il paraît, les crédits dont on peut disposer actuellement sont moindres qu’on ne le prévoyait ; ce serait une conséquence de la crise américaine, crise qui semble d’ailleurs s’étendre maintenant à peu près à tous les pays.
Ce qui est vraiment étrange, c’est que je n’ai plus de nouvelles de Mme Britt ; il paraît qu’elle n’est toujours pas à Paris ; elle avait annoncé sa venue ici pour la fin de janvier, et on ne l’a pas vue ; il est plus que douteux qu’elle vienne maintenant. D’autre part, elle n’a même pas répondu à la lettre que je lui ai écrite il y a deux mois et dans laquelle je lui adressais mes vœux de nouvel an ; je ne sais qu’en penser, d’autant plus qu’il semble bien qu’elle soit toujours en correspondance suivie avec Rouhier. Celui-ci, par ailleurs, fait trop souvent des gaffes que je veux croire involontaires, mais qui n’en sont pas moins ennuyeuses, et qu’il n’est pas toujours facile d’empêcher ou de réparer. Vous voyez que je ne suis pas encore sorti de toutes les préoccupations causées par cette affaire, sans parler de la continuation des attaques des fanatiques de tout genre, catholiques aussi bien qu’occultistes, attaques dont je ne me soucierais guère si ce n’étaient leurs conséquences possibles, qui peuvent être fort dangereuses. Si Mario n’est pas fait pour lutter, comme vous le dites, je crois que je le suis encore moins que lui… Au sujet des théosophistes, spirites, etc., je persiste à penser qu’un jugement n’est pas une attaque ; en tout cas, du côté des catholiques, il n’y a même pas un prétexte de ce genre, et je ne vois vraiment pas ce que me veulent ces gens-là. Enfin, on verra bien comment tout cela finira… Pour le moment, comme je vous disais tout à l’heure, j’aime mieux ne pas trop penser à des choses futures, qui seront peut-être très différentes de tout ce qu’on pourrait envisager.
Amitiés à tous.
Bien affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 22 февраля 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)