Le Caire, 8 janvier 1931
Mon bien cher ami,
Reçu ce matin votre carte du 31 décembre ; j’avais eu la semaine dernière votre lettre du 22. Celle-ci, je dois vous l’avouer, m’a vivement peiné, et je puis dire véritablement déprimé (effet que me produisent d’ailleurs toujours les manifestations d’un optimisme injustifié). Comment peut-on vouloir que je m’aveugle volontairement ? Vous dites que je suis au-dessus de toutes ces histoires ; personnellement, c’est possible, mais ce que vous appelez de “toutes petites choses”, c’est tout simplement les moyens de publier mes livres (car il ne suffit pas de les écrire), et même de vivre, sans plus… Et pourquoi me dire que je ne peux rien contre les Éditions Véga, comme si elles me gênaient, et comme si j’avais l’intention de prendre une offensive quelconque, alors que je me borne à tâcher de me défendre péniblement, moi qui suis si peu fait pour une lutte quelconque ? Et pourquoi dire aussi que je ne peux rien contre le fait que Mme Dina est remariée ? Qu’est-ce que cela pourrait bien me faire si je ne savais trop les influences qui s’exercent sur elle par ce moyen ? Et, d’autre part, est-ce donc la même chose de se mêler aux milieux en question ou d’être en butte à leurs attaques ? Tout cela m’a bien étonné, et aussi que vous puissiez encore penser que j’ai écrit des livres “polémiques”, alors que je vous ai tant de fois expliqué que leur véritable caractère était tout autre !
Pour ce qui est de Mario, je ne suis nullement injuste envers lui, et, si je suis obligé de constater son inaptitude à déjouer des intrigues qu’il se refuse même à voir, cela ne m’empêche pas de reconnaître ses grandes qualités à tout autre point de vue. Mais comment dire qu’il ignore totalement les milieux dont il s’agit ? Je ne sais pas s’il connaît la Société Unitive, mais je sais qu’il connaît fort bien le Groupe paléosophique, la Société atlantéenne, et d’autres encore. Je déplore même la facilité avec laquelle il donne son nom à toutes sortes de choses, parfois bizarres ; l’autre jour encore, c’était un “mouvement marc-aurélien”… Mais enfin laissons cela ; le fait qu’il ne peut me rendre le service que j’espérais dans la circonstance ne m’empêche pas d’être heureux de savoir qu’il aura bientôt terminé son Sallustius ; comme je le lui ai dit en répondant à sa dernière lettre, il est d’ailleurs tout à fait inutile qu’il me le soumette avant de le donner à l’impression, le “comité de lecture” n’ayant aucune raison de fonctionner pour lui. D’autre part, Dermenghem m’écrit qu’il a corrigé les épreuves de son livre ; celui-ci pourra donc paraître bientôt.
Quant à moi, je me suis décidé assez brusquement, il y a une quinzaine de jours, à expédier mon manuscrit, non pas que mes craintes aient diminué, loin de là, mais tout simplement par lassitude et par dégoût, et parce que cela devenait une préoccupation insupportable ; on verra bien ce qu’il en adviendra…
Par votre carte d’aujourd’hui, je vois que ce qui est arrivé vous a permis de mieux vous rendre compte de la situation réelle. Je pense comme vous au sujet de la crise américaine ; mais quel besoin d’invoquer en outre les dépenses faites pour les Éditions Véga ? Vis-à-vis de moi, c’est tout au moins une belle maladresse, si ce n’est pas autre chose. Quoi qu’il en soit, comme je crois vous l’avoir dit, nous allons tâcher de tenir quand même, mais ce ne sera pas facile. Je doute aussi maintenant que Mme Britt vienne ici à la fin du mois comme elle l’avait annoncé. Enfin, s’il y a du nouveau, je vous tiendrai au courant.
Excusez-moi de vous dire franchement mes réflexions, mais je crois que cela vaut mieux, … et n’y pensons plus !
Bien affectueusement vôtre.
René Guénon
Каир, 8 января 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)