Le Caire, 19 décembre 1930
Mon bien cher ami,
Je vous ai écrit il y a une huitaine de jours, et, il y a trois jours, je recevais une nouvelle qui ne me donnait que trop raison !
Il faut vous dire que, à la somme que je reçois mensuellement depuis le début de l’affaire d’éditions comme vous le savez, il en avait été ajouté, depuis que je suis ici, une autre qui ne m’était pas destinée personnellement, mais qui devait servir à tous les frais nécessités par les travaux que j’ai à faire ou à faire faire : achats de livres, rétribution de copistes, de traducteurs, etc. , et qui, en fait, a toujours été largement dépensée chaque mois. Or, par lettre recommandée d’un homme d’affaires dont j’ignorais même l’existence jusqu’ici, on m’annonce que cette seconde somme sera supprimée à partir du 1er janvier “en raison des nouvelles reçues d’Amérique et des dépenses importantes engagées pour les Éditions Véga”. Je ne sais ce que peut valoir la première raison invoquée, mais la seconde est bien significative ! En d’autres termes, on me met dans l’impossibilité de continuer les travaux en train, travaux qui précisément devaient être en grande partie destinés à l’Anneau d’Or ; donc, ou je ne compte guère dans l’Anneau d’Or, ou peut-être l’Anneau d’Or lui-même ne compte plus guère dans les Éditions Véga… En tout cas, pour des intrigues “qui ne doivent pas exister”, c’est, vous en conviendrez, un résultat assez appréciable ! Et je suis persuadé que nous en verrons d’autres ; on tâcherait de m’empêcher de rester ici que je n’en serais pas autrement surpris… Quoi qu’il en soit, nous sommes bien décidés, mes amis d’ici et moi, à tâcher de tenir quand même et à faire tout le possible pour continuer ce qui a été commencé.
Naturellement, gardez cette histoire pour vous ; je pense qu’il est inutile d’en parler à Mario, et que même, étant données ses dispositions présentes, il vaut mieux ne lui en rien dire. C’est d’ailleurs vraiment dommage, car vous auriez pu le féliciter de sa perspicacité ! Et il va sans doute continuer à penser que tout marche admirablement, que je me fais des idées sans fondement, etc… Mais, au fond, il me suffit que vous-même sachiez à quoi vous en tenir ; pour le reste, puisqu’on me met dans l’impossibilité de me défendre, il arrivera ce qu’il pourra…
La nouvelle année sera bien proche quand cette lettre vous parviendra ; donc, mes meilleurs vœux pour vous et pour tous les amis.
Bien affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 19 декабря 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)