Le Caire, 12 décembre 1930
Mon bien cher ami,
Merci de votre lettre reçue hier ; mais je vois, hélas ! que Mario vous a fait partager son dangereux optimisme ; vous vous servez presque des mêmes termes que lui… Vous jugiez pourtant la situation très sainement dans votre précédente lettre, me disant qu’il ne pouvait pas ne pas y avoir d’intrigues autour d’une affaire comme celle-là ; et maintenant… Ainsi, vraiment, il n’y a rien, et toutes ces intrigues ne doivent pas exister ? tant mieux, et je voudrais bien le croire ; mais, tout de même, c’est aller un peu loin ! Plus de vingt personnes, dont la plupart ne se connaissent pas entre elles, se sont arrangées pour me raconter des histoires concordantes, quoique inventées de toutes pièces ? Avouez que cela manque un peu de vraisemblance ! Si j’ai parlé de “certaines intrigues”, c’est qu’il ne m’est pas possible d’en écrire tout le détail ; si je pouvais donner toutes les précisions, vous changeriez sûrement d’avis. Tout ce qu’il m’est possible d’admettre, c’est que la situation n’est pas immédiatement inquiétante pour le moment ; mais je ne suis pas du tout décidé à m’endormir là-dessus. Quant à Mario, je ne sais pas comment on s’y est pris pour l’endormir ainsi, mais c’est sûrement fâcheux, pour lui aussi bien que pour moi. Comme je ne peux pas, d’ici, surveiller moi-même constamment ce qui se passe, je comptais sur son aide ; je vois que j’ai eu tort, et vous pouvez être sûr que je ne lui en reparlerai plus.
C’est très joli de dire que je suis au-dessus de tout cela ; personnellement, c’est possible ; mais les moyens matériels de faire paraître mes travaux ne le sont certainement pas. Si les malheureuses questions financières n’intervenaient pas toujours, j’envisagerais sérieusement les moyens de ne plus rien publier en France ; cela vaudrait beaucoup mieux pour ma tranquillité.
Quoi qu’il en soit, j’attends encore un peu avant d’envoyer mon manuscrit ; je me rappelle trop bien certaine histoire de Le Cour cherchant à se faire communiquer les épreuves du “Roi du Monde”… Vous connaissez pourtant aussi bien que moi les gens qui rôdent dans tous ces milieux ; me croirez-vous du moins si je vous dis que c’est maître Wirth qui est, pour une bonne part, derrière toute cette histoire ? C’est même à cause de cela que je n’ai pas parlé jusqu’ici de la réédition des ouvrages de Guaita, qui pourrait lui être un prétexte à intervenir plus directement ; j’y ai pensé cependant encore ces temps derniers ; mais, si cela se fait, il faudra prendre des précautions de ce côté ; votre cousine le comprendra sûrement, mais son mari ? Quoi qu’il en soit, quand j’aurai reçu deux ou trois réponses que j’attends et qui éclairciront peut-être certains points, je vous dirai si vous pouvez parler de l’affaire dès maintenant.
Ne voyez pas de la mauvaise humeur dans ma lettre ; je suis seulement attristé en constatant que je me heurte à une sorte de mur… Vous n’y êtes d’ailleurs pour rien ; vous avez été seulement influencé par Mario, comme lui-même l’a été par d’autres dont il paraît accepter aveuglément toutes les affirmations (valent-elles donc tellement plus que les miennes ?) ; mais ces autres sont probablement plus conscients de ce qu’ils font ; en tout cas, on voudrait m’enlever tout moyen de me défendre qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
J’ai été bien étonné de la mort de Mme Bruyant ; a-t-elle été longtemps malade ?
Rien de bien nouveau ici ; je vais toujours bien et je continue à travailler malgré tout, en m’estimant très heureux d’être loin de toute cette trouble agitation de Paris. Si seulement vous et quelques autres amis pouviez me rejoindre ici !
En hâte, bien affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 12 декабря 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)