Le Caire, 18 novembre 1930
Mon cher ami,
Votre lettre m’est arrivée ce matin, en même temps qu’une de Mario qui m’a écrit dès son retour à Paris ; son voyage s’est prolongé une semaine de plus qu’il ne pensait.
Je comprends que vous me donniez à la fois raison et tort de rester encore ici tout l’hiver. J’ai aussi des regrets, vous le savez, pour les mêmes motifs que vous ; mais, à tout autre point de vue : travail, santé, etc., c’est certainement plus raisonnable ainsi. En écrivant etc., je pense surtout qu’il vaut mieux en ce moment que je reste loin de certaines intrigues… Ma présence à Paris n’y changerait rien, et, tout au contraire, il y a des gens qui en profiteraient sûrement pour envenimer les choses. Ces gens, très nombreux dans certains milieux que je ne connais que trop bien, peuvent se ranger en deux catégories : il y a les envieux, et il y a ceux qui ne cherchent qu’à vivre aux dépens des autres. Je reçois à chaque instant des nouvelles plutôt bizarres, d’où ce qui semble résulter de plus clair, au milieu d’un tas d’histoires passablement confuses, c’est que, dans cette affaire, certains jouent un double jeu.
La lettre de Mario, à cet égard, est, si je puis dire, d’un optimisme désespérant, en ce sens qu’il envisage tout sous un jour tout à fait rassurant ; il n’a revu personne depuis le mois de juillet, et il parle comme si rien n’avait pu se passer dans l’intervalle. Pourvu qu’il puisse ouvrir les yeux ! Il n’y a que lui qui, étant lui-même directement intéressé à l’affaire, puisse y intervenir utilement sans éveiller aucune suspicion. Je compte entièrement sur vous pour insister auprès de lui, comme vous le dites, et, s’il y a lieu, le rappeler au sens de certaines réalités qui, pour le moment du moins, semblent lui échapper un peu trop ; merci d’avance. Naturellement, ne lui dites pas que je vous ai écrit cela ; peut-être en serait-il froissé ou peiné…
Ce n’est pas moi qui ai choisi le moment de mon départ (je ne faisais pas le voyage à mes frais), ni celui du lancement de l’affaire, qui d’ailleurs semblait alors tout à fait prête à marcher, et qui l’aurait été en effet sans les changements et les retards qui sont résultés de la rupture avec Didier ; il est vrai que celui-ci a fait preuve d’une négligence peu ordinaire.
Malgré toutes ces préoccupations, j’ai déjà écrit quatre chapitres de mon nouveau volume.
Donnez-moi des nouvelles quand vous aurez vu Mario ; je tâcherai de vous écrire plus longuement la prochaine fois.
En hâte, bien affectueusement à vous.
René Guénon
Каир, 18 ноября 1930 г.
(перевод на русский язык отсутствует)