Paris, 29 novembre 1924
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu vos deux lettres, dont la première s’est croisée avec mon envoi, ainsi que la revue “Gerarchia”, et enfin, mais il y a seulement trois ou quatre jours, “Atanòr” en deux exemplaires.
Je dois tout d’abord vous remercier des paroles si aimables et élogieuses à mon égard que contient votre article sur “Orient et Occident”, et aussi du compte rendu lui-même, qui est tout à fait exact et rend très bien ma pensée. J’aurais d’ailleurs été bien surpris qu’il n’en soit pas ainsi, et c’est pourquoi je vous disais que vous deviez être trop difficile pour vous-même quand vous m’écriviez que vous n’en étiez pas satisfait.
Je me doutais bien que mon article serait trop long pour paraître en une seule fois ; mais cela ne fait rien, il peut très bien se diviser. Dans toute votre traduction, je n’ai trouvé que deux mots qui ne me paraissent pas exacts ; c’est fort peu de chose. P. 5 de la traduction, note 1 il faudrait : venuta al pensiero
, et non alla penna di alcune persone ; en effet, Maritain, à qui je pensais surtout ici, a fait oralement la réflexion dont il s’agit, mais, il ne l’a pas écrite lui-même ; c’est Frédéric Lefèvre qui l’a notée dans les “Nouvelles Littéraires”, dans le récit de notre entrevue avec Ossendowski au mois du juillet dernier. Ensuite, p. 14, note 2, il faudrait : intesa
(entendue) et non estesa
(étendue) nel suo senso superiore. –Maintenant, deux ou trois petits détails : p. 9 note 2 AVM et non AUM, puisque à l’époque où le symbole en question était employé (antérieurement au XVe siècle), la forme U n’existait pas encore, V étant alors, de même que I, indifféremment voyelle et consonne. – À la même page, Swayambhû doit avoir le premier a bref (sans accent) ; et a ne devient long que dans le dérivé Swâyambhuva
. – Par contre, il faudrait des a longs à Dwâpara
(p. 12, note 2) et Râma
(p. 16, note 1).
À propos de mots sanscrits, je me permets de vous en signaler quelques-uns qui ont été fortement défigurés, sans doute par les imprimeurs, dans l’article “Yoga ed arte” : p. 329, e Ram pour ekam
; p. 330, Dyama pour Dhyâna
, et, un peu plus loin, une bizarre déformation du nom de Çankarâchârya
, sans parler de Buddho plusieurs fois répété au lieu de Buddha
. Enfin, vers le début de la p. 331, il y a un nom que je n’ai pas pu comprendre : Hsich-Ho
; ce pourrait être un nom chinois quelque peu altéré, mais ce n’est sûrement pas un nom indien. – Sur l’article lui-même, je n’aurais qu’une réserve à faire : ce que le poète ou l’artiste peut réaliser inconsciemment (ou subconsciemment) dans certains cas n’est pas le Yoga au sens véritable du mot, mais seulement un stade préliminaire. L’article relatif au “Sepher Ietsirah” contient des parties bien inégales ; on dirait que l’auteur craint de se compromettre par des affirmations trop nettes ; cette impression est-elle justifiée ?
Ce que vous avez répondu à Minaci et autres me paraît tout à fait suffisant, au moins pour le moment. O Thanatos ne paraît donc plus ? Pour l’article de la “Gerarchia”, vous ferez bien de répondre, car il peut y avoir là le sujet d’une discussion plus intéressante que les racontars des autres. Quel que soit l’auteur de cet article, il montre clairement, vers la fin, qu’il n’a pas compris la distinction essentielle de la connaissance initiatique et métaphysique et du savoir profane (quand il parle d’“una nuova Accademia”, etc.), et aussi qu’il ne connaît rien aux doctrines orientales : sa classification des ouvrages “mystiques” et “moraux” est plutôt amusante !
Vous avez peut-être raison de vouloir faire paraître “Atanòr” tous les deux mois sur 64 pages ; les articles seront ainsi moins coupés. Si vous vous séparez d’Alvi, ne croyez-vous pas qu’il vous suscite des ennemis au sujet du titre, à cause de sa maison d’édition ?
Je n’avais pas pensé à ce que vous me dites au sujet du “timor panicus”, mais le rapprochement est très vraisemblable. – Quant au nom que vous avez cherché, c’est celui de Melchissédek ; je suis surpris que vous ne l’ayez pas trouvé par le passage où il est question de la “Justice” et de la “Paix”. Vous vous en êtes cependant approché en pensant à Abraham ; mais il s’agit en réalité d’un pouvoir supérieur à celui d’Abraham, puisqu’il confère à celui-ci une véritable investiture.
Je ne connais pas le livre de Slowatsky sur les Shamans ; quel en est donc le titre exact ? – Quant à Bulwer-Lytton, il s’est inspiré d’anciennes traditions américaines, d’après lesquelles une certaine race humaine serait venue de l’intérieur de la terre, où une partie serait d’ailleurs restée ; mais cela semble n’avoir aucun rapport avec la question de l’Agarttha.
Pour Tubalcaïn, je n’avais pensé qu’à la Maçonnerie d’adoption ordinaire, et non à celle de Cagliostro ; je n’ai pas toute la collection de l’“Initiation”, mais, quand j’aurai un peu de temps libre, je verrai si j’ai les n os où se trouvent les rituels en question. Ce n’est pas Papus qui avait le manuscrit, mais Marc Haven ; peut-être l’a-t-il encore… En tout cas, je suis persuadé que la source directe de Saint-Albin est bien le récit de Gérard de Nerval ; maintenant, il n’est pas invraisemblable que celui-ci ait connu le rituel de Cagliostro et y ait pris quelques éléments pour les joindre à ce qu’il avait recueilli en Orient.
Je suis heureux d’apprendre votre intention de venir à Paris au printemps prochain ; espérons que d’ici là, il ne surviendra rien qui vous empêche de mettre ce projet à exécution.
Croyez toujours, je vous prie, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
P.S. M. de Giorgio m’écrit qu’il est abonné à “Atanòr”.
Париж, 29 ноября 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)