Paris, 16 novembre 1924
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu vos lettres et vos divers envois ; ce matin même m’est parvenue votre carte collective, dont je vous prie de bien vouloir remercier pour moi tous les signataires.
Quand j’ai écrit à Mikulski, je ne pensais pas être si longtemps avant de pouvoir vous envoyer mon article ; mais, depuis mon retour ici, j’ai été dérangé par de nombreuses visites, et, de plus, j’ai été assez fortement grippé ces derniers temps ; vous voudrez donc bien m’excuser. J’espère d’ailleurs que ce paquet vous arrivera pour le 20 comme vous me l’avez demandé.
Peut-être l’article sera-t-il trop long pour paraître en une seule fois ; en ce cas, vous pourrez très bien le partager en deux. Si vous avez assez de temps pour m’envoyer une copie de la traduction comme vous l’avez fait pour l’étude sur Dante, j’en serai très heureux. En tout cas, je vous demanderai de bien vouloir me renvoyer le manuscrit pour que je puisse le communiquer à quelques amis qui ne comprennent pas l’italien.
D’autre part, je vous prierai aussi de faire envoyer un exemplaire du ou des n os d’“Atanòr” contenant cet article à M. Ferdinand Ossendowski, aux bons soins de M. Robert Renard, 25, rue Nicolo, Paris (XVIe
).
Quand j’ai vu Ossendowski, j’ai eu nettement l’impression que, s’il avait été accueilli si facilement dans certains endroits, c’est qu’on lui avait fait jouer, tout à fait à son insu, le rôle d’une sorte d’“agent de liaison” ; mais, naturellement, je n’ai pas voulu écrire cela dans mon article. Il y a d’autres points sur lesquels je pourrai vous donner des explications complémentaires dans une prochaine lettre ; mais il est bien regrettable que nous ne puissions nous voir, car ce serait beaucoup plus facile.
Pour aujourd’hui, comme je vous écris un peu à la hâte, je passe tout de suite aux autres questions dont j’ai à vous parler.
D’abord je vous remercie bien vivement d’avoir fait acheter mes livres par la Biblioteca Nazionale Vittono Emanuele ; c’est un excellent moyen de les faire connaître.
Merci aussi de m’avoir cité comme vous l’avez fait dans votre article de la “Vita Italiana”. Cet article est d’ailleurs très bien d’un bout à l’autre ; la forme en est très modérée et je ne pense pas qu’il puisse heurter personne. Aussi je ne comprends pas très bien les hésitations et les réserves de la direction de la revue ; il semble qu’on n’ait pas très bien saisi votre véritable pensée. C’est comme les gens qui, quand on parle de la constitution de l’élite intellectuelle, s’imaginent qu’il s’agit de former une société ! J’avais déjà eu l’occasion de constater une pareille méprise, et c’est pourquoi j’ai pris soin de m’expliquer nettement là-dessus dans “Orient et Occident”.
Vous voyez que je ne m’étais pas trompé en vous disant cet été, à propos de ce que m’avait raconté Chacornac, que nous devions nous attendre à quelque attaque du côté de Bricaud. Ce sont toujours les mêmes histoires, et je crois qu’on aurait tort de s’en tourmenter. L’affaire du “Turbine” n’est en somme, à part les attaques contre vous qui sont venues s’y ajouter, que la réédition de ce que Bricaud avait déjà publié il y a à peu près deux ans dans ses “Annales Initiatiques” ; je n’ai jamais pu me procurer le nº, mais j’en ai vu ensuite la reproduction dans la “Revue Internationale des Sociétés Secrètes”. Bien entendu, si vous avez la possibilité d’écrire dans le “Turbine”, vous pourrez répondre comme vous le jugerez bon, mais je crois qu’il vaut mieux ne pas paraître attacher à ces gens plus d’importance qu’ils n’en ont en réalité ; ce serait leur faire trop d’honneur que de leur répondre d’une façon directe. Comme vous le verrez, j’ai simplement ajouté une note de quelques lignes à la fin de mon article, et je pense que c’est suffisant en ce qui me concerne. Pour le reste, ce que vous ferez sera certainement bien ; vous pouvez fort bien parler de moi dans le “Turbine”, sans revenir par trop sur tous les racontars peu intéressants de Bricaud et C ie
. Origène et Minaci sont-ils le même personnage ?
À propos du “Turbine” encore, j’y ai vu des articles du D r
Ferrua ; celui-ci avait fondé en Angleterre, peu avant la guerre, un soi-disant “Ordre initiatique réformé des Rose-croix” ; je ne sais ce qu’est devenue cette organisation, qui ne devait pas être bien sérieuse, et qui, d’après ce que j’en ai su à l’époque, me paraît avoir eu un caractère plutôt “commercial”. En tout cas, les articles que je viens de lire sont remplis de l’esprit “scientiste” le plus ordinaire.
Je ne crois pas que Mme
Blavatsky ait jamais parlé de l’Agarttha ; mais elle parle quelque part d’une ville appelée Shamballa, qui était située du côté du désert de Gobi, et qui aurait disparu sous terre ; vous verrez, d’autre part, ce que je dis au sujet de sa “Grande Loge Blanche”.
Je me suis longtemps demandé comme vous d’où pouvait venir l’histoire de l’apparition de Tubalcaïn à Hiram, d’autant plus que je n’ai jamais vu qu’il soit réellement question de la légende d’Hiram dans la “Maçonnerie d’Adoption”. Quand vous m’avez demandé le renseignement à ce sujet, je me suis souvenu de quelque chose dont Faugeron m’avait parlé, et je l’ai prié de faire la vérification. Voici donc ce qu’il en est : l’histoire en question se trouve dans un récit de Gérard de Nerval intitulé “La Reine de Saba et le roi Soliman”, ou encore “La Reine du Matin” ( sebah signifie “matin” en arabe). Gérard de Nerval (qui du reste était Maçon) prétend avoir entendu ce récit au cours de ses voyages en Orient ; il doit y avoir là quelque chose de vrai, car les éléments musulmans qui s’y rencontrent ne s’expliqueraient pas sans cela ; mais il est probable qu’il l’a quelque peu “arrangé”. Quoi qu’il en soit, cet ouvrage a été imprimé en 1850 ; il est donc bien antérieur à celui de Saint-Albin, et il y a tout lieu de supposer que c’est là la véritable source où celui-ci a puisé son histoire, que d’autres ont ensuite répétée d’après lui et sans en contrôler la provenance, ainsi que cela arrive très souvent.
Ce que vous me dites de l’étymologie de caelum est très intéressant ; je ne savais pas qu’on trouvait la forme caelare pour celare
; est-ce la plus ancienne ? Dans ces conditions, le rapprochement avec le grec ουρανοσ n’est pas purement accidentel ; en effet, ce dernier mot est identique au sanscrit Varuna
, et la racine var
(qui se change très facilement en ur
) signifie “couvrir” ; entre ce sens et celui de “cacher”, il y a une parenté très étroite.
Le bulletin de Frosini m’a semblé bien vide au point de vue des idées ; il cherche surtout à justifier ses changements d’attitude successifs ; ce que je ne m’explique pas très bien, c’est l’insistance qu’il met à se réclamer de d’Annunzio. Ce qui est curieux aussi, c’est qu’il continue à se vanter de ses relations avec la prétendue “Maçonnerie universelle”, que vous et moi n’avons que trop connue autrefois ; c’est tout de même extraordinaire qu’il y ait encore des gens à qui cela en impose ! Avec son titre de “Grand Hiérophante” et sa “Grande Étoile de Sirius”, il doit tout de même se faire moquer de lui dans bien des milieux.
N’a t-il pas paru d’autres n os de la “Rassegna Massonica” depuis celui de juillet-août que j’ai reçu pendant les vacances ? – Pour la date de la mort de J. Molay, le jour est peut-être discutable, mais l’année est sûrement 1314, et non 1313.
Je ne suis pas étonné que vous ayez quelque difficulté à trouver des collaborateurs sérieux ; quand on ne veut pas accepter n’importe quoi, c’est toujours ainsi, et j’en ai su quelque chose au temps de la “Gnose”. – J’espère recevoir bientôt le n° que vous m’annoncez. Je vois que vous êtes, comme moi, difficilement satisfait de ce que vous écrivez ; mais je suis persuadé que votre article vaut mieux que ce que vous m’en dites ; enfin, je vous en reparlerai la prochaine fois.
Que faut t-il penser de cette prétendue découverte des œuvres de Tite-Live autour de laquelle on a fait tant de bruit il y a quelque temps ? N’y a-t-il là qu’une simple mystification, ou faut-il y voir autre chose ? Si vous avez une opinion là-dessus, vous serez bien aimable de m’en faire part.
Le D r
Peyre m’a écrit de son côté qu’il avait été très satisfait d’“Atanòr” et qu’il s’était abonné. – M. de Giorgio vous a-t-il écrit ? J’ai eu aussi l’occasion, dernièrement, de recommander “Atanòr” à un Espagnol, M. Juan de Nogales, à qui j’ai également donné votre adresse.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Париж, 16 ноября 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)