Paris, 13 juillet 1924
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu vos deux lettres, et aussi, mais seulement avant-hier, le nº de juillet d’“Atanòr”. J’ai vu que les quelques petites corrections que je vous avais indiquées ont bien été faites ; je vous en remercie. Il n’y avait pas grand inconvénient à couper mon article en cet endroit ; il n’en est pas de même pour le vôtre, et il est certain, comme vous le dites, qu’on n’en voit pas très bien l’intention en s’arrêtant à ce point ; j’attendrai donc le n° d’août-septembre pour vous en reparler.
Maintenant, pour la citation d’Aroux relative à tale et altri
, vous feriez très bien de l’ajouter en note comme vous me le proposez ; du reste, je l’aurais certainement fait moi-même si je l’avais eue à ma disposition quand j’ai écrit mon article.
Merci de ce que vous me dites à propos de mon livre ; je suis heureux de voir que nous sommes toujours bien d’accord sur l’essentiel. Quant à la remarque que vous faites sur la persistance possible d’une tradition occidentale, elle est très juste, et cela correspond à une question qui me préoccupe comme vous : s’il y a encore des représentants authentiques de cette tradition, comment entrer en relations avec eux ? Il y a là une difficulté que vous seriez peut-être mieux placé que moi pour résoudre, parce que je suis, intellectuellement, beaucoup plus rapproché de l’Orient que de l’Occident. Voudriez-vous me dire ce que vous en pensez ? Du reste, j’ai fait allusion à tout cela dans mon livre ; quand vous l’aurez relu plus à loisir, j’espère bien que vous m’en reparlerez.
J’ai enfin écrit à Armentano ces jours derniers ; je pense qu’il ne manquera pas de me donner de ses nouvelles comme il me l’avait promis avant son départ.
J’ai reçu, il y a une quinzaine, une carte de Mikulski, envoyée de Capri ; il me disait qu’il avait été très fatigué par suite de surmenage, ce qui explique son silence, et qu’il avait été obligé de prendre un congé ; il a dû rentrer à Rome le 3 juillet.
Le prof. Banti m’a envoyé les n os d’“O Thanatos” que je lui avais demandés ; je n’ai pas eu le temps de les lire encore. D’après ce que j’ai vu en les parcourant, Kremmerz ne semble pas avoir très bien compris mon point de vue, tout en reconnaissant que l’“Erreur spirite” est un livre bien différent de tout ce qui se publie ordinairement contre le spiritisme. S’il avait lu mon “Introduction”, dont il semble ignorer l’existence, il m’aurait peut-être un peu mieux compris. En tout cas, il a l’air de m’attribuer un point de vue spécialement “français” qui n’est pas du tout le mien, qui est même tout à fait en dehors de mes intentions. De plus, il veut faire de l’esprit d’une façon qui n’est pas toujours très heureuse. Enfin, il paraît particulièrement attaché à l’idée de la réincarnation, et je crois qu’il n’y a rien de plus fâcheux pour quelqu’un qui a des prétentions à l’ésotérisme.
Je suis allé chez Chacornac pour lui demander d’envoyer à votre ami la collection de la “Gnose” ; il m’a promis de le faire tout de suite. Je lui ai aussi donné votre adresse pour l’envoi de ses catalogues. Il s’est trouvé, fort heureusement, qu’il avait quelques n os détachés, parmi lesquels se trouvaient précisément ceux qui vous manquaient ; il me les a donnés (je ne lui avais pas dit que ce n était pas pour moi), et je vous les ai expédiés vendredi ; peut-être les avez-vous déjà reçus maintenant.
Je n’ai pas oublié non plus de parler à Chacornac du livre au sujet duquel vous m’aviez demandé de m’informer ; il n’a rien pu me dire tout de suite, sinon qu’il existait une traduction française de cet ouvrage, mais il m’a promis de faire des recherches dans les catalogues et bibliographies ; je dois retourner le voir dans quelques jours, et, s’il me donne quelques renseignements, je vous les transmettrai dans une prochaine lettre.
Maintenant, il faut que je vous rapporte ce que m’a raconté Chacornac : on lui a dit, à propos du dessin de la couverture d’“Atanòr”, qu’il y avait trois erreurs (mais il n’a pas pu me dire lesquelles) dans le symbole pythagoricien qui y figure, erreurs qui devaient d’ailleurs être probablement voulues
; et surtout on lui a fait remarquer que la main placée au-dessus de ce symbole est crochue
, ce qui indique, paraît-il, toutes sortes d’intentions diaboliques ! Il ne m’a pas dit de qui il tenait tout cela, mais je n’ai eu aucune peine à deviner que cela ne pouvait venir que de Bricaud. Je pense donc que nous devons nous attendre à quelque attaque de ce côté, d’autant plus que ledit Bricaud m’en veut tout particulièrement depuis fort longtemps.
D’autre part, Chacornac prétend avoir personnellement à se plaindre d’Alvi, parce que celui-ci a édité sans son autorisation la traduction d’un ouvrage d’Éliphas Lévi dont, suivant lui, la propriété lui appartient (ce doit être le “Livre des Splendeurs”, car je crois que les autres ont été édités chez Alcan). Je tiens à ce que vous soyez au courant de tout cela, bien qu’il ne faille peut-être pas y attacher une très grande importance.
À mon grand regret, il ne me sera pas possible de vous envoyer un compte rendu du livre de Vulliaud assez tôt pour qu’il puisse paraître dans le n° d’août-septembre. Je n’aurai certainement pas le temps de lire ces deux gros volumes d’ici la fin du mois ; peut-être y arriverai-je pendant les vacances. En tout cas, vous pouvez compter que je le ferai, mais je n’ose rien vous promettre pour une date déterminée. Je pense quitter Paris dans une dizaine de jours ; mais, avant de partir, je veux terminer enfin mon travail sur le Vêdânta, que j’avais été obligé de laisser complètement de côté depuis plusieurs mois ; il n’y a qu’une semaine que j’ai pu m’y remettre.
Qu’est-ce donc que ce “Néotemplarisme” dont il est question dans “O Thanatos”, et auquel vous avez fait allusion dans l’avant-dernier n° d’“Atanòr” ? Est-ce une invention de Sacchi ?
Si Frosini fait paraître une nouvelle revue, les sottises à relever ne manqueront sûrement pas !
Pour le “Prince de Mercy”, je n’ai guère d’autres renseignements que ceux que j’ai donnés dans mon article et ceux que contient le Manuel de Vuillaume. Je ne sais si Ragon a donné un rituel d’ouverture et de fermeture, et je me demande où il peut l’avoir fait ; bien que j’ai une bonne partie de ses rituels (où il y a d’ailleurs des conceptions bien discutables), il me manque celui de Kadosch, mais je pense qu’il ne s’y trouve qu’une simple analyse des onze grades précédents, sans aucune indication rituélique, car il en est ainsi dans le rituel de Rose-Croix pour les grades allant du 4e au 17e
. D’autre part, ce qui est certain, c’est que l’interprétation bouddhiste de Goblet d’Alviella est entièrement fantaisiste ; l’autre nom du grade, celui d’“Écossais Trinitaire”, suffirait à le montrer. L’analogie entre les noms de “Prince de Mercy” et de “Seigneur de Compassion” est bien superficielle ; du reste, on ne voit pas, même au simple point de vue historique, comment une influence bouddhique réelle aurait pu s’introduire là-dedans. Cette fascination qu’exerce le Bouddhisme sur l’esprit de tous les orientalistes et “historiens des religions” est vraiment quelque chose d’extraordinaire.
Envoyez-moi la copie de votre travail quand il sera préparé ; je vous dirai très sincèrement ce que j’en pense, et, si je vois quelques additions ou modifications à y faire, soyez sûr que je ne manquerai pas de vous les signaler.
J’attends avec intérêt votre note relative aux deux “portes” solsticiales ; j’ai là-dessus un certain nombre de données assez curieuses, et, si j’arrive un jour à les mettre en ordre, je pourrai peut-être en faire quelque chose pour “Atanòr”.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Париж, 13 июля 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)