Paris, 19 juin 1924
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu votre lettre lundi dernier, et, le lendemain, le paquet contenant mon manuscrit avec la traduction, ainsi que le n° de la “Rassegna Massonica” que vous m’annonciez ; merci du tout. Je suis heureux de savoir que votre santé est tout à fait rétablie. Vous n’êtes pas seul à regretter que le temps vous manque pour arriver à faire tout ce que vous voudriez ; je suis tout à fait dans le même cas.
Je commence par vous parler de ce qui concerne mon article ; et, tout d’abord, je crois bien que vous avez raison pour les sortes virgilianae
. Je ne sais pourquoi j’ai écrit virgiliani
, sans d’ailleurs vérifier ; il me semble que cette forme m’est restée pour l’avoir vue quelque part, mais elle est probablement fautive, à moins pourtant que sortes ne puisse être de deux genres en latin, ce que je ne pense pas. Il m’est arrivé une fois un embarras de ce genre pour clypeum ou clypeus
; j’avais trouvé les deux formes et je me demandais laquelle était correcte ; mais, ensuite, je me suis aperçu que les deux existaient.
Vous avez très bien fait de saisir l’occasion du passage où il était question du “Santo Impero” pour faire allusion à ce dont vous m’aviez parlé. Je ne suis pas autrement surpris par ce que vous me dites cette fois au sujet de Goblet d’Alviella ; cela ne fait que me confirmer dans l’opinion que j’en avais, car, pour moi, sa mentalité est à peu près celle d’un savant “profane”, et sa conception de la “science des religions” ne diffère pas essentiellement de celle d’un Frazer, d’un Reinach ou d’un Loisy.
Pour Kan
, le rapprochement avec l’allemand ne me paraît pas si invraisemblable ; il y a là des mots qui ont une similitude, non seulement pour la forme, mais aussi pour la signification ; et je pense qu’il y a aussi une idée de “force” exprimée par l’hébreu Qaïn
. D’autre part, pour Thubal-Caïn, il est certain que Fludd, en lui attribuant l’invention de la musique, le confond à tort avec Jubal ; il est certain aussi qu’il a été souvent assimilé à Vulcain, mais cela n’est peut-être pas si erroné à certains égards ; quoi qu’il en soit, ce que vous me dites à propos de cet ancien livre d’alchimie qu’on prétend être du XIVe siècle est très curieux. Je me suis souvent demandé, moi aussi, à quelle époque remonte la représentation du Rebis avec le compas et l’équerre, mais je n’ai jamais pu trouver aucune précision là-dessus. On trouve cette représentation dans les figures de Basile Valentin, mais je ne sais pas au juste à quelle époque elles ont été gravées, et je ne pense pas que ce soit antérieur à 1600. – Pour en revenir à Thubal-Caïn, ma note se justifie par le fait que, dans le rite français, c’est le mot de passe du 1er degré (au lieu du 3e
). Le dictionnaire hébreu que j’ai ne donne pas l’explication du nom ; en tout cas, même si la traduction ordinaire est fautive, il n’en est pas moins certain que ce sens lui a été attribué, et il n’est pas inutile d’en tenir compte.
Le n° 6 d’“Atanòr” m’est arrivé le lendemain même du jour où je vous avais écrit. Comme vous le pensez, je n’ai de réserves à faire qu’au sujet de l’article d’Evola ; mais vous les avez faites vous-même de la façon la meilleure. Quel besoin d’aller compliquer les questions par toutes ces considérations empruntées à la philosophie allemande ? J’aime mieux l’appréciation portée sur Fichte dans le compte rendu du livre qui vient d’être traduit en italien ; elle me paraît tout à fait juste. – Je voulais vous demander ce qu’est la “Lega Teosofica” ; est-ce une branche de la S. T. ou une organisation dissidente ? D’après votre lettre, je me demande si elle ne serait pas rattachée à Steiner ; et pourtant, dans ce cas, aurait-elle gardé cette dénomination ? Steiner a donné à son organisation le titre de “Société Anthroposophique”. Ce que vous avez écrit sur la “contemplation” est tout à fait bien ; je crois que je n’y trouverais pas un mot à changer.
Les textes que vous citez dans votre article de la “Rassegna Massonica” sont très curieux, et je ne les connaissais pas du tout. La conférence sur les origines du rite écossais est intéressante aussi ; sans doute est-ce vous qui en avez fait la traduction. Si vous pouvez m’envoyer la suite quand elle paraîtra, vous me ferez plaisir. – Avez-vous remarqué qu’on a imprimé deux fois Juana pour Janua
?
Merci de m’avoir donné l’adresse d’Armentano ; je tâcherai de lui écrire dans quelque temps.
Merci aussi de m’avoir signalé l’article de Kremmerz sur l’“Erreur spirite”, que j’ignorais tout à fait. Je vais écrire au Prof. Banti pour lui demander les deux n° de “O Thanatos” que vous m’indiquez. Je connais Kremmerz de nom depuis longtemps, mais je n’ai jamais eu aucun renseignement particulier sur lui. Pourriez-vous me donner quelques indications sur cet ordre hermétique dont il est le chef ? Est-ce lui qui l’a fondé? – Vous me parlez du “Mondo Occulto” ; y a t-il eu aussi quelque chose sur moi dans cette revue ? Je n’en ai jamais reçu qu’une couverture sur laquelle figurait l’annonce de l’“Erreur spirite”. – J’avais remarqué, dans le dernier n°, que le nom Kremmerz avait disparu de la liste des collaborateurs d’“Atanòr”, et je voulais justement vous demander s’il y avait à cela quelque raison particulière. De même pour Russo Frattasi ; est-ce aussi un membre de la même école ?
Pour l’autre phrase sur laquelle vous avez appelé mon attention, votre traduction est tout à fait exacte ; mais, dans le cas dont il s’agit, on peut, en français, dire indifféremment “c’est” ou “ce sont” ; sur ce point, nous avons donc raison tous les deux.
Pour l’interprétation du mot Altri
, je suis tout à fait sûr de l’avoir vue quelque part, mais, malheureusement, j’ai été incapable de la retrouver. Les mots latins étaient bien ceux que j’ai donnés, mais avec des terminaisons plutôt fantaisistes. Quant au premier mot, il était orthographié “Arrago”, et l’auteur, ne sachant ce que cela voulait dire, se demandait s’il fallait lire “Aragon”. Ou s’il ne s’agissait pas du navire “Argo”, deux hypothèses qui ne s’accordaient nullement avec le reste de l’interprétation, tandis que, si on lit “Arrigo”, il n’y a plus aucune difficulté pour le sens. Maintenant, pourquoi ce nom a-t-il une forme italienne ? D’abord, la lettre A ne donnerait pas un mot pouvant être prononcé ; et ensuite il se peut que la forme “Arrigo” ait été adoptée tout spécialement par les membres de la “Fede Santa”. Du reste, je crois qu’on pourrait trouver d’autres exemples d’association d’éléments provenant de langues différentes, et qu’il n’y a pas lieu de s’en étonner outre mesure.
Naturellement, l’équivalent linguistique d’ agni en latin est agnis et non agnus
; la modification de la voyelle initiale est sans importance et se produit fréquemment (par exemple dans le sanscrit antar et le latin inter
). Maintenant, je ne dis pas du tout que les premiers chrétiens aient eu connaissance du terme sanscrit ; il n’y a là qu’une correspondance ou une concordance qui ne suppose nullement une communication directe, d’autant plus que le rapprochement pouvait très bien se faire entre les mots latins eux-mêmes, agnis et ignis
; il y en a de plus extraordinaires, et qui ne supposent pas davantage un lien étymologique. Du reste, il y a autre chose que la relation verbale ; dans le symbolisme hindou, le bélier est attribué à Agni
; et il y aurait sur tout cela bien des considérations à développer, ce que j’arriverai peut-être à faire quelque jour.
J’en viens maintenant à votre traduction, pour vous signaler les quelques inexactitudes de détail que j’ai relevées ; je pense que ma lettre vous arrivera assez tôt pour que vous puissiez les corriger ; et d’ailleurs il y en a que vous aurez peut-être vues vous-même.
D’abord p. 1, n’y a-t-il pas, en italien, d’autre mot que mago pour rendre “magicien” aussi bien que “mage” ? En français, il y a une grande différence de sens entre ces deux mots.
Vous avez eu raison d’ajouter la note de la p. 2; j’y avais du reste pensé après vous avoir envoyé l’article. Le nom latin de la fête est “dominica in palmis” ; mais la palme a aussi le même symbolisme, comme on le voit notamment par la palme des martyrs. – En transcrivant la dénomination française, vous avez écrit “la dimanche des Rameaux”, il faudrait le
(ou il
), puisque dimanche est masculin en français.
Le nom de l’auteur espagnol cité aux pp. 3 et 4 est Asin et non Asén
Palacios. C’est l’accent aigu sur l’ i qui vous aura trompé, et peut-être aussi ma mauvaise façon de faire les e
.
Dans la 2e moitié de la p. 5, il faut : “nel viaggio notturno di Mohammed”, et non “di Mohyiddin” ; c’est évidemment une distraction.
Au début de la p. 6, je pense qu’il vaut mieux écrire Buddhismo que Buddismo
, la première forme étant seule correcte au point de vue de la transcription sanscrite.
Vers le haut de la p. 7, il faudrait : “le teorie indiane dei mondi
” au lieu de “del mondo”.
P. 13, vous avez écrit Roberto au lieu de Rodolfo
Benini.
Dans la parenthèse qui se trouve vers le bas de la p. 12, il doit y avoir : “alcuni 10 solamente”, et non pas 11
.
P. 15, dans une phrase citée de Benini, somiglianza a été remplacé par rassomiglianza
, ce qui, du reste, ne change pas le sens.
P. 22, il y a une fois 55 pour 65, et aussi, en lettres latines, LUX pour LVX
; vous vous en serez sûrement aperçu.
À l’avant-dernière ligne de la p. 30, il me semble qu’il faudrait “si svilupparono” au lieu de “si suiluppano” ; le sens de la phrase demande un futur.
Enfin, p. 32, “propensione” me semble possible pour traduire “attrait”, bien que ce ne soit pas tout à fait la même chose ; je ne sais pas si on pourrait trouver un meilleur équivalent.
C’est bien fâcheux que votre collection de la “Gnose” soit incomplète, d’autant plus que je ne sais pas du tout comment faire pour vous procurer les n os qui vous manquent. En effet, j’ai été obligé, il y a déjà plusieurs années, de me débarrasser de tous les n os séparés, parce que cela tenait beaucoup trop de place. Quant aux collections complètes, pour la même raison, je les ai toutes cédées à Chacornac ; c’est donc à celui-ci que votre ami devra s’adresser pour vous s’en procurer une ; il les vend 20 F. Si par hasard il m’était possible de retrouver les n os que vous m’indiquez, soyez sûr que je penserais à vous.
J’ai préparé ces jours derniers les envois d’“Orient et Occident” ; je pense donc que vous recevrez très prochainement l’exemplaire qui vous est destiné. Je vous remercie de votre intention de parler longuement de mes ouvrages dans “Atanòr” à cette occasion. – Je joins à cette lettre quelques feuilles de l’éditeur que vous pourrez utiliser pour faire connaître le livre autour de vous.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Париж, 19 июня 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)