Paris, 30 janvier 1924
Au D r
Arturo Reghini
Cher Monsieur,
Je profite de ce que je peux enfin répondre à notre ami Mikulski pour répondre aussi en même temps à votre dernière lettre, et le prie de vouloir bien vous transmettre celle-ci.
Dans l’intervalle, une lettre adressée par M. Ciro Alvi à Chacornac m’est parvenue ; elle est antérieure à ma première réponse, mais elle ne m’a été communiquée qu’au bout de trois semaines.
J’ai reçu aussi, il y a deux ou trois jours, comme vous me l’aviez annoncé, quelques exemplaires de la circulaire de la Revue ; je pourrai la communiquer aux personnes que cela est susceptible d’intéresser.
Il est ennuyeux que vous soyez retardé pour le début, et je vois que ce n’est pas seulement en France qu’on est obligé à toutes sortes de formalités administratives plus ou moins ennuyeuses. Enfin, comme vous le dites, il faut bien en prendre son parti, et il vaudra peut-être mieux commencer par un numéro plus important.
Vous avez bien raison de dire que, si on voulait être trop rigoureux, on finirait par rester seuls ; pour la “Gnose”, en effet, c’est à peu près ce qui nous était arrivé à la fin, après avoir éliminé tous les éléments gênants ou peu intéressants ; le plus difficile est de trouver le moyen de garder une juste mesure à cet égard, mais j’espère, d’après ce que vous me dites, que vous saurez y parvenir.
Quant à l’explication que vous me demandez, voici, à ce qu’il me semble, comment on peut envisager la chose : comme tout ce qui est expression, donc manifestation, le symbolisme doit forcément avoir une origine ; mais d’autre part, comme il a un fondement naturel, cette origine peut se confondre avec l’origine même de l’humanité (et même en un sens avec celle du monde si l’on regarde l’ordre de la nature lui-même comme symbolisant l’ordre des principes, comme traduisant ou exprimant celui-ci d’une certaine façon). Donc il n’y a peut-être pas lieu de poser la question d’une origine historique du symbolisme en général ; et d’ailleurs, à ce point de vue historique, ce serait en tout cas une question insoluble. Je ne pense pas que l’on puisse admettre que le mode d’expression symbolique résulte d’une convention quelconque (sa raison d’être est beaucoup trop profonde pour qu’il en soit ainsi), ni qu’il soit apparu à une époque déterminée ; ce qui a pu commencer historiquement, c’est seulement l’usage de tels ou tels symboles particuliers, et encore cela doit-il remonter fort loin dans la plupart des cas, car on retrouve partout des symboles qui sont très proches les uns des autres, bien qu’ils aient pu se modifier par adaptation à des conditions diverses de temps et de lieux.
Vous serez bien aimable de me dire si cette explication vous paraît assez claire, et si elle correspond à ce que vous aviez compris ; c’est peut-être le mot “origine” qui pouvait prêter à une équivoque ; vous verrez vous-même s’il convient de modifier votre traduction sur ce point pour ne pas soulever de questions inutiles. Bien entendu, si vous avez d’autres éclaircissements à me demander, je serai toujours à votre disposition pour vous les fournir.
Veuillez croire, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
P.S. Amitiés à Armentano et à Guerrieri.
Париж, 30 января 1924 г.
(перевод на русский язык отсутствует)