Paris, 18 juin 1925
Cher Monsieur,
Votre lettre du 8 juin m’est bien arrivée, mais je n’ai jamais reçu le n° de “Regnabit” où vous avez parlé du pélican et que vous m’avez envoyé. Comme vous m’annoncez l’envoi des n os parus depuis mars et que je n’ai encore rien reçu, je commence à m’inquiéter un peu et à craindre que le paquet ne se soit encore perdu ou n’ait été soustrait à la poste, ce dont je serais fort ennuyé. Du reste, le service des imprimés semble se faire très mal en ce moment ; des paquets qui m’ont été envoyés de Paris même, ces temps derniers, ont mis quatre et cinq jours à me parvenir !
Merci pour le n° de la “Croix” contenant l’article sur l’Inde ; le correspondant de la “Croix” dans ce pays, qui est vraisemblablement l’auteur de cet article, est Mgr Rossillon, coadjuteur de Vizigapatam. Malheureusement, comme la plupart des missionnaires, il ne paraît pas avoir une compréhension très profonde de l’esprit hindou ; ainsi, pour les véritables Hindous, l’affirmation de l’unité fondamentale de toutes les doctrines traditionnelles n’a jamais impliqué l’idée d’aucune tentative de fusion entre les formes multiples dont chacune a sa raison d’être. Il attache certainement trop d’importance aux manifestations de quelques milieux plus ou moins européanisés, qui sont fort peu intéressants et dont l’influence est à peu près nulle. Les sectes d’inspiration européenne et plus spécialement anglo-saxonne ont fort peu de succès dans l’Inde ; la “Râmakrishna Mission”, mentionnée dans l’article, est dirigée par une Australienne ! Ce qu’il y a de certain, c’est que les Hindous en général ont beaucoup de sympathie pour le catholicisme, alors qu’ils n’en ont aucune pour le protestantisme ; il est d’autant plus regrettable que les missionnaires ne se trouvent en contact qu’avec les éléments les moins intéressants de la population ; les Jésuites semblant l’avoir compris et cherchent actuellement à se rapprocher des Brâhmanes.
Merci de vos renseignements très intéressants sur N. D. du Charnier ; je serai très heureux, quand nous irons à Loudun, de voir tout cela avec vous. – Je n’avais pas pensé que Runa pouvait être un nom franc (je ne pensais qu’à un nom gallo-romain), mais la chose est en effet très vraisemblable.
J’avais reçu, avant votre lettre, un mot du P. Anizan, et j’ai été le voir le mardi de la semaine dernière ; il est très content de savoir que vous et moi arrivons aux mêmes conclusions sur bien des points, et par des moyens très différents. J’espère lui donner un premier article avant de partir en vacances ; nous sommes d’ailleurs entièrement d’accord sur les idées essentielles.
J’ai reçu hier un mot de Genty, qui ne rentrera qu’à la fin du mois à Paris ; je lui dirai alors que vous acceptez son offre, mais comme ce sera en juillet, où faudra-t-il qu’il vous adresse le cliché ? Si vous pouvez utiliser celui-ci directement pour votre dessin, cela simplifiera beaucoup les choses.
Je ne pensais pas, en vous envoyant (à propos de l’ibis) l’annonce de l’“Ésotérisme de Dante”, vous donner l’idée de le faire venir tout de suite ; j’avais au contraire l’intention de vous en offrir un exemplaire ; mais, puisqu’il en est ainsi, j’aurai du moins le plaisir de vous envoyer ces jours-ci mon autre volume, dont les premiers exemplaires sont arrivés hier.
L’ibis est, chez les Égyptiens, l’hiéroglyphe de Thoth, c’est-à-dire de la Sagesse. Dans l’Amérique centrale, le héron blanc représente le centre spirituel du monde. En appliquant ces symboles au Christ, on n’en a donc pas altéré la signification. – Sur le sceau dont vous me donnez le dessin, il est difficile de savoir si l’oiseau représenté est un héron ou une cigogne, mais c’est presque certainement l’un ou l’autre. – En Extrême-Orient, c’est plutôt la grue qui tient la même place dans le symbolisme.
Quelle est donc la provenance de ce monogramme dit de Henry III, dans lequel la forme de l’S en double serpent est vraiment bien curieuse ? Pour le signe mérovingien dont vous m’envoyez l’empreinte, il ne me paraît pas douteux que c’est bien le même symbole. – Quant à l’ouroboros, vous avez tout à fait raison de le rapprocher du “cycle annuel” ; d’ailleurs, dans la “Pistis Sophia”, ouvrage alexandrin qu’on attribue généralement aux Gnostiques valentiniens (mais qui pourrait tout aussi bien appartenir aux Ophites), le corps du serpent est représenté comme divisé en douze “éons” (le sens primitif du grec αἰων est aussi celui de “cycle”) qui correspondent aux douze signes du zodiaque. D’autre part, le symbole du “cycle annuel” a une très grande importance dans beaucoup de traditions anciennes et peut donner lieu à une foule de considérations très curieuses, permettant d’expliquer en même temps certaines particularités de la disposition des zodiaques qui figurent au portail des églises. Peut-être arriverai-je quelque jour à faire une étude sur cette question, quoique ce soit assez compliqué et difficile à exposer clairement, comme d’ailleurs tout ce qui se rattache aux théories cycliques ; jusqu’ici, je n’ai eu que l’occasion d’y faire quelques allusions çà et là.
Avec le meilleur souvenir de ces dames, recevez, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Париж, 18 июня 1925 г.
(перевод на русский язык отсутствует)