Paris, 30 mars 1929
Cher Monsieur et ami,
Je pense que ma dernière lettre, dans laquelle je vous racontais ce qui m’est arrivé, vous est bien parvenue malgré les fantaisies de la poste, qui en égare beaucoup en ce moment. Du reste, ce n’est pas pour cela que je vous récris aujourd’hui, au risque d’être importun, car vous devez avoir bien d’autres préoccupations ; c’est pour vous faire part d’une chose qui vous concerne en partie et dont, sans y attacher une importance excessive, je crois qu’il est bon que vous soyez informé.
On m’a montré ces jours-ci un des derniers numéros de la “Revue Internationale des Sociétés Secrètes”, qui tombe de plus en plus dans les histoires à la Léo Taxil, et qui publie un article extravagant contre M. Le Cour, accusé d’être l’agent “extérieur” d’une organisation appelée A∴ A∴ (Adepts of Atlantis) et dirigée par un certain Aleister Crowley. Je connais cela probablement beaucoup mieux que l’auteur de l’article ; cet Aleister Crowley est un personnage fort peu recommandable, qui a été emprisonné en Angleterre, pendant la guerre, comme espion allemand ; mais c’est surtout un fumiste et un escroc, bien plutôt que le représentant d’un “pouvoir occulte” quelconque. Quant au rattachement de M. Le Cour à l’organisation en question, je n’en crois absolument rien, et cela me paraît tout simplement grotesque ; ne peut-on parler de l’Atlantide sans connaître Aleister Crowley ? Il y en a pourtant bien d’autres, à commencer par Platon, qui en ont parlé avant lui !
Mais il y a encore autre chose, et c’est là que je voulais en venir : l’article se termine par une insinuation perfide dirigée contre nous deux, contre vous parce qu’un de vos dessins a été reproduit dans “Atlantis”, et contre moi parce qu’on trouve que cette publication me fait “beaucoup de réclame” ! Or vous savez que, si M. Le Cour parle en effet souvent de moi, ce n’est point pour me faire de la réclame, mais au contraire pour m’attaquer à tort et à travers, puisqu’il a l’idée fixe de vouloir voir en moi un “adversaire”, bien que je ne me sois jamais occupé de lui. Je viens d’avoir encore une nouvelle preuve de cette marotte : pour inaugurer ses “Cahiers d’Atlantis”, il a éprouvé le besoin de rééditer les deux articles qu’il avait fait paraître jadis dans la “Nouvelle Revue”, et où il me prête des phrases que je n’ai jamais écrites ; il y a joint une lettre me visant également et adressée au Dr Dalobel, rédacteur au “Voile d’Isis”, sans d’ailleurs la faire suivre de la réponse de celui-ci, qui remettait les choses au point d’une façon très juste.
Je reviens à l’article de la R.I.S.S. ; il y a, en ce qui vous concerne, une phrase comme : “il y aurait beaucoup à dire à ce sujet” (je ne garantis pas les termes exacts, mais c’est le sens), qui laisse entendre qu’on ne s’en tiendra peut-être pas là. Je suppose que ce doit être une allusion à certaines des choses contenues dans vos récents articles de “Regnabit”, et notamment à ce que vous y avez dit de diverses organisations mystérieuses ; il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’on se serve de cela pour vous présenter aussi comme affilié à je ne sais quelles entreprises plus ou moins diaboliques. On ne sait jamais ce qui peut sortir de cette officine ; pour moi qui suis tout à fait indépendant, cela m’est assez indifférent, mais ce pourrait être plus gênant pour vous ; en tout cas, vous voilà prévenu.
Ou ces gens-là sont tout à fait de mauvaise foi, ou ce sont des fous dangereux ; je préfère encore les toquades de M. Le Cour, qui sont plus inoffensives !
Ma santé ne se remet guère ; il y a de moments où je suis si fatigué que je ne peux même pas lire.
Ne me répondez pas si vous n’en avez pas le temps, je ne vous en voudrai pas ; mais envoyez-moi un simple mot pour me dire que vous avez reçu mes lettres, car, avec tout ce qui se perd en ce moment, on n’est jamais très rassuré.
Quand vous aurez quitté Loudun, ce qui doit être bientôt, j’espère bien que vous n’oublierez pas de me donner votre nouvelle adresse.
Croyez toujours, cher Monsieur et ami, à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Париж, 30 марта 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)