Paris, 11 avril 1929
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu vos deux lettres, dont la première s’est croisée avec la mienne. Bien sûr, votre retard est tout excusé ; merci de votre sympathie.
Pour le moment, j’arrive à m’arranger à peu près avec l’aide de la femme de ménage que nous avions déjà avant la mort de ma tante ; je tâche de ne pas trop penser à ce qui pourra survenir par la suite. Pourtant, il y a toutes sortes de questions dont il m’est bien difficile de ne pas me préoccuper : ainsi, je serai forcé d’aller à Blois aux vacances, ne serait-ce que pour peu de temps, et je ne sais pas du tout comment il m’y sera possible de me tirer d’affaire. Tout est plus compliqué pour moi que pour n’importe qui, parce que je n’entends rien à tout ce qui est organisation matérielle. Et puis, ce qui rend la situation encore plus inquiétante, c’est ma santé qui ne se rétablit toujours pas ; ma fatigue est telle qu’il m’est impossible de travailler, en dehors des besognes indispensables et d’ailleurs sans aucun intérêt ; combien de temps cela va-t-il durer ?
L’attitude de Françoise m’a été particulièrement pénible, comme vous pouvez le penser ; je ne l’aurais jamais crue capable d’une telle fausseté. Il est certain qu’elle a été influencée, mais, tout de même, cela ne l’excuse pas. J’ai appris encore bien des choses qui prouvent son ingratitude et son manque de cœur ; elle n’était vraiment pas digne d’intérêt. Elle ne pouvait d’ailleurs éprouver ici cette sensation d’isolement dont vous parlez, car beaucoup de personnes s’occupaient d’elle et s’ingéniaient à lui procurer des distractions. Elle doit être en pension maintenant ; elle va trouver un changement, et sans doute regretter ce qu’elle a perdu, mais il est trop tard ; je ne sais même comment, avec son caractère, elle pourra supporter cela. Du reste, je m’en désintéresse complètement ; je n’en voudrais plus à aucun prix, car je n’ai pas besoin d’espions chez moi ; je serais bien plus tranquille ainsi sans les difficultés matérielles, et aussi sans la crainte de tomber tout à fait malade ; enfin, il arrivera ce qui pourra. Je voudrais d’autant plus être en état de reprendre bientôt mes travaux que le but principal des gens qui ont mené tout cela est précisément de me mettre dans l’impossibilité de les continuer.
J’ai enfin reçu ces jours derniers le commencement des épreuves du livre que j’avais achevé au mois d’août, et qui a eu des retards de toute sorte ; j’espère qu’il pourra paraître le mois prochain.
J’ai su hier par Mario Meunier que M. Le Cour avait eu connaissance du fameux article dont je vous ai parlé ; il paraît qu’il est absolument furieux, ce qui n’a rien d’étonnant. Comme je le prévoyais, il s’indigne particulièrement de ce qu’on lui attribue l’intention de me faire de la réclame, et aussi de ce qu’on le prétende rattaché à une organisation soi-disant maçonnique (je dis “soi-disant” parce qu’elle n’a pas ce caractère en réalité, mais la R.I.S.S. la prétend telle pour les besoins de sa thèse).
Quand bien même vous collaboreriez effectivement à “Atlantis”, il me semble que cela ne regarde personne ; de même pour la façon dont vous pouvez avoir obtenu certaines renseignements, qui certainement valent mieux que beaucoup de ceux de la R.I.S.S., où il se trouve à chaque instant des erreurs et des confusions (mais sont-elles bien involontaires ?). Vous avez tout à fait raison de dire qu’il est impossible, pour la symbolique, de ne pas tenir compte des groupements secrets ; mais ces gens-là veulent monopoliser certaines questions et jeter la suspicion sur tous ceux qui s’en occupent en dehors d’eux. Je comprends du reste très bien votre point de vue ; le mien est beaucoup moins “théorique”, assurément, mais, d’ailleurs, n’implique pas non plus pour cela le rattachement à un groupement quelconque, d’autant plus que cela est souvent bien inutile. Si j’apprends encore quelque chose, je ne manquerai pas de vous en informer.
À bientôt, j’espère, cher Monsieur et ami, et très cordialement à vous.
René Guénon
Париж, 11 апреля 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)