Paris, 18 mars 1929
Cher Monsieur et ami,
Comme j’ai fait quelques allusions, en vous écrivant, à mes graves ennuis de famille, il faut que je vous mette au courant de ce qui vient de se passer. Après s’être acharnée contre moi pendant plusieurs mois avec une ingratitude et une méchanceté inouïes (il serait trop long est peu intéressant de vous raconter, même sommairement, toutes les phases par lesquelles est passée cette affaire), ma misérable belle-sœur a fait irruption ici mercredi dernier et a enlevé sa fille dans des conditions absolument révoltantes. J’ai appris des choses qui dépassent tout ce qu’on peut imaginer : j’étais entouré, sans m’en douter, d’un véritable réseau d’espionnage et de trahison. Le plus effrayant, c’est que l’enfant elle-même jouait un double jeu : pendant qu’elle protestait chaque jour qu’elle ne me quitterait pas, qu’elle tenait à rester avec moi, elle écrivait à sa mère, à mon insu, des lettres destinées à servir en cas de besoin et dans lesquelles elle disait qu’elle voulait aller avec elle. Il y avait des gens qui s’introduisaient chez moi en mon absence et qui lui faisaient écrire ces lettres ; mais tout de même, à son âge, on doit savoir ce qu’on dit et ce qu’on fait. Aussi, maintenant que je sais tout cela, je n’en voudrais plus à aucun prix ; je peux dire vraiment que j’ai nourri une vipère. Ce serait un soulagement d’être délivré de toute cette ignominie, si la situation ne m’apparaissait pas comme à peu près insoluble au point de vue matériel ; mais tout est préférable à cette abjection. J’éprouve un dégoût et un écœurement qui dépassent tout ce qu’on peut imaginer.
Tout a été machiné avec une habilité vraiment infernale ; on s’est arrangé de façon à me mettre dans l’impossibilité d’agir. Naturellement je ne veux plus avoir aucun rapport avec cette famille qui, en remerciement de tout ce que nous avons fait, s’est lignée tout entière contre moi, et en recourant à des procédés infâmes.
Je tenais à vous dire ces choses, d’abord parce que je vous considère comme un véritable ami, et aussi parce que, comme vous connaissez cette famille, il est bon que vous sachiez ce qu’il en est ; surtout, je vous demande instamment de ne jamais leur parler de moi.
Cette affaire m’a rendu malade une fois de plus ; jeudi matin, je me suis trouvé complètement aphone, et cela commence seulement à se passer ; je ne sais si mon organisme pourra résister à tous ces assauts. Quand je pense à tout ce que j’ai eu à subir de toutes façons depuis un peu plus d’un an, je m’étonne d’être encore là.
Je pense que vous avez bien reçu ma dernière lettre ; allez-vous venir bientôt dans notre région ? Je serai fort heureux de pouvoir ainsi vous revoir quelquefois, d’autant plus qu’il nous sera désormais impossible de nous rencontrer à Loudun.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur et ami, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Париж, 18 марта 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)