Paris, 8 février 1929
Cher Monsieur et ami,
Tous mes remerciements pour l’envoi de vos deux articles sur la colombe, qui, cette fois encore, me sont parvenus à peu près en même temps que votre lettre, et que j’ai lus avec grand intérêt, comme vous pouvez le penser. Pour le passage que vous me signaliez spécialement, je vois que vous vous y êtes très bien pris pour faire accepter la chose, qui autrement aurait pu en effet soulever des difficultés. Je dois vous dire cependant que je croyais que la conception qui présente le Saint-Esprit comme féminin et qui, par suite, l’identifie à la Saint Vierge (ou qui plutôt présente celle-ci comme une manifestation terrestre du Saint-Esprit), était assez connue, car cela se trouve dans certains écoles gnostiques, et aussi, à ce qu’il me semble, chez les Albigeois. Il y a encore, en dehors de ce dont vous parlez, des gens qui soutiennent cette théorie ; j’ai connu une brave dame, un peu extravagante, qui pensait avoir la mission de la faire accepter par Rome, et qui ennuyait tous les curés de Paris avec cette histoire. Ce qu’il y a de certain, c’est que la colombe est bien, chez tous les peuples, un symbole féminin ; mais on pourrait faire valoir, en sens contraire, que le Saint-Esprit est aussi symbolisé par le feu, élément essentiellement actif ou masculin.
Ce que vous dites de certaines organisations est très curieux ; mais je pense qu’il faudrait distinguer entre celles qui ne sont que mystiques et celles qui ont un caractère vraiment initiatique, car les premières sont beaucoup moins intéressantes que les secondes. Pour le cas de l’“Estoile Internelle”, est-il sûr qu’elle remonte réellement jusqu’au XVe siècle par une filiation ininterrompue ? J’ai connu des groupements qui étaient aussi en possession de documents authentiquement anciens, et qui s’en servaient pour se donner comme la continuation légitime des organisations dont émanaient ces documents ; mais, après vérification, il se trouvait que ceux-ci avaient été ramassés n’importe où, de sorte qu’il n’y avait rien de fondé dans ces prétentions. C’est ce qui m’incite à quelque méfiance, peut-être tout à fait injustifiée, du reste, dans le cas dont il s’agit.
Pour le symbole de la triple enceinte, il est certain qu’il y a, outre ce que je vous disais la dernière fois, une signification se rapportant aux trois mondes ; mais elle est d’ailleurs étroitement rattachée à celle que je vous indiquais. En effet, les degrés d’initiation (quand il s’agit d’initiation réelle, bien entendu) sont partout et toujours mis en correspondance avec certains états, qui sont représentés comme autant de mondes. Le symbolisme des cieux chez Dante est basé sur le même principe ; il faut même remarquer à ce propos que, dans l’Inde, les cercles planétaires sont parfois figurés comme autant d’enceintes concentriques entourant le Mêru. Le sens vraiment initiatique est indéfiniment multiple, pourrait-on dire, et, en raison des correspondances qu’il entraîne, il renferme tous les autres sans jamais rien limiter ; c’est par là qu’il n’a aucune commune mesure avec les interprétations profanes (je prends ce dernier mot dans le sens qu’on pourrait appeler “technique”).
Le livre de Dom Leclercq paru chez Rieder est intitulé “La Vie chrétienne primitive” ; le plus extraordinaire est que c’est Couchoud lui-même qui a fait le service de presse !
En y réfléchissant bien, je crois que vous avez eu raison de vous décider à sortir de votre isolement ; il est certain, en effet, qu’on ne peut jamais compter beaucoup sur la famille ; encore en avez-vous, tandis que moi, je n’en ai plus aucune de mon côté. J’espère encore arriver à garder Françoise, malgré la persécution incroyable à laquelle je suis en butte ; sans cela, je ne sais ce que je deviendrais, étant tout à fait inapte à m’occuper de l’organisation matérielle. Elle a beaucoup changé en ces derniers temps, et vous auriez quelque peine à la reconnaître. Nous irons sûrement vous voir à Orly, et nous espérons bien que vous viendrez aussi quelquefois jusqu’ici.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur et ami, à mes sentiments très cordiaux.
René Guénon
Париж, 8 февраля 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)