Paris, 30 janvier 1929
Cher Monsieur et ami,
Mais non, je n’ai pas reçu votre précédente lettre ; il y en a beaucoup qui se perdent en ce moment, et voilà plusieurs fois que j’ai l’occasion de le constater.
J’ai été fort surpris de la nouvelle que vous m’annoncez ; je ne savais rien du tout, et d’ailleurs, depuis les ennuis qu’on m’a suscités au sujet de Françoise, nous sommes à peu près sans nouvelles de la famille. Je n’imaginais pas du tout, je l’avoue, un tel changement dans votre existence ; je fais des vœux pour que les conséquences en soient heureuses pour vous. Il est certain, en tout cas, que vous serez moins isolé ; il est parfois bien pénible de se sentir seul, j’en sais quelque chose maintenant, hélas !... Je suis heureux de savoir que vous devez venir habiter si près de Paris, car j’espère bien que nous aurons ainsi le plaisir de vous voir de temps à autre.
Merci pour l’aimable envoi de votre article sur le Sphinx, qui m’est parvenu presque en même temps que votre lettre ; s’il vous est possible de m’envoyer aussi celui dont vous me parlez, sur la colombe, quand il paraîtra, cela me fera grand plaisir.
La censure de “Regnabit” est donc changée ? Autrement, je ne m’expliquerai pas ce que vous dites cette fois à ce sujet, tellement cela est différent de ce que vous m’écriviez lors du refus de mon article. Quoi qu’il en soit, il y a lieu de se féliciter grandement qu’on vous laisse une telle liberté. Quant à moi, l’expérience m’a suffi, et, pour l’avenir, je suis bien décidé à ne plus jamais laisser soumettre quoi que ce soit de ce que j’écris à l’appréciation d’ignorants ou d’incompétents (et les censeurs en question le sont forcément tous en ce qui concerne les doctrines orientales et, d’une façon plus générale encore, toutes les questions d’ordre ésotérique ou initiatique).
Pour la publication du livre de Dom Leclercq chez Rieder, il se peut en effet que, comme vous le dites, il y ait à cela des raisons cachées, mettons “diplomatiques” si vous voulez ; il n’en est pas moins vrai que cela a produit, sur bien des gens, une impression assez fâcheuse.
La figure de la triple enceinte s’est en effet conservée jusqu’au moyen âge, comme beaucoup d’autres symboles antiques ; il y en a du reste un exemple dans votre brochure sur le Cœur de Chinon. Pour moi, les trois enceintes représentent tout simplement trois degrés d’initiation ; c’est là un symbolisme très répandu dans les temps et les lieux les plus divers. Quant au cercle dans le carré, il a sans doute des significations multiples, mais il paraît être surtout une figure de l’“Anima Mundi” ; je me demande même s’il n’y aurait pas quelque indication à cet égard dans le “Timée” de Platon, mais actuellement mes souvenirs ne sont pas assez précis pour que je puisse l’affirmer.
J’ai déjà pensé en effet à une traduction anglaise du “Théosophisme”, mais jusqu’ici cela n’a pas réussi ; il faudrait d’ailleurs tâcher de la faire paraître en Amérique, car ce serait bien difficile en Angleterre, à cause des appuis politiques (et surtout policiers) dont jouissent ce gens-là.
J’aime à croire que votre santé est toujours bonne ; ici, grâce à l’affreux temps humide que nous avons, il y a des grippes à toutes les portes. Il me semble pourtant que je suis un peu mieux, ou plutôt un peu moins mal, mais la différence n’est pas très sensible encore.
Meilleur souvenir de Françoise. À vous très cordialement.
René Guénon
Париж, 30 января 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)