Paris, 9 novembre 1928
Cher Monsieur et ami,
J’espère que vous voudrez bien m’excuser d’être si en retard avec vous ; à la suite du nouveau malheur qui vient de m’atteindre, je me trouve en présence de toutes sortes de difficultés d’organisation, et obligé de m’occuper de beaucoup de choses auxquelles je suis fort peu apte. Vous voyez que les craintes que la santé de ma pauvre tante m’inspirait déjà pendant les vacances n’avaient rien d’exagéré ; il m’était vraiment impossible de la laisser seule. Je regrette bien vivement de n’avoir pas pu vous voir, d’autant plus que maintenant je ne sais pas du tout ce qui arrivera par la suite. Si encore j’étais sûr de garder Françoise avec moi, nous arriverions à nous arranger à peu près ; mais sa mère manifeste l’intention de la reprendre, sans se soucier aucunement de ce que je pourrai devenir si je reste ainsi complètement isolé. Après ce que nous avons fait, j’étais loin de m’attendre à cela ; il y a là des choses incroyables et extrêmement pénibles ; naturellement, je vous demande de garder cela pour vous.
Merci de votre renseignement sur la date de l’apparition du Crucifix, que j’ai communiqué au correspondant qui me l’avait demandé ; c’est à peu près ce que je pensais, mais je n’avais pas de précisions suffisantes.
Ce qu’on vous a dit au sujet d’une offensive de certains milieux ecclésiastiques français contre tout ce qui touche à l’Orient ne me surprend nullement, et même, à vrai dire, il y a déjà longtemps que cette offensive est commencée ; ce qui m’est arrivé avec “Regnabit” n’en est, au fond, qu’une des manifestations. Seulement, je ne sais pas si la nomination du P. Pinard de la Boullaye à la chaire de Notre-Dame a un rapport avec ces manœuvres ; je n’en ai pas entendu parler en ce sens en dehors de ce que vous me disiez dans votre lettre, et, n’ayant jamais lu aucune de ses publications, j’ignore tout à fait quelle est son attitude à cet égard ; j’éprouve seulement quelque méfiance “a priori” vis-à-vis de tout “historien des religions” quel qu’il soit. Si par hasard vous aviez des renseignements plus nets, vous me rendriez service en m’en faisant part.
Dans le même ordre d’idées, il y a eu, il y a quelques mois (je crois que c’est en juin), un article tout à fait extravagant dans la “Revue Internationale des Sociétés Secrètes” : après quelques insinuations à propos de mon dernier livre, on y dénonçait un grand complot formé entre les Jésuites et les Juifs pour faire transférer le siège de la Papauté à Jérusalem, en attendant de le transporter encore plus loin en Orient ; et ce qui est le plus drôle, c’est que Maritain était désigné comme un des principaux agents dudit complot ! C’est assurément sa brouille avec Massis qui en est la cause, mais je ne m’attendais tout de même pas à une histoire pareille ; ce serait risible s’il n’était pas si lamentable de voir de telles sottises s’étaler dans des revues catholiques et trouver du crédit dans certains milieux.
On m’a dit dernièrement que vous aviez fait paraître un article très intéressant sur le Sphinx ; s’il vous restait un exemplaire disponible, vous me feriez grand plaisir en me l’envoyant ; j’espère que cette demande ne sera pas trop indiscrète.
Vous devez savoir que M. Le Cour va donner, dans la collection des “Cahiers du Portique”, un volume sur “la Crète et ses mystères” ; je suis curieux de voir ce que ce sera. Quant à ce que vous me suggériez pour une mise au point en ce qui me concerne, il accepterait peut-être en effet de l’insérer dans “Atlantis”, mais je vous dirai très franchement que je préfère me tenir entièrement à l’écart et ne donner aucun prétexte à l’établissement de relations directes entre lui et moi ; j’ai beaucoup de raisons pour cela. Je trouverai bien moyen, d’une façon ou d’une autre, dans un livre ou dans un article, de dire quelques mots de cette soi-disant “Atlantide hyperboréenne”, sans que cela prenne plus d’importance qu’il ne convient.
À propos d’“Atlantis”, que pensez-vous de la question de la triple enceinte ? J’ai reçu ce matin une lettre de M. Florance, à qui j’avais, à ce sujet, communiqué votre brochure sur le Cœur de Chinon qu’il ne connaissait pas et qui l’a beaucoup intéressé ; il voudrait bien être fixé sur le sens de ce symbole. N’avez-vous pas quelque idée là-dessus ? De mon côté, j’en ai une que je vous dirai une prochaine fois.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur et ami, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
J’ai entendu dire que M. Lévrier avait quitté Loudun pour retourner à Poitiers; a-t-il donc déjà cédé son étude ? Il me semble qu’il y avait bien peu de temps qu’il l’avait.
Париж, 9 ноября 1928 г.
(перевод на русский язык отсутствует)