Paris, 8 juin 1928
Bien cher Monsieur et ami,
Voilà longtemps que je me propose de répondre à votre lettre, qui date de près de deux mois déjà ; impossible jusqu’ici d’en trouver le temps. J’ai eu constamment, sans parler des cours et leçons, des travaux pressés et d’ailleurs assez ennuyeux : d’abord, la correction d’une traduction anglaise de “L’Homme et son devenir”, qui avait été tellement mal faite qu’il y avait des contresens à toutes les pages, et que j’ai dû la remanier d’un bout à l’autre, ce qui, je crois, m’a donné à peu près autant de mal que si j’avais dû la faire moi-même. De plus, les éditeurs, au lieu de me soumettre le manuscrit comme je le pensais, l’avaient d’abord fait composer et m’ont envoyé seulement des épreuves ; ils ont été effrayés des frais supplémentaires que les corrections allaient leur causer (c’était pourtant bien leur faute), et j’ai eu quelque peine à leur faire comprendre la nécessité des dites corrections ; ils ont tout de même fini par s’incliner. Dès que cela a été terminé, j’ai dû me mettre à préparer des compléments pour le “Théosophisme”, qui est épuisé et va être réédité très prochainement, et qu’il fallait remettre au courant des événements survenues depuis la première édition ; la composition de celle-ci ayant été conservée, il ne fallait pas toucher au texte, mais ajouter seulement une sorte d’appendice, sous forme d’une série de notes renvoyant aux passages qu’elles sont destinées à compléter ; ce travail, tout en ne paraissant pas très important, m’a demandé beaucoup de recherches, et je n’ai pu arriver à le finir que la semaine dernière.
C’est bien Mme
Luneau qui m’a écrit l’histoire que vous savez, mais ce n’est pas M. Le Cour qui la lui a racontée ; en effet, elle m’a dit depuis, dans une autre lettre, qu’elle la tenait d’un prêtre de vos amis ; peut-être devinerez-vous de qui il s’agit.
Nous avons bien regretté que vous n’ayez pas pu venir jusqu’à Blois pendant les vacances de Pâques, puisque vous en avez été si près, d’abord parce que cela nous aurait procuré le plaisir de vous voir, et ensuite parce que j’aurais pu, de vive voix, vous expliquer beaucoup de choses plus facilement et plus complètement que par écrit.
Peu de temps après notre retour ici, un de mes correspondants du Midi, le D r
Peyre, m’a communiqué des lettres que le P. Anizan lui avait adressées, et qui contenaient de nouvelles preuves que celui-ci ne m’avait pas dit la vérité, notamment en prétendant que ses questions avaient été provoquées par la réponse que j’avais faite à sa communication au Comité. Là-dessus, estimant que je savais maintenant tout ce qui je voulais savoir et qu’il était temps de mettre fin à une histoire qui ne m’avait déjà fait perdre que trop de temps, j’ai envoyé ma démission motivée, non seulement du Comité, mais de la société même du “Rayonnement Intellectuel”. Je pense d’ailleurs que vous avez eu connaissance aussi de cette dernière partie de notre correspondance, car j’ai prié le P. Anizan de communiquer intégralement ladite correspondance à tous les membres du Comité. Vous voyez que je n’ai suivi que partiellement votre conseil, car, bien loin de trouver préférable que ma démission passe inaperçue, je tiens au contraire à ce qu’on sache les véritables raisons ; mon cas n’est aucunement assimilable à celui de M. Thomas, et ma situation intellectuelle ne me permet pas de laisser croire qu’il l’est.
Il y a dans votre lettre une chose qui est tout à fait juste : vous dites que “nous ne parlons pas la même langue” ; le D r
Peyre, de son côté, m’a écrit exactement la même chose. Seulement, la question de la véritable nature des centres spirituels orientaux, que le P. Anizan ignore complètement, me paraît bien être, contrairement à ce que vous pensez, la question la plus importante dans tout cela, et même la seule essentielle ; s’il avait été capable de comprendre que ces centres n’ont absolument aucun rapport avec le point de vue religieux, il ne m’aurait pas écrit toutes les choses plus ou moins incohérentes qu’il m’a écrites. Du reste, même dans votre lettre, je retrouve encore, permettez-moi de vous le dire, une trace de la même équivoque, car vous parlez à un moment de “vérité religieuse”, alors que, pour moi, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit, mais bien de vérité sans épithète, en dehors de toute forme spéciale, religieuse ou autre ; la vérité religieuse ne doit pas être confondue avec la vérité totale, et c’est cette confusion qui est la cause réelle de tout le malentendu.
Il est compréhensible, assurément, que le P. Anizan ait des précautions à prendre en ce qui concerne la publication qu’il dirige, puisqu’il est soumis à l’autorité de gens qui, sur bien des choses, sont des ignorants et des incompétents (je me rappelle ce que vous m’écriviez l’été dernier au sujet du censeur de Reims) ; mais ces précautions, s’il avait à les prendre à mon égard, il devait le faire avant de me demander ma collaboration, et avant de m’inscrire d’office dans son Comité ; je n’ai jamais rien sollicité de lui, et, par conséquent, j’ai gardé toute mon indépendance vis-à-vis de lui et de son organisation ; du reste, s’il m’avait dit que mon adhésion comporterait quelque engagement de ma part, j’aurais décliné ses offres purement et simplement. Il a fait preuve, sous tous rapports, d’une méconnaissance complète de la situation réelle ; en vertu de quoi a-t-il bien pu s’imaginer avoir une sorte de droit de contrôle sur moi ? Quand j’ai précisé des choses embarrassantes pour lui, il s’est bien gardé d’y répondre, et il a cru s’en tirer en me lançant à la tête le mot d’“erreurs” ou d’autres du même genre, comme si cela pouvait m’impressionner ! Il faut croire qu’il ne me connaît guère ; je ne sais pas au juste à quelle sorte de gens il a l’habitude d’avoir affaire, mais ce qu’il y a de certain, c’est que ce sont des gens avec qui je n’ai rien de commun. En somme, dans ses lettres, je n’ai trouvé que des raisonnements prouvant seulement son ignorance de ce dont il s’agissait (je n’ai même pas pu arriver à lui faire comprendre que la philosophie ne m’intéressait pas et était pour moi une chose inexistante), des menaces qui ne pouvaient pas m’atteindre, et, surtout vers la fin, d’assez basses injures ; tout cela est véritablement enfantin, et ce serait plutôt risible s’il n’était assez triste d’avoir à constater une semblable mentalité.
Vous dites que le P. Anizan m’a demandé de “préciser ma position intellectuelle et religieuse” ; je vois là deux choses qu’il y a lieu de distinguer très nettement. Pour ce qui est de ma position intellectuelle, qui ne peut s’expliquer en quelques lignes, je ne saurais la préciser mieux que je ne l’ai fait dans mes livres ; seulement, pour la connaître, il faudrait lire ceux-ci, y compris les livres proprement doctrinaux, et surtout les comprendre, ce dont je ne pense pas que le P. Anizan soit capable, non plus peut-être qu’aucun théologien. Quant à une position religieuse, je n’ai pas à en avoir, puisque, comme je vous le disais tout à l’heure, je ne me place nullement à ce point de vue.
Il se peut que, comme vous le dites, le P. Anizan ne soit pas mêlé directement à certaines intrigues, mais qu’il soit néanmoins influencé par des gens qui y sont mêlés. Ceux de mes amis d’ici à qui j’ai eu l’occasion de montrer notre correspondance (et parmi eux des prêtres) ont été unanimes à penser que l’attitude qu’il a prise lui a été imposé ; j’aime mieux cela pour lui, car il n’a été en quelque sorte, dans toute cette affaire, qu’un instrument irresponsable. Du reste, j’en sais trop long sur la façon dont les choses se passent dans certains milieux ecclésiastiques pour en être étonné ; et j’ajouterai même que, sur le “centre romain”, comme dit le P. Anizan, sans prétendre être complètement informé, je sais bien des choses que lui-même ignore certainement. Ce n’est pas, d’ailleurs, que cela m’intéresse spécialement ; mais je ne peux pas empêcher qu’on vienne me raconter certaines histoires, que je me contente d’ailleurs d’enregistrer dans ma mémoire à titre purement documentaire ; si vous saviez, par exemple, toutes les choses fort édifiantes que divers prêtres et religieux m’ont rapportées au sujet de l’Index ! La conclusion qui se dégage de tout cela est bien simple : il y a des choses qui doivent impressionner la masse, et je dirai même qu’il faut forcément qu’il en soit ainsi, mais… Il y a bien longtemps que Cicéron disait que deux augures ne pouvaient pas se regarder sans rire ; il paraît que c’est encore exactement la même chose aujourd’hui. Ceci tout à fait entre nous, bien entendu, car, à moins d’y être absolument forcé, je ne veux point me mêler de choses qui, après tout, ne me regardent pas ; j’estime que chacun doit être maître chez soi et dans son propre domaine, et il n’y a que si on prétend empiéter sur le mien (je dis “le mien” pour me faire comprendre) que je devrai aviser à y mettre ordre ; je vous avoue d’ailleurs que je préférerais n’avoir point à le faire ; mais, quoi qu’il arrive, les imprudents n’auraient à s’en prendre qu’à eux mêmes. Cela, vous aurez peut-être quelque occasion de le faire savoir, au moins indirectement, à des gens que cela peut toucher, puisqu’on ne paraît pas avoir même, dans certains milieux catholiques, l’élémentaire prudence (qu’ont eue les théosophistes et les vulgaires spirites) de se méfier de ce que je peux avoir en réserve. Il y a même ceci de très curieux : les gens de diverses catégories à qui j’ai dit de très dures vérités se sont tenues cois ; le Catholicisme est la seul chose, dans le monde occidental actuel, à laquelle j’ai témoigné de la sympathie et que j’ai déclarée respectable, et les catholiques sont aussi, jusqu’ici, les seuls qui m’ont adressé des injures et des menaces. On pourra en conclure ce qu’on voudra ; pour moi, j’en conclus surtout que les Occidentaux, pris collectivement, ne sont “possibles” que quand on leur montre le bâton… Du reste, je ne vois aucune différence appréciable entre l’esprit de domination qui s’affirme à travers les lettres du P. Anizan et celui qui préside aux conquêtes coloniales ; que tout cela est peu “spirituel” !
Autre chose encore : le P. Anizan m’a toujours laissé ignorer les critiques adressées à mes derniers articles de “Regnabit”, il n’a même pas eu l’élémentaire franchise de m’en faire part (pas plus qu’il n’a eu la non moins élémentaire courtoisie d’attendre ma démission pour me faire supprimer le service de “Regnabit”) ; sans vous, j’en ignorerais encore l’existence, et je vois d’ailleurs que ce n’est pas par lui que vous-même les avez connues. De même, j’ai eu quelque mal à lui faire avouer que c’était la “Crise du Monde moderne” qui avait déclenché son attaque, et il s’est bien gardé de me dire qu’il se faisait l’écho de certaines critiques de théologiens ; je m’en étais bien douté tout de suite, et d’ailleurs cela m’est bien égal au fond, car je ne puis être touché par des critiques qui portent forcément à faux ; mais quels procédés tortueux ! Vous devez bien penser, du reste, que je n’irai pas perdre mon temps à discuter avec quelques théologiens plus ou moins anonymes, d’abord parce que je suis tout à fait persuadé de l’inutilité de la discussion en général, ensuite parce que je n’ai pas à me laisser entraîner sur un terrain qui n’a rien de commun avec celui où je me place, et enfin parce qu’il y a des choses qui, par leur nature même, sont et doivent rester au-dessus de toute discussion. Comme je n’ai jamais rien demandé à personne, personne n’a rien non plus à exiger de moi ; et, comme les considérations que j’expose se rapportent à un point de vue proprement “initiatique”, il faudra bien que les gens se résignent, bon gré mal gré, à se contenter de ce que je jugerai à propos de leur dire. Je serai toujours prêt à m’expliquer sur certaines choses avec ceux qui seront qualifiés, s’il y en a, mais avec ceux-là seulement, et à la condition qu’ils me donnent la preuve qu’ils sont en possession d’une connaissance effective ; il s’agit là, je vous prie de le croire, de tout autre chose que d’argumentations philosophico-théologiques. Je suis bien sûr que les théologiens qui se mêlent de me critiquer ne tiendraient pas longtemps sur ce terrain-là ; et, sans aller chercher plus loin, je voudrais bien voir ce qu’ils répondraient, par exemple, si je leur posais certaines questions précises sur le “pouvoir des clefs”… Mais laissons cela ; il se peut fort bien, après tout, qu’il ne faille voir dans ce qui est arrivé qu’une manifestation du zèle intempestif de quelques subalternes, et qu’on ne soit pas disposé, en haut lieu, à se laisser entraîner par eux dans des aventures plus ou moins fâcheuses ; personnellement, encore une fois, cela m’importe peu, mais cela peut avoir son intérêt pour savoir à quel point précis en est arrivée la décadence moderne. En tout cas, cette histoire est la plus belle confirmation de tout ce que j’ai écrit ; je ne sais d’ailleurs pas pourquoi mon dernier livre a suscité une telle explosion de fureur, car, en somme, il ne contient rien de très différent de ce qui se trouve déjà dans les précédents. Si j’ai fait entendre certains avertissements, c’est que je devais le faire, sans pourtant m’illusionner sur le résultat ; libre à ceux à qui ils s’adressent de n’en pas tenir compte, c’est leur affaire et ce n’est plus la mienne.
Je pense encore à votre visiteur mazdéen ; vous serait-il venu à l’idée de lui demander, avant d’entrer en conversation avec lui, s’il reconnaissait la “suprématie absolue du centre romain” dans tous les domaines ? Cette idée même vous aurait assurément paru absurde ; il l’est tout autant de vouloir me poser à moi-même une semblable question. Tout cela me fait seulement regretter un peu de n’avoir pas adopté, pour signer mes écrits, un nom oriental, ce qui m’aurait été bien facile, et ce qui aurait eu l’avantage de couper court par avance à toute intervention plus ou moins saugrenue.
Maintenant, je vois dans cette affaire, comme je l’ai écrit au P. Anizan, une “expérience” que je ne regrette pas, car elle valait la peine d’être faite ; mais une fois suffit, et, désormais, je me tiendrai soigneusement à l’écart de tous les milieux de ce genre ; il est très probable qu’on n’y fera plus appel à ma collaboration, mais, même si on le faisait, je refuserais sans aucune hésitation.
Je m’excuse de la longueur de ces explications ; si j’ai cru devoir vous les donner, c’est à cause de la grande estime que j’ai pour vous, et parce qu’elles pourront vous servir à l’occasion pour remettre certaines choses au point. Je n’ai qu’un regret, c’est celui de ne plus pouvoir suivre vos travaux ; tout le reste, comme vous pouvez le penser, m’est parfaitement indifférent.
On m’a posé dernièrement une question à laquelle je n’ai pas pu répondre exactement : à quelle époque a-t-on commencé à figurer le Christ sur la croix ? Vous serez bien aimable de me donner ce petit renseignement, car c’est là une chose que vous savez sûrement.
Ma tante et Françoise me chargent de vous transmettre leurs meilleurs souvenirs, et moi, cher Monsieur et ami, je vous prie de croire toujours à mes sentiments très cordiaux.
René Guénon
Париж, 8 июня 1928 г.
(перевод на русский язык отсутствует)