Paris, 14 mars 1928
Bien cher Monsieur et ami,
Je me reproche d’être si en retard avec vous ; j’aurais dû, tout d’abord, vous remercier de votre si bonne lettre qui m’est parvenue pendant notre triste séjour à Blois ; mais, hélas ! jusqu’ici, je n’ai guère eu le courage d’écrire. Je me suis remis tout de suite à mes cours et à mes leçons, ce qui a été plutôt une diversion à mon chagrin, mais c’est tout ce que j’ai pu faire ; il va pourtant bien falloir que je tâche de reprendre mes travaux, mais il faut le temps… Ma santé, du reste, n’est pas très brillante en ce moment ; j’ai eu des douleurs à ne pas remuer, puis un abcès venant d’une mauvaise dent, et maintenant me voilà assez fortement grippé ; c’est à n’en pas sortir. Heureusement, ma tante, sans être très solide, est bien mieux qu’elle n’a été il y a quelques mois.
Ce pauvre M. Thomas est bien à plaindre aussi ; tout en trouvant sa décision regrettable, je ne la comprends que trop bien. En somme, la situation de “Regnabit” est loin d’être brillante à tous points de vue ; du reste, s’il n’y avait pas vos articles qui continuent à être toujours fort intéressants, la partie doctrinale, qui devrait être la plus important, n’existerait plus du tout. Je ne sais ce que donneront les projets de réorganisation du P. Anizan ; je souhaite qu’ils réussissent, mais je n’ose pas trop l’espérer ; d’ailleurs, je joins à ma lettre la copie de la réponse que j’ai faite à sa communication.
À propos de votre dernier article, je croix bien que le dessin d’Éliphas Lévi que vous avez reproduit est sorti tout entier de son imagination ; en tout cas, ce qu’il y a de certain, c’est qu’une figure de ce genre ne peut pas être de provenance authentiquement juive.
Je suis très heureux de l’intérêt que vous avez pris à la lecture de mon dernier livre ; quant à la critique, je n’ai pas encore eu grand’chose jusqu’ici, et il ne faut pas s’en étonner, car c’est toujours long à venir.
Je me demande quel rapport il peut bien y avoir entre votre marbre astronomique et l’Atlantide. Ce brave M. Le Cour est décidément bien extraordinaire : dès qu’il a su que la “Crise du Monde moderne” était parue, il s’est précipité chez Bossard et s’est mis à raconter des histoires invraisemblables, citant des phrases que j’ai soi-disant écrites, et qu’il dénature comme il l’a fait dans son article de la “Nouvelle Revue” ; cela devient une véritable obsession, et je crains bien qu’il ne finisse par avoir la manie de la persécution.
J’ai lu, ces temps derniers, les ouvrages du P. Hilaire de Barenton ; il y a là-dedans des idées intéressantes, assurément, mais il y a aussi bien de la fantaisie, surtout au point de vue linguistique. En décomposant les mots comme il le fait, on peut arriver à y trouver à peu près tout ce qu’on veut. J’aurais cru que c’était plus solide, et j’ai été quelque peu désillusionné. Du reste, quand il lui arrive de parler de l’Inde ou de la Chine, il commet d’énormes erreurs ; cela inspire bien des craintes pour tout ce qu’il n’est pas possible de contrôler directement, je veux dire les interprétations concernant la Chaldée et l’Égypte.
Pour ce qui est du sphinx comme symbole du Christ, je pense qu’il y a en effet autre chose que ce que vous dites. D’abord, le sphinx égyptien est, comme le griffon, un animal à double nature ; ensuite, il représente Horma-Khouti, le “Seigneur des deux horizons”, c’est-à-dire celui qui unit le monde visible (horizon d’orient ou du jour) et le monde invisible (horizon d’occident ou de la nuit) ; il y aurait lieu d’envisager, à ce propos, l’application qui a été faite au Christ du symbolisme de la marche du soleil. Enfin, la tête humaine et le corps de lion signifient respectivement sagesse et force ; ils représentent donc, à un certain point de vue, l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel, unis dans leur principe commun qui est le Verbe. Voilà, il me semble, de quoi justifier suffisamment les rapprochements dont vous parlez.
Quand vous verrez mon beau-frère et ma belle-sœur, vous serez bien aimable de leur donner de nos nouvelles ; Françoise doit toujours écrire à sa tante, mais elle n’a pas encore pu y arriver jusqu’ici.
Avec les meilleurs souvenirs de ma tante et de Françoise, recevez, je vous prie, cher Monsieur et ami, l’expression de mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Париж, 14 марта 1928 г.
(перевод на русский язык отсутствует)