Paris, 18 octobre 1927
Cher Monsieur et ami,
Voici déjà quinze jours que nous sommes rentrés à Paris ; nous y avons, jusqu’ici, un temps meilleur que celui dont nous avons joui (si l’on peut dire) pendant les vacances ; cela s’est-il amélioré aussi chez vous ?
M. Buron m’a écrit de Mettray pour me demander l’adresse de M. de Frémond, à qui il voulait envoyer quelques exemplaires du n° d’octobre contenant sa poésie ; il devait, me disait-il alors, être de retour ici le 28 septembre ; depuis, je n’ai pas eu d’autres nouvelles.
Merci de m’avoir communiqué les passages des lettres du P. Anizan me concernant ; vous avez eu plus de chance que M. Chauvet, qui, ayant fait en lui écrivant diverses allusions à mes ouvrages, n’a pas obtenu la moindre réponse sur ce sujet, ce qui lui fait douter que le P. Anizan connaisse les dits ouvrages. Il me semble d’ailleurs que, dans ce que vous me citez, il y a bien des phrases vagues, aussi vagues que la dernière lettre que j’ai reçue à Loudun, et à laquelle je dois vous dire que je n’ai pas répondu, trouvant parfaitement inutile de poursuivre une discussion à côté de la question (je l’ai dit à l’abbé Buron en lui envoyant le renseignement qu’il me demandait). Je vois que cette histoire de “critérium” revient toujours, comme dans la lettre de l’abbé Martin que je vous ai communiquée ; je ne veux nullement me laisser entraîner sur ce terrain “philosophique”, qui, pour moi, est tout à fait vain ; ce serait du temps perdu, et je préfère m’occuper de choses plus intéressantes. À propos de philosophie, j’ai remarqué, dans les derniers articles du P. Anizan, un changement tout à fait extraordinaire : il cite maintenant S t
Thomas presque à chaque phrase ; et, quand je me rappelle certaines réflexions qu’il me faisait autrefois, il me semble que ce n’est plus le même homme. Je ne sais si ce changement d’attitude lui a été imposé, ou si c’est seulement la crainte des difficultés qu’on pourrait lui susciter qui le fait agir ainsi. En tout cas, s’il trouve que je vois trop, en tout cela, l’influence de Maritain et C ie
, c’est qu’il n’est pas, comme je le suis, au courant de toutes les manigances de ces gens-là, qu’on surnomme ici “la bande de Meudon”.
J’ai été fort étonné de voir, dans le dernier n° de “Regnabit”, la lettre écrite, il y a plus d’un an, par mon ami Faugeron au P. Anizan pour le remercier de son article sur “Psyché” ; pour quelle raison sort-on cette lettre après si longtemps ?
Que pensez-vous de l’affaire de Glozel et de toutes les discussions auxquelles elle donne lieu en ce moment ? Je serais content d’avoir votre avis là-dessus ; il me semble que les préjugés “officiels” jouent un certain rôle dans cette histoire. Quelle que soit d’ailleurs la solution, si jamais il y en a une, la diversité des hypothèses émises montre suffisamment à quel point on aurait tort de se fier aux prétendus résultats d’une certaine science…
M. Foussier a-t-il fini par se décider à venir à Loudun?
J’ai eu, ces temps derniers, à corriger les épreuves de mon prochain livre ; j’ai été surpris que les imprimeurs aillent si vite cette fois, car cela est tout à fait contraire à leurs habitudes ; je pense donc que le volume pourra paraître le mois prochain.
Avez-vous des vues des sculptures de l’église S t
Sauveur de Dinant ? C’est Genty qui m’a chargé de vous poser cette question ; il m’a dit qu’il en avait mis de côté à votre intention, au cas où vous n’en auriez pas.
Avez-vous envoyé au P. Hoffet une réponse à son enquête dantesque ? Je ne l’ai pas fait encore ; il va falloir que je m’en occupe ces jours-ci. Il est curieux qu’il se soit servi exactement de la même formule pour nous deux ; cependant, je crois que, si nos articles ne l’avaient pas intéressé réellement, il n’aurait rien dit du tout.
Avez-vous fait le travail que Dom Leclercq vous a demandé pour son dictionnaire ?
La fin de votre article sur le bélier me semble très bien ; ce que vous dites du symbolisme des cornes est tout à fait exact ; ce point pourrait d’ailleurs donner lieu à beaucoup de développements. Les casques à cornes se retrouvent un peu partout, jusqu’au Japon, et ils ont certainement le sens que vous indiquez.
Meilleurs souvenirs de tous, cher Monsieur et ami, et mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon
Париж, 18 октября 1927 г.
(перевод на русский язык отсутствует)