Blois, 24 septembre 1927
Cher Monsieur et ami,
J’aurais voulu vous écrire beaucoup plus tôt pour vous dire combien j’avais été heureux des bons moments passés avec vous ; mais le temps file toujours aussi rapidement, et, depuis notre voyage à Loudun, nous avons eu toutes sortes de dérangements. Voilà déjà les vacances bientôt terminées : nous reprendrons le chemin de la capitale le 3 octobre, c’est-à-dire de lundi en huit. Le temps est toujours si mauvais que nous aurons moins de regrets de rentrer ; ces jours derniers, nous avons été obligés de faire du feu !
Rien de nouveau du côté de “Regnabit”, si ce n’est, l’autre jour, une carte envoyée de Mettray par l’abbé Buron. Il est vrai que je n’ai pas répondu à la lettre du P. Anizan, reçue pendant que nous étions à Loudun ; je n’ai véritablement rien à y répondre, puisqu’elle est entièrement à côté de la question, et je pense qu’il n’y a aucun intérêt à discuter dans le vide. J’ai seulement récrit à l’abbé Martin pour lui dire ce que vaut le fameux article de Pierre Colmet.
Vous vous souvenez que je vous avais parlé, à propos de la première phrase dudit article, d’un certain Monod-Herzen, qui, avant que le “Roi du Monde” ne paraisse, avait jugé bon de dire ce qui s’y trouverait ou ce qui ne s’y trouverait pas. Voici qu’il m’arrive avec le même personnage une chose encore plus étonnante : dans une revue intitulée “Notre Temps”, dont j’ignorais tout à fait l’existence, ce Monod-Herzen vient de m’attaquer d’une façon tout à fait imprévue, prétendant que je suis spécialement chargé par Rome de présenter les doctrines hindoues de façon à les mettre d’accord avec le Catholicisme ! Que dites-vous de cela ? Après les histoires de ces derniers temps, n’est-ce pas stupéfiant ? Son article est aussi extravagant que celui de Pierre Colmet, quoique dans un sens diamétralement opposé : lui aussi place dans un de mes livres ce qui se trouve dans un autre, etc. ; c’est à se demander si tous ces gens ne deviennent pas fous !
Dernièrement, j’ai reçu du P. Hoffet un questionnaire pour une enquête “dantesque” ; il ajoutait ces mots au bas de la circulaire : “Avec mes compliments pour vos articles si érudits et si profonds dans Regnabit”. Il ne se doutait pas, en écrivant cela, que ma collaboration avait dû prendre fin, et dans des circonstances si fâcheuses.
J’ai vérifié ce que je vous disais au sujet du cuivre : il est bien exact que le latin cuprum vient du nom de l’île de Chypre, parce que, dit-on, c’est là qu’auraient été trouvés les premiers minerais de ce métal ; mais il pourrait bien, en réalité, y avoir à cela une autre raison, le cuivre étant le métal consacré à Vénus, qui est appelée Cypris.
Votre dernier article est fort intéressant comme toujours ; je pense que vous avez tout à fait raison en ce qui concerne les têtes de mouflon, qui, en dépit de certaines ressemblances, ne doivent pas être confondues avec des poulpes, quoi qu’en dise Le Cour. Il est vrai qu’il a vu aussi un poulpe dans un soleil à rayons courbes, d’un type assez fréquent en héraldique ! – Pour les considérations du début, relatives à Agni, je me permettrai quelques petites remarques qui pourront vous servir pour la rédaction définitive. Soma n’est ni la matière ni la nature (cette interprétation peut venir de ce que le même mot, en grec
, signifie “corps”, mais, en sanscrit, c’est tout différent) ; son opposition par rapport à Agni est celle d’un principe aqueux à un principe igné (ceci entendu symboliquement, bien entendu ; Soma est, entre autres choses, un des noms de la Lune). – On ne peut parler proprement d’“Hindous bouddhistes”, puisque précisément le Bouddhisme est dit “non-hindou”, ce qui signifie qu’il est en dehors de la tradition védique ; il faut donc dire “Indiens bouddhistes”, mais d’ailleurs ceux-ci n’existent plus aujourd’hui, car le Bouddhisme a totalement disparu de l’Inde depuis au moins douze siècles. Il est exact que le Bouddhisme, par opposition à la tradition, avait voulu rabaisser toutes les divinités brâhmaniques au rang d’entités accessoires, si on peut dire ; mais, naturellement, il n’en est aucunement de même pour les Hindous, même actuels. Le rapport d’Agni au foyer domestique ne se justifie que par l’existence d’un culte familial, et les ustensiles qui figurent dans ses représentations ont un caractère rituel (et non pas culinaire) : le bol à offrandes, et la cuiller servant à verser le beurre clarifié qui alimente la flamme du sacrifice. – Voilà les quelques petites corrections que je trouve à apporter à ce passage ; avec le renvoi que vous y faites à mon livre, comment a-t-il échappé aux foudres du censeur ?
Recevez, je vous prie, le meilleur souvenir de ces dames, et croyez toujours, cher Monsieur et ami, à mes plus cordiaux sentiments.
René Guénon
Блуа, 24 сентября 1927 г.
(перевод на русский язык отсутствует)