Paris, 19 février 1927
Cher Monsieur et ami,
C’est moi qui aurais dû vous écrire plus tôt, car j’avais appris que vous aviez eu un mauvais début d’année ; espérons que cette fâcheuse période est maintenant terminée. Nous aussi, nous avons tous été plus ou moins grippés ; cela a fini par se passer, mais on se ressent bien longtemps des suites de cette fâcheuse maladie.
La réunion de jeudi s’est bien passée ; la dissolution est une chose faite, de sorte que nous sommes libres maintenant de ce côté. La question la plus difficile était celle de la modification du titre ; si la suppression du mot “Société” est suffisante légalement, comme nous le pensons, on s’en tiendra là. M. Buron m’a dit qu’il tâcherait de vous écrire dans quelques jours.
Je suis bien en retard ce mois-ci pour mon article, qui n’est pas encore fait ; il va falloir que je me hâte ; heureusement, c’est moins long à préparer que les vôtres, avec le travail que doivent vous donner tous ces clichés ! Ce que vous faites est toujours fort intéressant ; j’ai parcouru votre étude sur l’Agneau, et j’ai vu que vous y posiez une question à mon adresse ; je tâcherai d’y répondre par la suite. Les influences chrétiennes dans certains rites lamaïques ne me semblent pas contestables ; mais, pour ce qui est du “Roi du Monde” (qui du reste ne réside peut-être pas au Thibet), la question est tout autre, et, dans ce cas, il s’agit certainement d’un symbole antérieur au Christianisme. Cela se rattache d’ailleurs aussi au symbolisme apocalyptique, que je ne crois pas suffisamment explicable par le rôle de l’agneau dans le Judaïsme seul.
À propos du “Roi du Monde”, vous avez vu par la lettre de M. Le Cour que mon livre est enfin paru ; je devrais plutôt dire qu’il est à moitié paru, car l’imprimeur n’a envoyé jusqu’ici qu’une partie des exemplaires, si bien que je n’en ai pas encore à ma disposition ; dès que j’en aurai, je me ferai un plaisir de vous en envoyer un. À ce moment, je demanderai un rendez-vous à M. Camille Aymard, comme vous m’y avez engagé, pour lui remettre moi-même le volume.
Les Éditions de la Sirène n’existent plus ; le fonds a été acquis par la librairie Crès. J’ai eu hier par M. Grolleau le renseignement que vous me demandiez : le “Bestiaire” de Guillaume Apollinaire, qui avait été édité à un prix assez peu abordable, est maintenant épuisé ; mais vous n’avez pas à le regretter, car il s’agit simplement d’un poème assez fantaisiste, comme les gravures elles-mêmes, qui, quoique inspirées en partie de figures anciennes, n’ont aucun caractère documentaire ; vous n’auriez donc certainement rien pu trouver à utiliser là-dedans.
Je suis très heureux de votre approbation en ce qui concerne mon article complémentaire sur le poisson ; il y aurait sans doute encore bien d’autres choses à dire là-dessus, mais je crois que cela éclaire quelques points que vous aviez seulement signalés en passant, notamment pour le dauphin et ses rapports avec le polype (j’avais complété mes notes à ce sujet sur les épreuves, après avoir lu votre article de janvier). À propos du poulpe, il y a un peu de vrai dans ce que dit M. Le Cour, en ce sens que cet emblème n’a pas toujours un caractère satanique ; mais, à côté de cela, que de fantaisies ! Son rapprochement de poulpe et pulpe ne tiens pas debout ; tout cela tombe de soi-même quand on sait que le mot poulpe est tout simplement une altération de polype
, de sorte qu’il ne fait allusion qu’aux nombreux pieds ou bras de l’animal. Quant à la tête de Méduse et à son interprétation linguistique, cela me paraît aussi bien risqué, non moins que l’affirmation que le mot eurêka ne figure pas dans le dictionnaire grec ; peut-être n’a-t-il pas su l’y trouver, parce que c’est le parfait d’un verbe irrégulier. Je vois là, d’autre part, l’influence d’une idée de M. Dujols, qui prétendait qu’on avait fait disparaître un grand nombre de mots dans les dictionnaires grecs édités depuis le XVIIe siècle ; je ne sais trop sur quoi il basait cette affirmation.
J’avais quelque chose à vous signaler à propos d’une figure qui pourrait bien se rapporter au crustacé, mais je n’ai pas retrouvé la note la concernant, qui date de bien des années ; ce sera pour une prochaine fois.
Il y a un symbole du Christ dont j’ai toujours oublié de vous parler et qui a une certaine importance : c’est le griffon ; en avez-vous rencontré des exemples dans l’iconographie ? Il me semble qu’il doit y en avoir ; en tout cas, ce symbole se trouve chez Dante, pour qui la double nature de cet animal représente l’union de la nature divine et de la nature humaine dans le Christ. Il est à remarquer, d’autre part, que le griffon, chez les anciens, est souvent figuré tenant la roue du monde.
J’ai vu ces jours derniers, au Louvre, un vase étrusque sur lequel figurent à la fois le swastika ordinaire et le swastika clavigère semblable à celui dont vous m’aviez communiqué le dessin. D’autre part, sur des vases grecs archaïques, il y a, à côté du swastika sous des formes variées, un autre signe ou fréquemment répété, et que je n’avais pas remarqué jusqu’ici ; je me demande quelle peut en être la signification exacte ; peut-être savez-vous quelque chose là-dessus.
M. Martin, qui était à notre réunion de jeudi, m’a montré une note de M.de Sarachaga dans laquelle il est question de cœurs figurés sur les bandelettes des momies ; avez-vous jamais entendu parler de cela ? Ce serait à vérifier ; certains de ces cœurs porteraient en leur centre le swastika (que M. de Sarachaga écrivait zwadisca
, je ne sais vraiment pourquoi, car cette forme ne correspond à rien linguistiquement, à moins qu’elle n’existe dans quelques dialecte de Russie ou des pays baltiques, ce qui est possible après tout).
Je vois que tout ne marche pas à souhait dans la Société Atlantéenne, dont le comité manque plutôt d’homogénéité ; dans de pareilles conditions, il est bien douteux que cela réussisse. Pourtant, ce que dit M. Le Cour de l’affluence aux conférences est exact ; nous avons assisté à celle du 22 janvier, ayant reçu une invitation du conférencier que nous connaissons, et il est vrai que tout le monde n’a pas pu entrer. M. Le Cour, qui voit toujours grand, rêve de célébrer l’anniversaire de la fondation dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.
J’en arrive à la lettre qui me concerne, et que je vous remercie de m’avoir communiquée ; vous pouvez vous rassurer, je ne prends pas cela au tragique. Ce que dit M. Le Cour de ma prétendue “évolution” m’était déjà revenu d’une autre source ; il se trompe grandement en s’imaginant que j’ai changé d’avis sur un point quelconque, non seulement depuis mes premiers livres, mais depuis bien plus longtemps. Aussi, quand il dit que je suis maintenant sur son terrain, il renverse un peu les rôles, car voilà bien une vingtaine d’années que je suis sur ledit terrain, tandis que lui-même n’y est que depuis trois ou quatre ans. C’est lui qui a “évolué”, d’ailleurs heureusement pour lui, car, avant cela, il s’occupait surtout de faire tourner les tables, ce qui ne m’est jamais arrivé ; et si j’ai, comme il le dit, fréquenté des milieux divers, afin de voir s’il s’y trouvait quelque chose d’intéressant (j’ai d’ailleurs été vite fixé à cet égard), cela n’implique chez moi aucun changement d’idées.
Je ne regrette point ce que j’ai écrit sur la Grèce, même si cela doit me priver de l’honneur de faire partie de la Société Atlantéenne, honneur que j’aurais d’ailleurs décliné si la proposition m’en avait été faite, car je n’ai guère de temps à perdre. Il semble, d’après ce que nous avons vu et entendu, qu’il s’agisse surtout de manifestations littéraires et artistiques ; cela manque un peu trop de base sérieuse.
La critique concernant mon style m’affecte peu, car je cherche seulement à être correct et aussi clair que possible ; je ne fais ni poésie ni littérature, et ce serait même contraire à ce que je me propose. Il s’agit de science, encore que ce soit une science toute différente de celle des “officiels”, et je ne vois trop ce que le “lyrisme” viendrait faire là-dedans. Enfin, s’il m’arrive souvent de multiplier les notes et les renvois, c’est que tout ce que j’ai à dire ne pourrait pas rentrer dans le texte sans nuire à la suite de l’exposé.
Je n’ai jamais écrit la phrase soi-disant tirée de l’“Introduction à l’étude des doctrines hindoues” ; M. Le Cour a lu le passage de la même façon que l’inscription de Chinon ! Il s’agit de différentes hypothèses concernant la fin de la civilisation occidentale moderne ; la première, la plus défavorable, serait la perte de toute civilisation en Occident, “un état de dégénérescence plus ou moins comparable à celui des sauvages actuels”. Puis voici la phrase en question : “Le second cas serait celui où les représentants d’autres civilisations, c’est-à-dire les peuples orientaux, pour sauver le monde occidental de cette déchéance irrémédiable, se l’assimileraient de gré ou de force, à supposer que la chose fût possible, et que d’ailleurs l’Orient y consentît” (p. 333). Remarquez bien qu’il ne s’agit là que d’un remède à appliquer dans un cas tout à fait désespéré ; et je considère ensuite une troisième hypothèse, “un retour à l’intellectualité vraie et normal, qui, au lieu d’être imposé et contraint, ou tout au plus accepté et subi du dehors, serait effectué alors volontairement et comme spontanément”. Cette autre solution, que je déclare la meilleure si elle est possible, ce n’est pas autre chose que le retour de l’Occident à sa propre tradition. Alors, en quoi ai-je changé d’avis depuis l’époque où j’écrivais cela ?
D’un autre côté, j’ai toujours considéré que toutes les traditions, qu’elles soient orientales ou occidentales, ont un fond identique sous des formes diverses ; il ne s’agit donc pas de faire une “tentative d’association” entre ces traditions (qui sont d’ailleurs bien plus de deux), mais de prendre conscience de leur unité essentielle, et aussi des raisons de leurs différences extérieurs.
Quant à l’Atlantide et à l’Hyperborée (celle-ci d’ailleurs beaucoup plus importante encore que celle-là quand on veut remonter vraiment aux origines), si je n’en avais pas parlé encore, c’est tout simplement que je n’en ai pas eu l’occasion ; il y a pourtant une allusion à ces choses dans l’“Introduction” (pp. 45-46). Ce que j’en sais, c’est surtout de l’Inde que je le tiens ; M. Le Cour a donc grand tort, à son propre point de vue, de médire des traditions orientales, qui ne sont peut-être orientales que dans l’état présent de l’humanité terrestre. La question de cet état présent et celle des origines doivent être soigneusement distinguées ; je crois pourtant m’être expliqué assez clairement là-dessus à diverses reprises.
Quant à prétendre que j’ignore telles ou telles choses ou que je ne les ai “pas encore trouvées”, qu’est-ce que M. Le Cour peut bien en savoir ? Je ne me crois pas du tout obligé de lui faire connaître les données sur lesquelles je travaille, ni de dire d’un seul coup tout ce que je sais (et peut-être y a-t-il bien des choses que je n’écrirai jamais). Il peut dire aussi que j’ignore ses découvertes linguistiques, parce que, les considérant comme de pures fantaisies, je me garderais bien d’en tenir compte. Quant à ses prévisions, il est certain qu’il pressent quelque chose, et il n’est pas le seul actuellement ; mais, s’il s’agit de préciser, je crois que j’aurai de la peine à être d’accord avec lui, et je doute fort que les véritables lois cycliques lui soient connues.
Voilà de bien longues réflexions sur cette lettre de M. Le Cour ; vous pourrez, en lui répondant, vous en inspirer dans la mesure où vous le jugerez bon.
Ces dames vous adressent leur meilleur souvenir, et moi, cher Monsieur et ami, je vous prie de croire toujours à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Париж, 19 февраля 1927 г.
(перевод на русский язык отсутствует)