Paris, 23 janvier 1926
Cher Monsieur,
Nous sommes désolés de savoir que votre santé laisse encore à désirer, et nous faisons des vœux pour qu’elle se rétablisse promptement.
M. Grolleau me charge de vous transmettre ses très vifs remerciements pour l’offre que vous avez faite si aimablement de faire la gravure de l’aigle et du livre pour le titre de son Bulletin, et il l’accepte avec le plus grand plaisir pour le cas où il lui serait possible de reprendre sa publication. Jusqu’ici, en effet, les promesses d’abonnements et de dons qu’il a reçues ne s’élèvent pas encore à un chiffre suffisant pour couvrir les frais ; il faut donc attendre…
J’ai vu le P. Anizan jeudi ; il m’a communiqué les épreuves de votre article sur Orphée, que je trouve tout à fait bien et fort intéressant. À ce propos, la note que vous aviez donnée d’autre part sur le même sujet a-t-elle paru enfin ? – Il m’a parlé aussi de la visite extraordinaire que vous avez reçue ces temps derniers ; si vous voulez bien me donner là-dessus quelques détails, vous me ferez grand plaisir, car vous pouvez vous douter que cela m’intéresse beaucoup.
Nous avons parlé de divers projets, et notamment de la transformation de “Regnabit” en organe plus spécial de la Société du Rayonnement intellectuel ; il me semble que cela peut très bien se faire et que ce serait mieux que d’avoir un bulletin à côté de la Revue, les collaborateurs de l’un et de l’autre devant d’ailleurs être forcément les mêmes. – Quant à la réunion que l’on pensait faire en février, elle va se trouver reportée après Pâques, le P. Anizan étant trop pris jusque là ; nous espérons bien que votre santé sera meilleure à cette époque et que vous pourrez venir ; votre absence en cette occasion serait bien regrettable.
J’ai donné, pour le n° de mars, un petit article où je reviens encore sur la question des arbres symboliques (en rapport avec l’Arbre de Vie et l’Arbre de la Science). J’ai beaucoup d’autres choses en vue, mais le temps me manque toujours pour rassembler mes notes et les mettre au point. Le P. Anizan me demande de faire quelque chose sur les idées rattachées anciennement à celle du “Centre” et les symboles correspondants. S’il faut y faire figurer quelques signes, nous aurons encore recours à votre obligeance pour les clichés ; en ce cas, je tâcherai de faire les dessins tant bien que mal et de vous les envoyer assez tôt pour que vous ayez tout le temps de faire ce petit travail.
J’ai reçu ces jours derniers une lettre de l’abbé Martin, qui a été particulièrement satisfait de mon article de janvier, et qui approuve entièrement le point de vue où je me place, notamment en ce qui concerne l’unité fondamentale de toutes les traditions.
Il paraît que, dans un journal italien, on s’est moqué des étymologies de M. Le Cour, à propos de son dernier article sur l’Atlantide ; on m’a même dit que, à la suite de cette critique, le “Mercure” n’était plus disposé à publier d’autres études de lui. Il est bien possible en effet qu’il ait puisé dans les ouvrages de Schuré, où il n’y a d’ailleurs rien de sérieux : là-dedans, tout ce qui n’est pas plagiat plus ou moins déguisé n’est que pure fantaisie. Mais M. Le Cour proteste qu’il n’a rien emprunté à personne, et il prétend écrire sous une sorte d’inspiration ; il le croit sans doute de bonne foi ; n’oublions pas qu’il a été spirite, et puis il a une telle imagination !...
Merci beaucoup de ce que vous avez dit pour moi à M. Camille Aymard ; j’en prends bonne note, et je ne manquerai pas de lui porter mon ouvrage quand il paraîtra (mais quand sera-t-il prêt ? je n’arrive pas à l’achever) ; ce sera une très bonne chose s’il en parle dans la “Liberté”.
C’est une excellente idée que vous avez pour le congrès des Sociétés savantes, de traiter la question des signes des Carmes loudunais.
Il y a en effet, comme vous le dites, plusieurs types de Janus ; c’est pourquoi j’ai eu soin de faire remarquer combien le symbolisme de cette divinité est complexe et présente des aspects multiples.
Astarté, Istar et Tanit sont en effet identiques (les deux premiers noms n’en sont d’ailleurs qu’un sous deux formes un peu différentes). À propos de vos statuettes, il est bon de remarquer que le triangle ∇, la coupe dont il est le schéma, et aussi la fleur de lotus dans une de ses significations, sont des signes ayant tous un rapport direct avec l’eau, laquelle est partout le symbole du principe féminin.
Je sais bien que la rose a, parmi ses sens, celui de source de vie, mais malheureusement je ne connais pas de figurations s’y rapportant, et pourtant il doit presque certainement en exister. Avez-vous pu retrouver la fontaine italienne ? S’il m’arrive de rencontrer quelque chose à ce sujet, vous pouvez être sûr que je ne manquerai pas de vous le signaler.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à notre plus sympathique souvenir.
René Guénon
Париж, 23 января 1926 г.
(перевод на русский язык отсутствует)