Paris, 30 décembre 1925
Cher Monsieur,
C’est à mon tour cette fois d’être bien en retard avec vous ; j’ai été surchargé de travail tous ces temps-ci, et je profite des quelques jours de congé pour remettre enfin ma correspondance à peu près à jour. J’aime à croire que votre santé est meilleure maintenant, en dépit du mauvais temps dont nous sommes affligés.
C’est bien naturel que je cite vos travaux et que m’appuie sur votre documentation ; vous êtes vraiment trop modeste… Votre article de décembre est bien intéressant encore, et je me réjouis d’en voir la suite. J’ai, de mon côté, préparé deux autres petits articles pour janvier et février, en attendant des études plus importantes que je n’ai pas pu trouver jusqu’ici le temps de mettre au point.
J’ai vu le Père Anizan jeudi dernier ; nous avons parlé d’un projet de réunion qui pourrait probablement avoir lieu en février, et nous espérons bien que, comme l’année dernière, il vous sera possible de venir à Paris à cette occasion.
Je pense que vous avez bien reçu le Bulletin que je vous ai envoyé à la suite de votre lettre (c’est un n° que j’avais en double) ; naturellement, je n’ai encore parlé de rien à M. Grolleau ; il me semble que l’aigle avec le livre sur la poitrine conviendrait admirablement.
Pour la brochure de Saint-Nectaire, il est en effet regrettable que bien des détails importants ne soient pas nettement visibles sur les photographies ; en vous mettant en rapport avec l’auteur, peut-être allez-vous pouvoir obtenir de meilleurs documents ; vous serez bien aimable de me tenir au courant. Ne me renvoyez la brochure que quand vous n’en aurez plus besoin ; cela n’a rien de très urgent.
Je ne savais pas ce que vous me dites au sujet de l’arum, et qui explique son association avec le diable ; il serait bon de savoir si cette plante n’a pas reçu aussi en Auvergne quelque dénomination populaire du même genre.
Votre amulette pisciforme est vraiment très curieuse ; elle me fait penser que l’Astarté phénicienne pourrait bien avoir été identifiée avec la déesse syrienne Atergatis ou Dercito. Il y aurait des considérations bien remarquables à développer sur le symbolisme du poisson ; il me semble d’ailleurs que nous en avons déjà parlé. Vous savez aussi que, au Hiéron, on a toujours considéré Oannès et Dagon comme des figures du Christ, et il me semble que c’est avec raison ; peut-être seulement ne l’a-t-on jamais justifié assez clairement.
Je serai content de savoir ce que vous pensez de ce que j’ai écrit sur le symbolisme de Janus ; ce ne sont d’ailleurs que de simples indications, qui auraient besoin d’être développées et complétées ; j’y reviendrai sûrement un jour ou l’autre ; à la vérité, il y aurait tout un petit volume à faire là-dessus.
Pour l’abbé Chauve-Bertrand, il ne m’a pas parlé de ses idées sur l’héraldique nobiliaire, de sorte que je n’ai pas eu l’occasion d’apprécier ses connaissances en cette matière. Il y avait certaines choses intéressantes dans sa lettre, mais cela a certainement besoin d’être mis au point ; je crois qu’il se lancerait volontiers dans des considérations qu’il ne pourrait pas appuyer sur une base assez solide. C’est d’ailleurs ce que j’ai dit au P. Anizan, qui me demandait si je pensais qu’on devrait l’inviter à collaborer à “Regnabit” ; je pense qu’il vaut mieux être trop prudent que de ne pas l’être assez.
Ci-joint la lettre de M. Le Cour, qui est bien amusante en effet. Il faut croire que l’histoire de la fleur de lys et du chrisme l’a frappé particulièrement, car il est allé aussi en parler à mon ami Faugeron. Je vous avoue que je ne vois pas le danger qu’il peut y avoir à dire une chose comme celle-là ; et, s’il y a effectivement des choses qu’il n’est pas bon de dire trop ouvertement, pour des raisons d’opportunité, je crois, sans me vanter, que je peux m’en rendre compte mieux que lui. Il est vraiment curieux que, depuis deux ou trois ans seulement qu’il s’occupe de ces études, il s’imagine en savoir plus long que tout le monde. En tout cas, son étonnement prouve tout simplement qu’il n’a rien compris à ce que je fais ; l’“évolution” dont il parle n’existe pas chez moi, et, depuis près de vingt ans, je n’ai jamais changé d’orientation ; j’admets au même titre toutes les traditions, orientales ou occidentales, qui ne sont que des expressions différentes d’une seule et même vérité. Mon Janus va probablement l’avoir encore épouvanté, à moins que là encore il ne comprenne pas ; quoi qu’il en soit, fort heureusement, tout ce dont il nous menace ne m’effraie pas plus que vous. Je me demande où il veut en venir en mêlant à tout cela Aristote, la scolastique, etc. ; il confond le point de vue initiatique et le point de vue philosophique, qui n’ont rien de commun, et je suis tenté d’en conclure que le premier lui échappe tout à fait. À ce propos, s’il vous reparle de l’Agartha et de ce que je peux en savoir ou en ignorer, dites-lui donc qu’il veuille bien attendre mon “Roi du Monde” ; ce serait la moindre des choses, puisque, jusqu’ici, je ne me suis pas expliqué là-dessus. Vous avait-il déjà parlé de la “milice du Graal” ? Je vous dirai un autre jour pourquoi je vous demande cela. Vous serez bien aimable de continuer à me faire part de ses réflexions ; on n’a pas tant de distractions de ce genre ! – J’ai seulement parcouru son dernier article du “Mercure” ; je tâcherai de penser à vous en reparler.
Le pavé à la roue est très curieux ; c’est bien toujours le même symbole. – Merci pour le frottis de votre marbre ; je vais encore l’examiner et tâcher de le comparer à d’autre figures.
Merci de vos bons vœux ; veuillez, je vous prie, recevoir les nôtres en échange, et croire toujours à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Париж, 30 декабря 1925 г.
(перевод на русский язык отсутствует)