Paris, 2 décembre 1925
Cher Monsieur,
Je suis un peu inquiet d’être sans nouvelles de vous depuis si longtemps ; j’aime à croire pourtant que ce silence n’a aucune cause fâcheuse et que votre santé n’y est pour rien. Je me demande si vous avez bien reçu ma dernière lettre, dans laquelle je vous retournais celle de M. Le Cour que vous m’aviez communiquée, ou bien si c’est votre réponse qui ne m’est pas parvenue ; le service de la poste se fait toujours très mal. Mais peut-être est-ce tout simplement parce que vous avez été trop occupé ou absent de Loudun qu’il ne vous a pas été possible de m’écrire.
Quoi qu’il en soit, je ne veux pas tarder davantage à vous remercier de m’avoir mentionné si aimablement dans l’article où vous avez répondu au P. Hamon, et à vous féliciter d’avoir su garder dans cette réponse un ton si courtois et mesuré, ce dont le P. Anizan a été fort heureux. Il vaut mieux en effet éviter autant que possible que la discussion ne prenne un tour désagréable, ce qui n’arrive que trop souvent et trop facilement.
J’ai vu le P. Anizan il y a une dizaine de jours, et je lui ai remis pour janvier un article où, comme suite à ce qu’il a écrit lui-même, j’insiste sur la convenance et la nécessité du symbolisme. Il venait de recevoir les épreuves du nouvel appel de la Société du Rayonnement intellectuel, qui porte nos signatures ; nous les avons revues ensemble.
À la suite de mon dernier article, j’ai reçu une longue lettre d’un curé de la Nièvre, qui en a été très satisfait et qui m’expose des considérations fort intéressantes sur le symbolisme des triangles ; il y aura sans doute lieu de revenir encore sur tout cela.
D’autre part, on me signale que, dans les hiéroglyphes égyptiens, la croix se trouve sous la forme ✝ ; (signe différent de la croix ansée) pour exprimer une idée de “salut” (par exemple dans le nom de Ptolémée Soter
) ; connaissiez-vous cela ?
J’ai parlé au P. Anizan de ce que vous m’aviez dit à propos du cœur de St. Denis d’Orques et de la forme de iod donnée à la blessure ; il pense comme moi que l’interprétation en question n’est pas à écarter “à priori”, d’autant plus qu’il existe une estampe de Callot, datant de 1625, dans laquelle trois iod sont figurés à l’intérieur du Cœur du Christ ; lui-même en a parlé autrefois dans “Regnabit” (décembre 1922). Si vous avez reçu ma dernière lettre comme je l’espère tout de même, vous voudrez bien me dire si l’explication que je vous donnais à propos de ce iod était intelligible, quoique un peu sommaire. Du reste, un jour ou l’autre, je serai sans doute amené à parler dans quelque article de l’“Œuf du Monde” et des rapports qui existent entre les symboles du cœur et de l’œuf.
On m’a envoyé dernièrement une brochure sur les chapiteaux de l’église de St. Nectaire
, étude iconographique par l’abbé G. Rochias. J’y trouve quelque chose que je crois susceptible de vous intéresser ; je transcris le passage :
“Il y a deux chapiteaux semblables, dont chacun nous montre trois aigles, les ailes éployées et étendues en forme de bras de croix. Celui du milieu a la tête droite et paraît vivant. Les deux autres ont la tête inclinée sur la poitrine et semblent morts : le bec de celui de droite est resté entr’ouvert, dans la position où la mort l’a surpris. – Dans la faune symbolique, l’aigle, roi des airs, est une image du Christ. Ceux de ces chapiteaux ont tout l’air de figurer le Christ en croix : celui de la face principale, le Christ encore vivant sur la croix, et ceux des faces latérales, le Christ mort.”
Je vous joins un calque pris tant bien que mal sur la photographie d’un de ces deux chapiteaux ; ceux-ci datent du XIIe siècle.
J’ai une demande à vous adresser de la part de M. Charles Grolleau, qui dirige le “Bulletin des Écrivains et Artistes catholiques” ; il avait été obligé d’en suspendre la publication ces temps derniers, faute de fonds, mais, l’appel qu’il avait inséré dans le dernier numéro (paru pendant les vacances et contenant un article du P. Anizan sur la Société du Rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur) lui ayant attiré de promesses d’abonnements nouveaux en assez grand nombre, il espère pouvoir la reprendre prochainement. Le dessin qui figurait sur la couverture du Bulletin était trop grand pour permettre d’y placer le sommaire, ce qui était gênant ; il voudrait donc le remplacer par un autre de moindres dimensions, et il pense que ce qu’il y aurait de mieux serait la reproduction de quelque document iconographique ancien. Aussi désirerait-il savoir si, parmi tous les symboles du Christ que vous connaissez, il ne s’en trouverait pas un qui serait plus particulièrement approprié au caractère du Bulletin.
J’oubliais quelque chose à propos des chapiteaux de St. Nectaire : sur plusieurs d’entre eux, le diable figure accompagné de fruits d’arum
; sauriez-vous quelle peut être l’origine de ce symbole que je n’avais encore jamais rencontré ?
J’espère bien avoir prochainement de vos nouvelles.
Ces dames se rappellent à votre bon souvenir, et moi, cher Monsieur, je vous prie de me croire bien cordialement vôtre.
René Guénon
Париж, 2 декабря 1925 г.
(перевод на русский язык отсутствует)