Blois, 22 août 1925
Cher Monsieur,
Nous pensons partir jeudi prochain pour Chiché, et nous arrêter à Loudun au retour ; mais quand sera-ce exactement ? Peut-être la semaine suivante, peut-être seulement au commencement de l’autre. En effet, il y a encore une complication : il paraît que notre belle-sœur est en ce moment à Charroux, et nous ne savons pas pour combien de temps ; ma femme lui a écrit hier pour lui demander quand elle pensait rentrer à Loudun. Dès que je saurai quelque chose de plus précis, je vous l’écrirai ; mais je suis désolé de ne pas pouvoir vous fixer plus longtemps à l’avance, et je le serais plus encore si cela devait vous gêner en quoi que ce soit pour vos déplacements projetés.
J’ai reçu hier les épreuves de mon article sur le Graal ; je les ai aussitôt corrigées et renvoyées directement à l’imprimeur comme c’était convenue.
Tous mes remerciements pour votre si aimable proposition de faire vous-même les gravures qui seront nécessaires pour mon prochain article ; je suis confus de vous donner ce mal, mais je vous avoue que la chose m’inquiétait un peu, d’abord à cause de mon inhabilité au dessin, et ensuite à cause des clichés qu’il aurait fallu faire faire, ce qui aurait pu être un ennui pour le P. Anizan, car je crois bien que jusqu’ici c’est vous qui avez fait tous ceux qui ont paru dans “Regnabit”. Je dois ajouter qu’il ne s’agit, en la circonstance, que de figures très simples et, pour la plupart, presque géométriques. – Je me demande si je vais arriver à préparer cet article avant notre départ, et pourtant je le voudrais bien, afin que nous puissions examiner cela ensemble quand j’aurai le plaisir de vous voir. Le temps passe avec une rapidité incroyable, et on n’arrive jamais à faire tout cela qu’on voudrait, loin de là ; du moins, c’est ainsi pour moi, et je crois bien, hélas ! que je ne suis pas seul dans ce cas.
Voilà déjà plusieurs fois que j’oublie de vous demander si vous avez fait paraître l’étude sur le Christ-Orphée dont vous m’aviez parlé il y a un certain temps ; cela m’intéressera beaucoup.
Je me demande si le Chauvet dont je vous signalais l’autre jour une étude sur “Sol et Luna” ne serait pas le D r
Chauvet, de Nantes, qui s’est beaucoup occupé d’hermétisme, et qui a publié divers articles et brochures sous le pseudonyme de Saïr ; le connaissez-vous ?
Je viens de trouver quelque chose de curieux à propos de l’ibis : Élien, indiquant les diverses raisons symboliques pour lesquelles cet oiseau était vénéré par les Égyptiens, dit notamment que, quand il ramène sa tête et son cou sous ses ailes, il prend la figure d’un cœur.
Je viens aussi de lire l’article de M. Le Cour sur le Mercure gaulois, et j’y ai retrouvé quelques-unes de ses singularités habituelles ; il est vrai qu’il y a, dans le même n° du “Mercure de France”, un article sur les Étrusques, signé Gabriel Arthaud (un nom que je ne connaissais pas du tout), qui le dépasse de beaucoup en fait d’extravagances linguistiques ! C’est à se demander si cette revue va se faire une spécialité de ces sorts de choses. – Pour en revenir à M. Le Cour, ce qu’il y a de particulièrement fantaisiste cette fois, c’est son explication du nom de Gavr’innis (et non pas Gavrin-is comme il le décompose à sa façon) ; il y a pourtant dans ce nom quelque chose qui est effectivement très curieux, mais qui n’est pas du tout ce qu’il en dit ; je tâcherai de penser à vous en reparler, car c’est un exemple assez remarquable de symbolisme verbal. – D’autre part, je persiste à être persuadé que Montmartre est en réalité “Mons Martis”, et non pas “Mons Mercurii”. Il y a eu beaucoup de monts de Mercure en Gaule, c’est certain, mais il n’y avait tout de même pas que cela, et il pouvait bien y avoir aussi quelques monts de Mars. – J’ai relevé une autre inexactitude : le Beuvray, l’ancienne Bibracte, n’est pas à Autun, mais à quelques distance de cette ville ; celle-ci (Augustodunum) fut fondée seulement par les Romains, et supplanta par la suite sa voisine, l’antique capitale des Éduens, dont le Beuvray a gardé le nom sous une forme modifiée, mais encore très reconnaissable. – Ce qui me semble le plus intéressant et le plus juste dans l’article en questions, c’est le rapprochement, d’ailleurs facile à faire, entre le dieu gaulois Lug et le Logos grec ; mais on pourrait en tirer d’autres conséquences que celles qu’il indique, et dans lesquelles il déraille encore un peu. Il me paraît très vraisemblable que le nom de Loudun a dû être originairement identique à celui de Lyon (Lugdunum ou une forme équivalente), et j’y avais déjà pensé ; ce doit être aussi votre avis, d’après la note où vous êtes cité.
Je suis tout à fait comme vous, j’attends sans la moindre impatience les révélations de M. Le Cour sur la religion (?) qui doit prendre la place du Christianisme… Du reste, je crois bien que, s’il trouve réellement n’importe quoi, et quelle qu’en soit la valeur, il ne pourra guère s’empêcher de le dire et même de le publier sans tarder. J’ai connu déjà beaucoup de gens qui, comme lui, prétendaient ne pouvoir parler… tout simplement parce qu’ils n’avaient rien à dire !
À bientôt, j’espère, cher Monsieur ; recevez, je vous prie, le meilleur souvenir de ces dames et l’expression de mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Je pense que vous trouverez cette lettre à votre retour à Loudun. Vous pouvez toujours m’écrire ici, car, si nous sommes partis, la correspondance nous suivra ; ou bien, à partir de vendredi prochain 28 août, chez M. Émile Clisson, vins en gros, à Chiché (Deux-Sèvres).
Блуа, 22 августа 1925 г.
(перевод на русский язык отсутствует)