Janvier 1933
Janvier 1933 Le 25 novembre. Monsieur le Gérant, On me communique une note que M. Guénon a fait paraître dans votre Revue et je me fais un devoir d’y répondre, ayant été jusqu’à l’an passé le suppôt de Feu G. Mariani : Voici l’exposé chronologique des faits ; je vous l’adresse pour qu’une si médiocre question ne détourne plus l’activité intellectuelle de votre collaborateur – que je suis le premier à admirer – car il m’eût été loisible de répondre « au temps et lieu de mon choix », ou même d’écarter toute question relative à mon « individualité », suivant son propre exemple. J’ajoute, incidemment, que je suis surpris, mais non alarmé, de voir M. Guénon menacer de publier mon nom : je me suis moi-même toujours interdit de révéler les « individualités » qui se dérobaient – ou s’étaient dérobées – sous tels pseudonymes, alors que je ne devais cette connaissance qu’à mes recherches : or, en l’espèce, M. Guénon doit celle-ci à une lettre spontanée de ma part.
Je disposais de moins en moins de temps pour… prêter mon individualité à Mariani, quand, très précisément le 23 septembre 1931, il me devint impossible de le faire. Je remis alors à Mgr Jouin, avec lequel je continuai d’ailleurs à entretenir les plus respectueuses relations, mes dernières notes, en le priant, s’il les utilisait, de les faire rédiger et signer d’un de ses collaborateurs ; ce qui ne fut qu’imparfaitement fait, d’où l’article signé G. M., qui devait contribuer à accroître une confusion qu’il me plut de transformer en mystification.
Fin décembre, en effet, survint le triste accident où mon homonyme disparut. En raison des similitudes que souligna M. Guénon, plusieurs méprises eurent lieu : l’une fut l’origine du faux renseignement qui lui parvint. Quand j’en fus informé, j’en ris, et profitant de ce que l’informateur abusé ne savait comment sortir de son impasse, je fis parvenir à M. Guénon des journaux où l’accident était relaté. Je ne fis d’ailleurs mystère à personne de cette machination, et je ne pense pas qu’il faille chercher une autre origine aux informations de source très sûre qui détrompèrent enfin M. Guénon, comme je m’y étais d’ailleurs toujours attendu.
Que m’importait d’ailleurs, puisque la double fin que je poursuivais était atteinte – et si peu obscure que je ne l’avais non plus dissimulée. C’était d’une part signifier la cessation de ma collaboration à la R.I.S.S. (j’ai si peu le temps de poursuivre la critique des « hautes sciences » que je ne lis même plus votre Revue, ce qui est le meilleur critérium). D’autre part, c’était une petite expérience sur l’étendue des « pouvoirs » que, selon votre propre expression, détenait M. Guénon. Je suis renseigné : cet « homme véritable », ce familier des séides du Roi du monde, son chargé d’affaires pour le pauvre Occident, a été dupe d’une mystification assez grosse. Bien plus : habitué, faute d’autre pouvoir, à menacer ses contradicteurs d’un très vulgaire papier bleu, il a cru que ce souverain avait enfin personnellement pris sa défense, et, par un formidable choc en retour, pulvérisé l’insolent. Si choc en retour il y eut, celui-ci s’est traduit par une amélioration de ma situation matérielle, la guérison d’une grave maladie, et un embonpoint de 15 kilos. Ce point réservé – qui a nui à ma ligne – je vous prie donc de dire à M. Guénon combien je lui en suis reconnaissant. Mais dites-lui aussi que cette petite plaisanterie, dont je suis seul responsable et à laquelle la R.I.S.S. notamment est demeuré parfaitement étrangère, si elle a fait naître en moi quelque scepticisme à l’égard de ses pouvoirs, et de ses hautes relations, n’a point touché la profonde admiration que je conserve au savant philosophe qu’il sait si souvent être.
Quant à mon malheureux homonyme auquel, mort, je me substituai – c’était de son vivant, un trop joyeux compagnon, pour qu’il m’en tienne rigueur.ex-G. Mariani.
Paris, ce 6 décembre 1932.
Monsieur le Gérant, M. René Guénon, dans le Voile d’Isis de novembre 1932 publie une critique de notre enquête parue en février-mars de cette année, sur les dessous de l’occultisme contemporain. Nous sommes heureux de répondre aux diverses questions que M. René Guénon nous pose si aimablement, et nous vous prions donc, en vertu du droit de réponse défini par la loi du 29 juillet 1881, de publier intégralement cette lettre, dans votre numéro de janvier 1933. 1° De nous deux, c’est Pierre Mariel, l’ami de G. Mariani. 2° Prince de ce monde ? Prince du Monde ? Notre enquête ne se donnait pas pour objet de résoudre des points aussi délicats d’exégèse. Elle espérait seulement montrer au grand public les dangers et les ridicules de l’occultisme contemporain. Jean d’Agraives 7, rue des Eaux (16e) Pierre Mariel 1, square Charles-Laurent (15e)
3° Mais si, Mariani a publié, aux Éditions de la R.I.S.S., une plaquette intitulée : « Le roi du Monde et le Christ-Roi ». Dans un journal neutre, même d’une neutralité bienveillante, il était impossible de faire une allusion au Christ-Roi. 4° « L’Erreur Spirite » de Guérinon ? Simple coquille. Les typos sont souvent distraits, surtout dans un quotidien, où l’auteur n’a pas la possibilité de corriger lui-même ses épreuves ! L’erreur, toute matérielle, sera réparée bientôt, quand l’enquête paraîtra en librairie. 5° Mariani est-il mort ou vivant ? Cette curiosité nous étonne de la part de M. Guénon qui a écrit dans le Voile n° 143, p. 700 : « Au reste, si on continue à nous empoisonner avec la personnalité de René Guénon, nous finirons bien par la supprimer quelque jour, tout à fait » et dans le numéro même où il critique notre enquête « la doctrine seule compte, et devant elle, les individualités n’existent pas ».
Ces points établis, qu’on nous permette d’être triplement surpris. D’abord, au mépris de tous les usages confraternels, M. Guénon cite notre enquête sans en citer les auteurs.
Ensuite un des buts que nous poursuivions était de combattre, comme le fait M. Guénon dans toute son œuvre, la mentalité occultiste. Mal nous en a pris de lui prêter l’appui de nos faibles moyens. Nous nous apercevons enfin, et en faisant notre profit que la sérénité et la mansuétude ne sont pas parmi les attributs de l’Adepte.
Veuillez croire, Monsieur le Gérant, à l’expression de notre considération distinguée. 7, rue des Eaux (16e) Pierre Mariel La lettre de M. B. (ex-Mariani) est exactement ce que nous voulions obtenir : l’aveu d’une « mystification » et d’une « machination » qu’on ne saurait juger trop sévèrement ; il est possible que leur auteur n’y voie lui-même qu’une macabre farce d’étudiant, mais quant à nous, nous y voyons tout autre chose, la marque d’une inspiration satanique qui, pour être inconsciente, n’en est pas moins nette ; et cela confirme que M. B. (ex-Mariani) a, comme bien d’autres, servi d’« instrument » à quelque chose qu’il ignore sans doute totalement.
Ce point étant acquis, il nous faut rectifier un certain nombre d’erreurs ; et, tout d’abord, il est faux que le nom de M. B. nous ait été connu par une lettre qu’il nous a adressée, pour la simple raison qu’il nous a été absolument impossible de déchiffrer la signature de ladite lettre ; en fait, c’est par un de nos collaborateurs du Voile d’Isis que nous avons eu connaissance de l’identité du personnage. Il est également faux que la prétendue mort de celui-ci nous ait été annoncée par un « informateur abusé » ; elle l’a été par son ami M. Pierre Mariel, qui savait évidemment à quoi s’en tenir et que nous devons donc considérer comme complice de sa « machination ». Une lettre dans laquelle nous demandions à M. Pierre Mariel des explications complémentaires se croisa avec l’envoi de journaux de M. B., envoi qui, par conséquent, avait été fait par celui-ci avant qu’il eût pu savoir ce que nous penserions de cette nouvelle ; plus précisément, tout ceci date d’avril, et la note dans laquelle nous posions une question au sujet de l’« accident » ne parut qu’en juin. Enfin, il est faux que les « informations de source très sûre » qui nous parvinrent par la suite, et sur l’origine desquelles nous n’avons pas à renseigner M. B., aient le moindre rapport avec ses propres bavardages au sujet de sa « mystification » ; elles ne firent d’ailleurs que transformer en certitude, avec preuves à l’appui, le doute que nous exprimions très clairement en écrivant dans notre note de juin : « Nous ne voulons pourtant pas supposer qu’il ne s’agisse que d’une mort simulée… à la manière du pseudo-suicide d’Aleister Crowley ! » Si M. B. savait quelque peu lire entre les lignes, il n’aurait certes pas pu croire à la réussite de sa sinistre plaisanterie !
Quant à la fin de la lettre, nous pourrions la dédaigner si elle n’était très instructive en ce qui concerne la mentalité de M. B. : les qualités qu’il nous attribue, il les a prises dans son imagination, à moins qu’il ne se soit fait simplement l’écho de quelques-uns de ces racontars stupides contre lesquels nous avons dû mettre nos lecteurs en garde en juillet dernier. Ce n’est certes pas nous qui nous sommes jamais qualifié d’« homme véritable », ou targué de « relations personnelles » (!) avec le « Roi du Monde » ou avec ses « séides » (?) ; nous mettons quiconque au défi de citer le moindre mot de nous suggérant, si peu que ce soit, des choses de ce genre (aussi bien que nous défions, dans un autre ordre, qu’on nous dise où nous avons jamais menacé quelqu’un d’un « papier bleu » ou d’autre couleur) ; et d’ailleurs le caractère grotesque de telles affirmations en trahit suffisamment la véritable source… Ce n’est pas nous non plus qui avons jamais revendiqué la possession de « pouvoirs » quelconques et, même s’il était vrai que nous en fussions affligé, nous ne songerions nullement à nous en vanter, n’ayant jamais dissimulé notre parfait mépris pour ces jouets d’enfants (nous nous proposons même de traiter spécialement cette question dans un assez prochain article, pour en finir une bonne fois avec ces inepties) ; nous ne nous soucions pas plus des « pouvoirs » que de la « philosophie », nous occupant uniquement de choses sérieuses. Tout cela montre que nous n’avions que trop raison d’avertir « qu’on ne devra ajouter foi, en ce qui nous concerne, à rien d’autre qu’à ce que nous avons écrit nous-même ».
Pour ce qui est de la lettre de M. Pierre Mariel (son collaborateur nous est inconnu et ne nous intéresse en aucune façon), nous devons faire remarquer d’abord que nous n’avons nullement entendu faire une « critique » de son enquête ; nous y avons simplement fait allusion en tant qu’elle avait un rapport avec l’« affaire Mariani », ce qui est tout différent. Ensuite, si M. B. (ex-Mariani) a effectivement publié, dans la R.I.S.S., un article dirigé contre nous et intitulé Le Christ-Roi et le Roi du Monde (et non pas l’inverse), et si c’est même par cet article que nous avons appris avec un certain étonnement que le « Roi du Monde » nous avait chargé de nous ne savons trop quelle mission dont nous ne nous étions jamais douté jusque-là, aucune « plaquette » portant ce titre ne figure dans la liste des ouvrages édités par la même R.I.S.S. ; d’ailleurs, un article, même tiré à part, ne constitue pas un « livre » ; et en outre, quand on cite un ouvrage ou un article, fût-ce dans un journal « neutre » ou même hostile, rien ne saurait justifier la mutilation du titre, surtout quand on sait pertinemment qu’elle est de nature à provoquer une confusion ; la défaite est vraiment piteuse… Quant à « Guérinon », ce nom saugrenu étant répété, deux fois, il est un peu difficile de croire à une « simple coquille » ; il est beaucoup plus vraisemblable de supposer que cette déformation avait pour but d’éviter certains inconvénients possibles (les gens ont l’habitude de juger des autres d’après eux-mêmes, mais on aurait pu s’éviter cette peine en constatant que nous n’avons jamais envoyé la moindre lettre rectificative à aucune des publications qui nous calomnient et nous insultent grossièrement, et le Diable sait s’il y en a !) ; et, si « l’erreur est réparée », nous n’aurons pas à en être surpris, car, dans un volume, une telle précaution n’aurait plus aucune raison d’être ; ajoutons, sans y insister davantage, que d’autres « coquilles » non moins bizarres tendent à confirmer cette interprétation. D’autre part, si nous n’avons point mentionné le nom de M. Pierre Mariel, c’était uniquement par égard pour les bonnes relations que nous avions eues précédemment avec lui ; tant pis s’il ne l’a pas compris ; mais quelle est donc la « confraternité » à laquelle il prétend faire appel ? Nous ne sommes, que nous sachions, ni journaliste ni même « homme de lettres » ; et, si nous ne pouvons assurément qu’approuver l’intention de « combattre la mentalité occultiste », c’est à la condition que ce soit par des moyens sérieux, non par des bouffonneries et des inventions de roman-feuilleton : et puis, au fait, pourquoi le même M. Pierre Mariel se laisse-t-il aller parfois à écrire dans des feuilles qui tendent précisément à propager la mentalité en question ? Enfin, constatons qu’il n’a pas résisté plus que son ami à l’étrange besoin de nous affubler de qualités imaginaires : nous n’avons point la prétention d’être un « adepte », et même la preuve péremptoire que nous ne le sommes point, c’est que nous écrivons encore ; nous savons nous tenir à notre rang, si modeste soit-il ; mais, puisqu’il est question d’« adeptes », disons que, s’ils ont une inaltérable sérénité, il est du moins exact qu’ils n’ont aucune « mansuétude » et qu’ils n’ont pas à en avoir, car ils ne font point de sentiment, et ils sont toutes les fois qu’il le faut, d’implacables justiciers !
Maintenant, nous laisserons M. B. (ex-Mariani) à ses bateaux et M. Pierre Mariel à ses romans, en les priant de vouloir bien, de leur côté, ne plus s’occuper de nous ; en voilà assez sur ces insignifiants comparses, et nous ne pensons pas que personne, à part M. Pierre Mariel, ait pu se méprendre au point de nous attribuer une « curiosité » concernant la « personnalité » du soi-disant « Mariani ». Nos raisons étaient tout autres, et il en est au moins une que nous pouvons faire connaître tout de suite : c’est que, à l’égard de la R.I.S.S., une conclusion s’impose ; mais cette conclusion, ce n’est pas nous qui la tirerons ; nous l’emprunterons tout simplement à la Semaine Religieuse de Paris, dont la rédaction, dans son numéro du 24 septembre dernier, faisait suivre un article nécrologique consacré à Mgr Jouin d’une note où il était dit que « Mgr Jouin n’a pas toujours été, dans le choix de ses collaborateurs, aussi prudent qu’on eût pu le souhaiter ». Sans parler d’autres collaborateurs sur lesquels il y aurait tant à dire… et à redire, les aveux de M. B. (ex-Mariani) suffiraient à eux seuls à justifier cette appréciation ; et, en même temps, ils contribuent précieusement à « éclairer » la note que nous consacrions nous-même à Mgr Jouin dans le numéro d’octobre du Voile d’Isis.
Nous considérons donc cette vilaine affaire comme définitivement réglée, mais nous ne nous faisons pas d’illusions : il y aura sans doute encore d’autres marionnettes à démonter, d’autres mystifications à démasquer, avant de pouvoir faire apparaître enfin au grand jour ce qui se cache derrière tout cela. Si déplaisante que soit une telle besogne, elle n’en est pas moins nécessaire ; et nous la continuerons autant qu’il le faudra, et sous telles formes qu’il conviendra… jusqu’à ce que nous ayons écrasé le nid de vipères !
Январь 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)