Blois, le 19 décembre 1918
Chère Mademoiselle,
Votre lettre s’est croisée avec la mienne et c’est avec le plus grand plaisir que j’ai lu cette réponse que vous m’aviez promise depuis si longtemps, juste au moment où je venais précisément de vous rappeler cette promesse.
Vous trouvez que notre situation actuelle est enviable ; assurément, elle est préférable, à celle de l’année dernière à bien des égards et pourtant, malgré mon service moins chargé, je ne crois pas encore trouver le temps de travailler comme je le voudrais aux choses qui m’intéressent. Du reste, il faudrait pour cela n’avoir pas la fatigue de la classe, ni toutes les préoccupations qui s’y rattachent ; je finis par croire que l’enseignement, du moins l’enseignement secondaire, est tout à fait incompatible avec certains travaux personnels.
Germain, à qui j’avais écrit en même temps qu’à vous, semble étonné des reproches amicaux que je lui adressais au sujet de son long silence. Cependant, nous ayant vu si souffrants à Paris, il me semble qu’il aurait pu s’informer de ce qui en était advenu ; mais, bien entendu, je ne lui en veux nullement. Du reste, je le plains sincèrement d’avoir des élèves si nombreux et surtout, d’après ce qu’il me dit, si peu facile à tenir ; lui non plus ne doit pas avoir maintenant beaucoup de loisirs et de tranquillité d’esprit. Et vous-même, je vois que vous n’êtes pas exempte de soucis et de tracas d’un autre genre, puisque votre lettre en a été interrompue.
Je suis tout à fait de votre avis quand vous parlez d’une décadence, non de la mystique, mais de la théorie de la mystique, et de l’influence fâcheuse que la philosophie moderne a pu exercer sur cette branche de la théologie. Cela est juste surtout si vous pensez, comme c’est probable, à certains théologiens tel que Görrès, qui ne s’est jamais complètement débarrassé de la mentalité protestante qu’il devait à ses origines. Ceci dit, et pour en venir au fond de la question, il me semble que, tout en vous accordant l’inexactitude de certaines interprétations courantes des états mystiques, il n’est tout de même pas possible de regarder comme “mystiques” des états d’ordre purement intellectuels. Si on étend le sens du terme au-delà de certaines limites, tout ce que je vous ai dit pourra en plus s’y appliquer ; aussi est-il bon de toujours s’entendre sur les définitions, et d’autant plus que l’extension dont il s’agit n’est pas sans entraîner certaines confusions dangereuses. Vous regardez l’élément sentimental comme purement accessoire chez les mystiques ; je pense au contraire que sa présence constitue un caractère essentiel du mode mystique de réalisation. Je ne veux pas dire qu’il en soit la fin, loin de là ; seulement, il est un moyen propre à ce mode, et qui le distingue précisément des autres, en même temps qu’il explique en partie ce que la réalisation mystique a d’incomplet. Dire qu’elle est incomplète, du reste, ce n’est pas du tout dire qu’elle soit négligeable ou méprisable, loin de là ; et c’est même fort heureux si vraiment, comme vous me l’assurez, la mystique n’est point en déclin de nos jours, car sans cela il ne resterait plus en Occident la moindre trace de réalisation d’aucune sorte. Je commence par vous dire tout cela afin que vous ne puissiez pas vous méprendre sur mes intentions.
D’un autre côté, il me semble que, quand vous parlez de métaphysique, vous pensez toujours à la théorie, en la séparant de la réalisation, peut-être parce que vous concevez celle-ci en mode mystique exclusivement. Au contraire, quand je parle de métaphysique, je pense surtout à la réalisation, puisque la théorie n’est qu’une préparation à celle-ci. Vous contestez que cette préparation soit indispensable ; je veux bien qu’elle ne le soit pas forcément pour une réalisation partielle, mais il n’en est plus de même si l’on envisage la possibilité d’une réalisation complète
; il est vrai que vous ne voyez peut-être pas encore très bien ce que j’entends par là, car c’est évidemment difficile à exprimer. Ceci m’amène directement à une autre considération : vous insistez beaucoup, et avec raison, sur le caractère inexprimable des états mystiques ; mais cela est tout aussi vrai pour la réalisation purement métaphysique, et la théorie elle-même doit toujours réserver la part de cet inexprimable qui est l’essentiel, en laissant la conception ouverte sur des possibilités illimitées ; c’est pour cela que la métaphysique vraie exclut toute expression de forme systématique. Maintenant, vous dites que, “pour ceux qui réalisent, il leur importe peu de s’exprimer clairement” ; j’irai même plus loin, et je dirai qu’il leur est indifférent de ne pas s’exprimer du tout. L’expression nécessairement inadéquate, n’a pas d’autre intérêt que d’aider à concevoir certaines choses ; elle est un “adjuvant” mais rien de plus, et cela qu’il s’agisse de l’expression par les mots ou par des symboles quelconques.
Je ne crois pas avoir jamais dit que la mystique soit “un moyen d’exprimer la métaphysique” ; on pourrait peut-être dire cela de la théologie, mais c’est là une toute autre question. Toute réalisation, même partielle, dépasse immensément l’expression ; et celle-là ne peut pas être qualifiée justement de “stade inférieur”, car c’est une réalisation qui est tout ce qu’elle peut être, étant donné son point de départ. Vous reconnaissez vous-même qu’elle n’est pas complète, c’est-à-dire qu’elle ne peut aller que jusqu’à certaines limites ; mais j’attribue cela à son caractère “irrégulier”, si l’on peut ainsi parler, tandis que vous y voyez une nécessité de toute réalisation, quelle qu’elle soit ; c’est bien là, à ce qu’il me semble, la plus grande différence qu’il y ait entre nous.
Avant de traiter ce point plus à fond, il faut encore, pour ne rien laisser passer de votre lettre, que je formule quelques autres observations. Vous craignez de rabaisser la religion en lui reconnaissant un caractère symbolique ; pourtant, pouvez-vous nier ce caractère pour tout ce qui, dans la religion est moyen d’expression
, que ce soit dans l’ordre du dogme ou dans celui du rite ? Ne croyez point que ce soit là une raison de rejeter le pouvoir effectif du rite comme le font les protestants, bien au contraire ; et l’existence de ce pouvoir, lorsqu’on le reconnaît, est précisément un des meilleurs exemples pour montrer le rôle d’un élément symbolique comme support d’une réalisation quelconque. J’ajoute que, pour moi, symbole ou expression, c’est au fond la même chose, de sorte que le rôle de la théorie, en métaphysique, ne peut pas être autre que celui que je viens d’indiquer, et encore avec cette différence que l’efficacité n’en est pas immédiate ; mais ce qu’on connaît véritablement ne peut jamais être perdu et doit amener tôt ou tard une réalisation correspondante.
Autre chose encore : vous dites que, dans la contemplation mystique, “l’intelligence entre en jeu en mode intuitif et inexprimable”. Pour l’inexprimable, d’après ce que je viens de vous dire, c’est commun à toutes réalisations ; quand au caractère intuitif, je devrais en dire autant s’il appartient vraiment (j’entends dans l’ordre intellectuel) aux états mystiques. En effet, l’intuition intellectuelle n’est-elle pas ce qui constitue proprement et essentiellement la métaphysique ? Sans cela, celle-ci ne pourrait pas être “supra-rationnelle” comme elle doit l’être ; ne pas lui reconnaître ce caractère équivaut pour moi à nier la métaphysique, ou, ce qui revient au même, à attribuer ce nom à quelque chose qui ne sera en réalité qu’une pseudo-métaphysique. La traduction en mode rationnel, avec toutes ses imperfections inévitables, ne peut intervenir en métaphysique que pour l’exposition, non pour la connaissance même ; et c’est seulement dans cette expression rationnelle ou discursive que l’erreur risque de s’introduire, l’intuition n’en étant pas susceptible en raison de son caractère direct et immédiat.
Si j’ai fait tout à l’heure une réserve en ce qui concerne le rôle de l’intuition intellectuelle dans les états mystiques, c’est d’abord parce que sa présence est ce qui définit la métaphysique comme telle, et c’est aussi parce que je crains que vous confondiez quelque peu cette intuition intellectuelle avec la “vision intellectuelle” des mystiques, d’autant plus que je sais que beaucoup font en effet cette confusion, même parmi les théologiens. Il y a pourtant là, deux choses essentiellement distinctes : il ne faut pas oublier que la vision intellectuelle est un phénomène mystique (absolument arbitraire), phénomène qui dépasse d’ailleurs de beaucoup, comme vous le dites, toutes les lois de la psychologie (et il est permis de rire des psychologues du genre de Delacroix qui prétendent expliquer ces choses) ; mais enfin l’emploi même de ce mot de “phénomène”, si on veut lui accorder un sens (et il me semble qu’il le faut bien), n’indique-t-il pas qu’il s’agit de quelque chose qui se passe dans le domaine de l’individualité ? Et ce sont les limites de ce domaine qui, pour moi, marquent celles de la réalisation mystique ; mais il doit être bien entendu que je veux parler ici, non de l’individualité restreinte et fragmentaire qui est tout ce que l’on envisage d’ordinaire sous ce nom, mais bien de ce que j’appelle, pour l’en distinguer, l’individualité étendue
, avec le développement intégral de toutes les possibilités qu’elle comporte, et qui sont indéfinies
(mais non infinies). Vous semblez me donner raison quand vous parlez, pour le mystique, de “l’invasion en lui de quelque chose qui n’est pas lui”, et que je ne puis interpréter comme “son accession à un domaine supra-individuel”, mais seulement comme l’action d’un principe supra-individuel dans le domaine individuel. Vous voudrez bien réfléchir un peu à cette expression de “phénomène mystique”, et me dire si vous lui trouvez une autre signification possible ; pour ma part, je ne lui en vois pas. En tous cas, il ne peut évidemment être question de “phénomènes” d’aucune sorte au point de vue métaphysique ; avec mon interprétation cela s’explique par le caractère universel de tout ce qui est métaphysique, et, d’autre part, c’est peut-être ce qui marque le plus nettement la différence profonde entre les deux modes de réalisation, mystique et métaphysique, parce que, en indiquant leurs domaines respectifs, cela montre par là même jusqu’où l’un et l’autre peuvent conduire ; et je reviens ainsi à la question de la possibilité d’une réalisation “complète”.
22 décembre : – Moi aussi, j’ai été obligé d’interrompre ma lettre ; je vais la reprendre aujourd’hui au point où je l’avais laissée.
Vous dites qu’“une réalisation complète et absolue sous tous les rapports supposerait la libération totale et effective de toutes les conditions de l’existence humaine”. Moi-même, je ne crois pas avoir jamais dit autre chose et même j’ajouterai : non seulement de l’existence humaine, mais aussi de tout autre mode d’existence individuelle, quel qu’il soit. Nous sommes donc complètement d’accord sur ce point ; seulement, nous ne le sommes plus sur les conséquences qu’il convient d’en tirer. Cela vient surtout de ce que vous considérez toujours l’être humain uniquement comme être humain, et, à ce point de vue, vous avez certainement raison, puisque l’état humain est un état individuel et conditionné, il est évident que l’être ne peut, en restant dans cet état, se libérer des conditions qui le définissent précisément, et qui, en somme, font toute sa réalité, du moins lorsqu’on se borne à l’envisager en lui-même. Puisque vous admettez que le mystique “n’est jamais libéré que partiellement et virtuellement”, c’est donc qu’il n’est jamais autre chose qu’un individu humain ; il a, comme tout être individuel, la possibilité d’être autre chose, mais la possibilité seulement. Je ne vois donc pas comment vous pouvez logiquement penser qu’il atteint un domaine supra-individuel ; il me semble plutôt que nous devrions être tout à fait d’accord en ce qui concerne le mystique : il étend son individualité indéfiniment, il peut parvenir à réaliser toutes les possibilités dont elle est capable : mais l’individualité étendue n’en reste pas moins l’individualité, avec toutes les conditions limitatives qui la font être ce qu’elle est.
Maintenant, voici l’autre point de vue, celui que vous n’avez pas envisagé, l’être qui dans un certain mode d’existence est un individu humain, (une chose ne peut pas être autre chose que ce qu’elle est) (Principe d’identité) peut aussi être autre chose ; et il peut l’être, non pas seulement successivement, mais aussi bien simultanément, et même mieux, puisque le temps, n’étant qu’une des conditions spéciales de l’état individuel humain, n’a pas à intervenir pour tout ce qui est en dehors de cet état. Je ne crois pas que les expressions d’ avant et d’ après employées par rapport à l’existence humaine dans son ensemble, soient susceptibles d’un sens autre que celui d’une succession purement logique et causale ; mais un rapport de causalité, aussi bien entre des états d’existence différents qu’à l’intérieur d’un même état, suppose nécessairement une simultanéité. Je ne veux pas dire qu’il n’y ait pas, en dehors de l’état humain, des modes de succession plus ou moins analogues au mode temporel, et pouvant être compris avec celui-ci dans un même terme plus général, comme celui de “durée” ; mais ces modes ne sont jamais, comme le temps lui-même, que des conditions particulières, de tel ou tel état d’existence, et, par suite, n’ont pas à intervenir non plus lorsqu’on se place dans l’universel, c’est-à-dire lorsqu’on envisage les possibilités de l’être total, au lieu de se limiter à celles d’un de ses états. Et j’ajouterai qu’alors seulement l’être est envisagé métaphysiquement, puisque le point de vue métaphysique est proprement le point de vue de l’universel.
Vous ne contesterez certainement pas, je crois, que l’être humain peut être autre chose que ce qu’il est en tant qu’individu et que, en tant qu’il est autre chose, il n’est plus soumis aux conditions de l’existence humaine ; en particulier, il n’est plus soumis au temps, qui est une de ces conditions. Cela revient à dire qu’une réalisation se rapportant aux états extra-individuels ne peut pas être astreinte à ne se produire qu’après l’existence humaine, plutôt que pendant ou même avant
(ces mots étant pris ici dans leur sens temporel ordinaire, lequel ne peut s’appliquer vraiment qu’à l’intérieur de l’existence humaine). Par conséquent, l’état humain pourra, tout aussi bien que n’importe quel autre état d’existence, être pris pour base d’une telle réalisation.
Toute la difficulté pour vous me paraît donc ne venir que de ce que vous ne vous placez pas dans ce que nous pouvons appeler le “non-temps”. Je conviens qu’il peut être quelquefois assez difficile de se débarrasser du point de vue temporel ; et pourtant je crois que vous reconnaissez vous-même qu’il le faut bien, ou que sans cela il faudrait renoncer à toute métaphysique. Le plus difficile, à mon avis, c’est de concevoir les rapports du temps et du “non-temps” ; on peut cependant y arriver (remarquez bien que je dis concevoir, et non pas imaginer).
Maintenant, vous dites que “la réalisation absolue ou totale, l’unité infinie, la vision béatifique ne peut-être atteinte en cette vie
”. Ici encore, nous sommes bien d’accord, et penser autrement serait tout à fait contradictoire, puisque ce serait tout simplement penser que l’universel peut-être compris dans l’individuel, ou l’inconditionné dans le conditionné (la vie n’étant du reste, tout comme le temps et l’espace, qu’une des conditions de l’existence humaine individuelle). Je n’ai donc jamais voulu dire que la réalisation complète était possible “en ce monde”, car, par “ce monde”, je ne peux pas entendre autre chose que l’ensemble des conditions de notre individualité actuelle. Seulement, en affirmant cette impossibilité, je ne veux pas dire non plus qu’une telle réalisation doive nécessairement être différée jusqu’après la mort, puisque précisément cet après n’a plus de sens dans l’ordre extra-individuel, le seul dont il y ait à tenir compte en ce qui concerne cette réalisation. Supposer cela, c’est supposer que l’inconditionné est affecté par les contingences relatives au cours de l’existence humaine, à son commencement et à sa fin (qui ne sont commencement et fin que du point de vue de l’individualité, et je dirai même de l’individualité restreinte), c’est donc regarder l’inconditionné comme conditionné, c’est-à-dire encore retomber exactement dans la même contradiction que tout à l’heure, quoique d’une autre façon.
Ainsi, l’individu, en tant qu’individu, ne peut aucunement sortir des conditions qui le font être tel ; mais l’être qui est un individu humain est aussi autre chose en même temps, et c’est à ce titre qu’il peut rendre effective la communication qui existe virtuellement entre son état humain et ses autres états (et cela pour tout ou partie des états en question). Que ce résultat soit obtenu à partir de l’état humain ou de n’importe quel autre, il est d’ailleurs finalement le même, car l’état humain doit nécessairement se retrouver, au même titre que tous les autres, dans l’être total. D’autre part, tous les êtres ayant à cet égard des possibilités rigoureusement équivalentes, la réalisation devra finalement être atteinte par tous, à partir d’un état ou d’un autre ; vous voyez que je vais ici plus loin que vous, et que, pour moi, c’est seulement au point de vue humain que “beaucoup (et même tous) sont appelés, mais peu sont élus” ; mais, à ce point de vue, il est parfaitement vrai que “peu sont élus”, c’est-à-dire que peu réalisent effectivement à partir de l’état humain, soit pendant la vie, soit après la mort, c’est-à-dire, pour parler d’une façon plus exacte métaphysiquement, soit la partie de l’individualité humaine que représente l’existence terrestre, soit dans l’extension ou le prolongement posthume de cette même individualité (prolongement qui peut d’ailleurs être envisagé comme “perpétuel”, c’est-à-dire temporellement indéfini).
En arrivant à ce point, il se présente une difficulté : il semblerait, d’après ce que je viens de vous dire, que cela n’a aucune importance que l’individualité humaine soit prise pour base de la réalisation plutôt que n’importe quel autre état, si le résultat final doit être identique dans tous les cas. De plus, l’état humain n’est qu’un état parmi les autres et comme les autres ; du point de vue de l’universel, s’il ne peut en rien être désavantagé par rapport aux autres, il ne peut prétendre non plus à aucun privilège. Cependant, il importe au contraire beaucoup que cet état humain fournisse la base effective de la réalisation ; mais, pour le moment, je ne peux guère insister là-dessus, et je me contenterai de vous assurer que la difficulté que je viens de vous signaler (afin d’aller au-devant d’une objection que vous m’auriez certainement faite de vous-même) n’est nullement insoluble, encore qu’il faille beaucoup de précautions pour en exprimer à peu près convenablement la solution.
Il reste encore un autre côté de la question : que devient l’individualité humaine pour l’être qui est parvenu à la réalisation complète ? En un sens, elle est comme si elle n’existait pas, car toute contingence n’est rien au regard de l’universel ; mais en un autre sens, elle est, dans l’être total, un élément aussi nécessaire que tous les autres (avec un symbolisme mathématique, on pourrait représenter l’être total non pas comme une somme arithmétique, mais comme une intégrale de tous ces éléments qui sont ses états d’existence). En tous cas, dès lors que l’être est dans un état inconditionné, les conditions de son état individuel, n’étant plus limitatives, ne peuvent exister pour lui qu’en mode illusoire ; mais, quant aux apparences et par rapport aux autres individus humains, il n’y a rien de changé. Je ne sais si je me fais très bien comprendre sur ce point ; ce sera à vous de me dire s’il est nécessaire d’y apporter quelques précisions complémentaires.
Sous un certain rapport, on pourra dire que la réalisation métaphysique s’opère en sens inverse de la réalisation mystique. En effet, cette dernière implique l’action d’un principe universel dans le domaine individuel, action qui peut être désignée symboliquement comme une “descente” de ce principe (mais, bien entendu, sans que le principe en soit aucunement affecté). D’autre part, la réalisation métaphysique peut être regardée en quelque sorte comme une prise de possession des états supérieurs, c’est-à-dire comme une “ascension” de l’être réalisé dans ces états. Naturellement “descente” et “ascension” ne sont ici que des expressions figurées ; mais c’est en somme une autre façon d’exprimer le caractère “actif” de l’une des deux réalisations par rapport au caractère “passif” de l’autre. Du reste, l’opposition n’existe que sous un rapport, quant aux moyens et non quant aux fins ; la réalisation complète entraîne nécessairement par surcroît les effets que produit toute réalisation partielle.
À l’égard de l’opposition relative que je viens de vous indiquer, je note encore spécialement votre citation du Symbole de St. Athanase : “Non conversione divinitatis in carnem, sed assumptione humanitatis in Deum”. On pourrait en trouver là une application, peut-être inattendue pour vous, au sujet du caractère “non-mystique” de certains états que vous regardez cependant comme mystiques. Cela prouve une fois de plus combien il est nécessaire de savoir exactement ce qu’on entend par “mystique” ; il me semble bien que, si l’on écarte quelqu’un des caractères qui me paraissent essentiels à sa définition, ce mot n’offre plus aucun sens précis, et que, par suite, il n’y aurait même plus d’intérêt à le conserver, dès lors qu’on voudrait y faire tout rentrer, c’est un peu comme le cas des termes corrélatifs, qui ne peuvent avoir de sens que l’un par rapport à l’autre.
Il faut encore, pour n’être pas trop incomplet, marquer une différence des deux réalisations quant à leurs préparations respectives : la préparation théorique est indispensable à la réalisation métaphysique, mais non à la réalisation mystique ; cela vous l’admettez comme moi. J’ajouterai seulement que cette préparation théorique ne concerne que ce qui est de l’ordre métaphysique pur, à l’exclusion de tout ce qui est de l’ordre des connaissances relatives (comme la connaissance proprement scientifique), qui est ici sans aucune importance. D’un autre côté, il y a aussi une certaine préparation qui est tout à fait particulière à la réalisation mystique : c’est celle que l’on pourrait appeler “morale”, si ce mot ne risquait pas d’être pris dans un sens plutôt défavorable ; cette préparation, dont la nature est étroitement connexe de l’élément sentimental du mysticisme, étant de l’ordre des contingences humaines (sinon même sociales), ne pourraient avoir aucun effet quant à la réalisation métaphysique. Cela vous paraîtra sans doute un peu étrange, car je crains que vous ne voyiez entre le point de vue métaphysique et le point de vue moral la possibilité d’un rapport qui, pour moi, ne peut pas exister. Je sais bien, d’autre part, que l’idée de “charité”, à laquelle je pense plus particulièrement ici, est susceptible d’une certaine transposition analogique ; mais ne pourrait-on en dire autant de toute idée de n’importe quel ordre ? Et, puisque l’ordre intellectuel est le seul qui soit en rapport direct avec l’universel, n’est-il pas préférable d’envisager seulement, au point de départ, ce qui est purement intellectuel, sans aucun mélange du domaine sentimental ? Du reste, les conséquences n’ont rien qui puisse inquiéter personne, puisque, dans les résultats, tout le reste se retrouvera également comme par surcroît
.
Il semble d’ailleurs (mais vous ai-je bien compris sur ce point ?) que même la préparation “morale” ne vous apparaît pas comme absolument indispensable à la réalisation mystique ; cela vous aidera à comprendre qu’elle soit tout à fait indifférente à un autre mode de réalisation mais en même temps cela montrerait encore ce caractère “irrégulier” qui est propre au mode mystique. Là, il est bien vrai qu’il n’y a aucune méthode ; mais je ne peux pas dire comme vous qu’il n’y en a aucune pour “réaliser” en quelque mode que ce soit. Toute méthode n’est que préparatoire, bien entendu ; mais, même avec cette restriction, vous ne voulez pas l’admettre, parce que, dites-vous, “ce serait admettre que le surnaturel obéit à la nature”. Est-ce bien exact ? Si cette préparation est purement métaphysique
? Le mot même de “métaphysique”, ne veut-il pas dire “au-delà de la nature” ? Il n’y a pas de conciliation possible entre la métaphysique et un “naturalisme” quelconque, tandis que le mysticisme peut, sans se contredire et sans se nier lui-même, admettre un certain “naturalisme”, à titre provisoire tout au moins. Parler de surnaturel ou de métaphysique, ce ne sont sans doute que deux façons différentes d’exprimer des choses équivalentes, pour ne pas dire identiques ; c’est pourquoi il importe d’insister avant tout sur le caractère “supra-rationnel” de la métaphysique vraie. Bien entendu, rien de ce que les philosophes modernes croient pouvoir appeler métaphysique ne saurait rentrer dans une telle conception ; tout cela n’est pour moi que de la pseudo-métaphysique.
Le caractère relatif et “phénoménal” de l’ordre mystique se manifeste encore dans ce fait que les états mystiques sont susceptibles de contrefaçon : il y a une “mystique diabolique” aussi bien qu’une “mystique divine”, et les apparences extérieures peuvent être les mêmes dans les deux cas. En métaphysique, il n’y a rien de tel, parce que, n’ayant pas affaire aux phénomènes, on est par là même en dehors de toute dualité de ce genre.
Quant au “don” mystique, je l’interprète en ce sens que l’individu ne peut, par ses moyens, entrer en rapport avec l’universel ou que, considéré simplement en lui-même il n’est absolument rien par rapport à l’universel. Je suppose bien, d’ailleurs, que les différences qui ne sont que dans le langage ne peuvent pas vous embarrasser : du langage métaphysique au langage théologique ou inversement une traduction peut être plus ou moins difficile, mais je suis persuadé qu’elle est toujours possible, à l’exception de ce qui, dans la métaphysique, ne trouve pas sa correspondance en théologie (l’inverse d’ailleurs n’ayant pas lieu).
Je m’arrête, car ma lettre, déjà bien plus longue que la vôtre, finirait par devenir un véritable volume. Naturellement, je ne vous demanderai pas de me répondre tout de suite sur tous les points ; mais, si certaines choses vous paraissent trop peu claires, ce qui n’aurait rien d’étonnant, je vous serais reconnaissant de me le dire nettement et de provoquer de nouvelles explications.
Du reste, vous pouvez penser combien il m’est agréable de sortir un peu des préoccupations de la classe !
En récrivant à Germain, je lui ai parlé de nouveau des questions touchant l’enseignement de la philosophie ; il vous en aura sans doute fait part. Je me suis aperçu qu’il avait changé d’avis là-dessus depuis le mois de septembre ; je crains qu’il ne se fasse illusion sur la possibilité pour ses élèves de s’assimiler des notions métaphysiques, mêmes élémentaires.
À l’occasion de la nouvelle année, nous vous adressons, Chère Mademoiselle, nos souhaits les meilleurs pour vous et pour toute votre famille, et nous vous prions de croire à toute notre sympathie.
René Guénon
Блуа, 19 декабря 1918 г.
(перевод на русский язык отсутствует)