Blois, le 8 décembre 1918
Chère Mademoiselle,
Nous avons reçu, voici déjà quelques jours, le numéro de la “revue des jeunes” que vous avez eu l’amabilité de nous envoyer, et nous avons appris ainsi que vous étiez de retour à Saint-Germain. Madame votre mère est-elle revenue de Suisse avec vous et comment se trouve-t-elle maintenant ? – Pour nous, notre retour d’Algérie s’est accompli sans incident fâcheux, du moins jusqu’à Paris, où nous avons été tous les trois pris de la grippe presque dès notre arrivée ; c’est tout juste si nous avons pu repartir pour Blois, la veille de la rentrée. Au bout d’une semaine et demie, le Collège a été licencié à cause de l’épidémie, ce dont je n’ai pas été fâché, car j’avais grand besoin d’un peu de repos pour achever de me remettre. La rentrée définitive ne s’est faite que le 15 novembre, mais avec quatre professeurs malades, de sorte que, depuis ce temps, j’ai du service supplémentaire : le français en troisième, ce qui est fort peu intéressant ; je souhaite que cela ne se prolonge pas trop. En temps normal, j’ai beaucoup moins à faire ici qu’à Sétif ; j’espère donc avoir la possibilité de travailler un peu pour moi, ce qui me serait d’autant plus nécessaire que j’ai l’intention d’essayer l’agrégation à la fin de l’année, encore que le programme n’en soit pas des plus satisfaisant. Ce concours est réservé aux professeurs et délégués en exercice depuis deux ans au moins, ce qui désole Germain qui ne se trouve pas dans ce cas ; peut-être vous en a-t-il parlé. Nous l’avons vu plusieurs fois pendant les quelques jours que nous avons passés à Paris ; il nous a appris alors qu’il était nommé à Stanislas pour remplacer Maritain qui avait demandé un congé d’un an. Je ne sais si ses nouvelles occupations l’absorbent au point de lui faire oublier ses amis, mais, depuis que nous sommes ici, il ne nous a pas donné le moindre signe de vie aussi me suis-je finalement décidé à lui écrire pour savoir ce qu’il devient, et je l’ai fait aujourd’hui même. La préparation de son cours semblait lui donner quelques préoccupations, et de plus il doit avoir une classe assez nombreuse, inconvénient que je n’ai pas ici.
On m’a demandé de faire des comptes rendus d’ouvrages pour la “revue philosophique” ; j’ai accepté, quoique ce ne soit pas toujours un travail des plus agréables. En tous cas, il ne me serait guère possible, cette année encore, d’entreprendre quelque chose de plus sérieux.
J’ai lu avec grand intérêt l’article de Monsieur votre père ; bien que je ne sois pas très compétent pour les choses artistiques, certaines idées qui y sont exprimées m’ont beaucoup plu, même à un point de vue différent.
Ainsi pour la distinction du symbole et de l’allégorie ; j’ai toujours fait la différence, mais sans trouver le moyen de l’exprimer bien nettement ; il me semble que ce point serait à approfondir. D’autre part, la définition de l’idolâtrie me paraît tout à fait juste ; il en résulterait cette conséquence que l’idolâtrie peut exister partout et toujours chez ceux qui ne comprennent pas le symbole, mais qu’aucune doctrine idolâtre en principe n’a jamais existé, et c’est exactement ce que je pense moi-même à cet égard.
Dans le même numéro de la “Revue des jeunes”, j’ai noté ce qui est dit à propos d’un livre sur “l’introduction de la scolastique dans l’enseignement secondaire”. Je me suis même demandé si l’auteur de ce livre, qui signe “Miles Christi”, n’aurait pas quelques rapports avec Maritain, car Germain m’a montré le cours que celui-ci faisait à Stanislas, et il est entièrement scolastique, et même, m’a-t-il semblé, un peu trop difficile à suivre pour les élèves d’une classe de philosophie, qui n’y ont généralement pas d’aptitudes spéciales, et qui d’ailleurs, n’y ont été nullement préparés par l’enseignement qu’ils ont reçu jusque là. L’entreprise me paraît donc présenter beaucoup de difficultés et peut-être même certains inconvénients ; en écrivant à Germain, je lui communique quelques réflexions à ce sujet ; du reste, il semblait assez hésitant sur ce qu’il devait faire lui-même pour son enseignement. En tous cas, la question vaut certainement la peine d’être discutée. Si cela vous intéresse, vous pourrez, lorsque vous verrez Germain, lui demander qu’il vous fasse part de ce que je lui en dis, ainsi que de la question de l’existence d’une “philosophie universitaire”. Je lui demande son avis sur tout cela, et serais très heureux d’avoir le vôtre également.
Vous avez sans doute appris la mort de M. Milhaud, survenue quelques jours avant la libération de Lille : il n’aura donc pas pu revoir son fils, qui s’y trouvait retenu depuis le début de la guerre.
Nous avons su avec plaisir, ces jours-ci, l’élection du P. Sertillanges à l’Institut. Je regrette bien de n’avoir pu faire encore sa connaissance comme vous l’aviez projeté, surtout après ce que vous m’avez écrit l’an dernier de son appréciation sur les idées métaphysiques dont vous lui aviez parlé ; espérons pourtant qu’une occasion favorable finira par se présenter quelques jours.
Vous êtes vous remise aux travaux philosophiques ? Pouvez-vous trouver le temps de suivre de nouveau quelques cours ? J’espère bien que vous me tiendrai au courant de tout cela, qui m’intéresse toujours vivement. Je n’oublie pas non plus que vous m’aviez promis une réponse à ce que je vous avais écrit il y a déjà longtemps.
Nous sommes bien heureux de la tournure inattendue qu’ont pris les événements ; personne n’aurait pu prévoir une fin si heureuse et surtout si prompte. Si seulement tout cela pouvait amener quelque changement dans la mentalité générale !… Mais je crains bien qu’il n’y faille pas trop compter.
Veuillez être notre aimable interprète auprès de toute votre famille, et recevoir pour vous, chère Mademoiselle, mes compliments respectueux, ainsi que les bonnes amitiés de ces dames.
René Guénon
Блуа, 8 декабря 1918 г.
(перевод на русский язык отсутствует)