Sétif, 3 janvier 1918
Chère Mademoiselle,
Quand j’ai reçu votre aimable lettre, la semaine dernière, je pensais vous écrire, et je l’aurais fait plutôt sans une grippe qui m’a rendu assez souffrant, et dont je ne suis même pas encore complètement débarrassé. Nous avons eu un froid très intense ces jours derniers : jusqu’à moins douze la nuit ; la température semble se radoucir, heureusement, mais vous voyez qu’il n’y a pas qu’en France qu’on souffre des rigueurs de l’hiver.
Je ne sais si Germain vous a dit quelles sont les classes que j’ai à faire ici : en plus de la philosophie, j’ai le français en Première et le latin en Première et en Seconde, ce qui ne m’amuse pas du tout, je vous assure, d’autant plus que les élèves sont en général d’une nullité extraordinaire, surtout en latin. Il est vrai que, pour les examens, on est moins difficile à Alger qu’à Paris ; et puis, comme les candidats ont, pour la plupart, de très bonnes notes en arabe, il leur suffit d’avoir 4 ou 5 en français et autant en latin pour être reçus. Je n’ai que très peu d’élèves en philosophie : trois seulement, plus deux de mathématiques ; ceux-là ne vont pas mal, ils s’y sont même mis plus vite que cela n’arrive souvent. Les élèves de Première et de Seconde sont bien plus nombreux, malheureusement, et la correction de leurs devoirs me prend beaucoup de temps, de sorte que, jusqu’ici, je n’ai pas encore pu travailler pour moi. Je ne sais même pas trop comment je ferais si je n’avais mon cours tout préparé d’avance. Ce surcroît de besogne est dû au manque de professeurs, chose d’autant plus étonnante que le collège est important et compte près de 400 élèves. Songez qu’un seul professeur est obligé de faire le latin en Troisième, Quatrième, Cinquième et Sixième, et alors on réunit les classes deux par deux ; dans ces conditions, il n’y a vraiment pas lieu de s’étonner de la faiblesse des résultats. Nous habitons tout près du collège, de sorte que je n’ai plus la fatigue des voyages quotidiens, ce qui est appréciable, surtout en hiver. Il y a encore ici un autre avantage pour moi : c’est que le poste que j’occupe était vacant d’une façon définitive, son titulaire ayant été nommé à Blidah ; je n’ai donc plus à craindre la même mésaventure que l’an dernier, tandis que, si j’avais encore remplacé un mobilisé, celui-ci aurait toujours pu revenir d’un moment à l’autre, et alors il aurait fallu changer de nouveau. Ce n’est pas que nous ayons l’intention de rester ici indéfiniment ; seulement, il faudra peut-être que nous y prolongions notre séjour un peu plus que nous n’y comptions, car je ne peux pas abandonner un poste sûr pour un autre qui ne sera encore une fois que du provisoire. Ce qui nous est le plus pénible ici, c’est de nous sentir si loin de tous nos amis ; mes collègues sont très gentils, le Principal également, et les relations avec eux sont assez agréables, mais comme milieu intellectuel, cela laisse plutôt à désirer. En général, les gens d’ici ne s’occupent guère que de commerce et d’affaires ; tout le reste semble les laisser indifférents : ainsi, personne ne parle jamais de la guerre ; c’est trop loin et cela ne les touche pas assez. Nous ne serions au courant de rien si nous n’avions les journaux de France et encore ne nous parviennent-ils que très irrégulièrement, le plus souvent au bout d’une semaine. C’est surtout quand nous sommes plusieurs jours sans avoir de courrier que nous sentons notre éloignement ; et, comme la région est certainement une des moins intéressantes de l’Algérie à tous égards, ce ne serait pas très gai si cela devait durer très longtemps. Enfin, dans les circonstances actuelles, il faut encore s’estimer heureux de n’avoir pas d’autres ennuis que ceux-là.
Nous avons eu douze jours de vacances, qui se terminent aujourd’hui ; le temps a été si mauvais que nous n’avons pas osé nous risquer à faire un petit voyage comme nous en avions l’intention tout d’abord ; et je crois que nous avons bien fait, car il paraît qu’il y a eu partout de la neige ou de la pluie. Du reste ce n’aurait peut-être pas été très prudent avec ma grippe, et d’autant plus que ma tante a été, elle aussi, très fatiguée par le froid ; ce sera donc pour Pâques probablement.
Je laisse à ma femme le soin de vous donner d’autres détails sur le pays comme vous le lui demandez, et je vais maintenant tâcher de répondre à votre lettre, ou plutôt à vos deux lettres, car je n’oublie pas celle de septembre. Germain nous avait écrit que vous aviez été admise à suivre les cours de la faculté de théologie, toutes nos félicitations. Je comprends assez votre horreur de l’exégèse ; quand à l’étude de l’hébreu, vous ne nous dites pas si elle vous intéresse. Et votre projet de thèse pour le doctorat en philosophie, pensez-vous pouvoir le mettre bientôt à exécution ?
Comme vous devez le penser, l’appréciation si favorable du P. Sertillanges à mon égard, que vous me transmettez, m’a fait le plus grand plaisir ; je regrette d’autant plus vivement de n’avoir pu faire sa connaissance au moment où vous aviez si aimablement projeté de nous réunir, mais j’espère bien que l’occasion s’en présentera quelques jours. Ce que vous me rapportez m’intéresse d’autant plus que ce n’est pas dans les milieux universitaires que je compte trouver jamais la moindre compréhension des choses métaphysiques.
Je crois aussi qu’on aurait tort de n’attacher aucune importance métaphysique à la théologie, mais qu’il faut maintenir, malgré cela, une séparation très nette entre les deux domaines. Bien des vérités métaphysiques sont assurément susceptibles d’une application théologique, mais il faut alors qu’elles soient traduites en un langage tout différent, et cette différence tient à celle des points de vue auxquels on se place. Aussi, je pense que le mieux, quand on fait de la métaphysique pure, est de ne pas se préoccuper des applications théologiques possibles, non plus que des autres applications de tous ordres, ce qui est loin de vouloir dire que ces applications soient sans intérêt en elles-mêmes.
Maintenant, si vous trouvez des correspondances plus nettes chez les théologiens que chez les philosophes cela ne me surprend pas outre mesure, car, si la théologie n’est pas et ne peut pas être de la métaphysique pure, la philosophie en est souvent bien plus éloignée encore. Cela est peut-être moins vrai de la philosophie catholique que de la philosophie universitaire, mais pourtant presque tout ce qui a été écrit dans les temps modernes (je ne parle pas ici du moyen-âge) doit forcément se ressentir plus ou moins de la mentalité générale.
Quant à la mystique, je ne la méprise pas aussi complètement que vous semblez le croire ; je ne regarde point la “réalisation” mystique comme illusoire, mais seulement comme incomplète, et je vous accorde très volontiers qu’il y a là quelque chose de plus que la simple théorie. Seulement, je pense que vous reconnaîtrez, de votre côté, que cette réalisation diffère profondément de la réalisation métaphysique, et cela dans son principe même puisqu’elle s’effectue en mode passif ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle ne peut pas dépasser certaines limites. Pour plus de précision, je dirai que ces limites sont celles d’un état individuel envisagé dans l’intégralité de son extension, quant aux autres états, ils ne peuvent alors être perçus que par réflexion en quelque sorte, et non pas d’une façon directe et immédiate. Une seconde conséquence du caractère passif de la réalisation mystique, c’est son défaut d’ordre : s’y mélangent des éléments très divers d’où une confusion entre l’intellectuel et le sentimental, confusion qui est d’ailleurs inévitable toutes les fois qu’une certaine réalisation n’est pas appuyée sur une base théorique suffisante. Il me semble du reste, d’après ce que vous me dites, que le Père Sertillanges reconnaît l’existence de cette confusion, sans doute, on peut toujours dégager les éléments intellectuels qui s’y trouvent, mais ce qu’on obtiendra ainsi aura perdu par là même le caractère proprement mystique. Cela pourra être plus intéressant pour faire certains rapprochements mais à la condition d’avoir déjà acquis d’autre part les données métaphysiques voulues, car il sera peu sûr d’entreprendre des études métaphysiques en se basant sur les écrits des mystiques, même les plus orthodoxes ; je crois que vous m’accorderez encore ce dernier point sans trop de difficultés.
Maintenant, peut-on parler de “mystiques intellectualistes” comme vous le voudriez ? Comme ce qui caractérise essentiellement le mysticisme comme tel paraît être la présence de l’élément sentimental, il me semble que tout ce qu’on a le droit de dire, c’est qu’il peut se trouver dans le mysticisme des reflets d’intellectualisme ; mais ces reflets ne correspondraient-ils pas précisément à la réflexion des états supérieurs que la réalisation mystique n’atteint pas directement ? Quant à Spinoza, que vous me citez à ce propos, je ne sais pas jusqu’à quel point on peut le dire mystique au sens propre de ce mot, mais, en tous cas, je n’accepterais pas de le regarder comme vraiment intellectualiste, bien qu’il ait été, à certains égards, plus loin que le rationalisme cartésien, grâce à la connaissance qu’il avait de la philosophie judaïque du moyen-âge, et en particulier de Maïmonide ; mais il resterait à déterminer jusqu’à quel point il a compris celui-ci, qui semble lui être bien supérieur, encore que les Juifs n’aient jamais été très métaphysiciens.
Vous avez raison de ne pas vouloir séparer la réalisation de la théorie et de dire qu’elle forme un tout indissoluble ; en métaphysique pure également, il doit en être ainsi, mais la théorie doit cependant précéder toute réalisation, parce qu’elle seule peut fournir à celle-ci la base indispensable. En d’autres termes, la connaissance théorique est la préparation nécessaire de la connaissance effective, mais elle ne peut être que cela, et ce caractère doit influer sur la façon dont sera présenté l’exposé de la théorie elle-même. Je veux dire que, même si on laisse de côté tout ce qui n’est pas d’ordre exclusivement théorique, il n’en faudra pas moins tenir compte de ce qui devra ainsi rester “sous-entendu” ; c’est ce qui se produit pour l’emploi des mots “virtuellement” et “effectivement” qui nous a justement amené à aborder cette question de la réalisation. J’espère que vous me direz dans votre prochaine lettre si vous concevez mieux la possibilité de la réalisation métaphysique, maintenant que j’ai essayé de vous indiquer ce qui la distingue de la réalisation mystique. Je dois d’ailleurs ajouter que cette dernière est la seule chose qu’on puisse trouver en Occident quand on veut sortir du point de vue simplement théorique. Et pourtant, ici encore, je suis tenté de faire une restriction : peut-être y a-t-il eu autre chose au moyen-âge, mais alors c’est quelque chose que nous ne connaissons plus du tout ; cela s’est-il perdu complètement, où en est-t-il subsisté quelques traces qui, en ce cas, seraient bien cachées ? C’est là une question qu’il serait intéressant d’élucider, mais je crois que c’est fort difficile.
Quant à “l’effort de vie intérieure” vous avez très bien vu que ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit, ni même de rien d’analogue à cela, quand on parle de réalisation métaphysique. Cela ne pourrait même avoir aucun sens ici, puisque cette réalisation doit précisément aller au-delà de la vie, aussi bien que de toutes les autres conditions limitatives qui définissent tel ou tel état particulier d’existence. D’ailleurs, les mystiques eux-mêmes vont déjà beaucoup plus loin que le domaine de la psychologie, sans sortir pour cela de l’état individuel humain, ni, par conséquent, de la vie qui est une des conditions de cet état. Cette expression de “vie intérieure” a pris un sens bien fâcheux avec les modernistes, sens qui n’est pas sans quelque rapport avec celui de “l’intuition” bergsonienne ; ce ne sont même là, au fond, que des expressions diverses d’une même tendance.
À propos de ce qui précède, je note encore pour y revenir une autre fois, que l’affirmation de l’identité métaphysique du possible et du réel prend un sens beaucoup plus précis quand on le rapporte au point de vue de la “réalisation”, et que c’est même ce point de vue seul qui peut lui donner toute la portée qu’elle doit avoir. Je vous avais promis de vous reparler aussi de différentes autres choses ; vous serez bien aimable de me les rappeler à la prochaine occasion.
Je passe à un autre point : en distinguant dans l’être humain l’élément sentimental et l’élément mental, il est bien entendu que je ne veux parler que de ce qui est individuel ; il ne peut donc pas être question alors de l’élément intellectuel proprement dit, qui est supra-individuel, vous objectez à cela que “l’individu est virtuellement tout-connaissant” ; mais on ne peut pas dire cela, car, si c’est vrai de l’être humain, ce n’est pas en tant qu’individu, mais bien, au contraire, en tant qu’il se rattache aux états supra-individuels et qu’il a la possibilité d’entrer en possession de ces états, lesquels ne constituent avec l’état individuel qu’un seul et même être total. Maintenant, l’élément intellectuel est précisément ce qui relie entre eux tous ces états de l’être total ; mais, c’est pour cela qu’il n’appartient au domaine d’aucun de ces états pris en particulier ; il rencontre seulement ce domaine en un point, qui en constitue d’ailleurs le centre véritable. C’est seulement cette rencontre ou cette incidence, avec la réfraction qui en est la conséquence, qui peut, lorsqu’il s’agit de l’état individuel humain, devenir consciente ; et c’est là, d’ailleurs, une condition nécessaire pour que cet état puisse servir de base à une réalisation atteignant les états supra-individuels. Pour ces derniers, il ne peut plus être question de “conscience” au sens propre de ce mot ; ou bien, si l’on veut continuer à se servir de ce terme en le transposant dans l’universel, il faut avoir le plus grand soin d’indiquer qu’on ne le prend plus dans son acception ordinaire et “psychologique”. Je ne sais si je me fais suffisamment comprendre ; mais, en tous cas, je ne vois pas pourquoi il y aurait lieu de donner à l’élément intellectuel un autre nom, du moins quand on se tient strictement au point de vue métaphysique ; il peut en être autrement quand on veut passer de là à cette “traduction” théologique dont je vous parlais précédemment.
Je ne sais pas au juste en quel sens vous prenez l’idée d’“incarnation” quand vous dites que je dois la regarder comme anti-métaphysique ; pourriez-vous me donner quelques précisions là-dessus ? De quelques façons qu’on l’entende, il faut cependant maintenir que le principe intellectuel est essentiellement “non-incarné”, en raison de son caractère extra-individuel. À plus forte raison en est-il de même de la “personnalité”, dont ce principe intellectuel est en quelque sorte la projection à travers tous les états de l’être ; si vous ne voyez pas encore nettement le sens de ce terme de “personnalité”, je vous prierai de me poser à ce sujet quelques questions précises, et je m’efforcerai d’y répondre de mon mieux.
La notion de la “puissance obédientielle”, dont vous m’indiquez la définition, paraît en effet se rapprocher de la conception métaphysique des états multiples de l’être. Seulement, n’y a-t-il pas lieu d’établir, pour cette définition, une distinction entre le cas de la nature humaine et celui de la nature angélique, celle-ci ne comportant pas les mêmes possibilités que celle-là ? La question mériterait sans doute d’être examinée d’un peu plus près. Quant à la non-contradiction intrinsèque, elle est un caractère de toute possibilité quelle qu’elle soit, mais elle ne peut à aucun degré être regardée comme une “limitation”, car cela reviendrait à dire que l’impossible, qui n’est rien, limite le possible, qui est tout ; dire que les possibilités sont “limitées” par la non-contradiction intrinsèque est une imperfection de langage qu’il serait très difficile d’éviter.
Pour le vocabulaire je ne crois pas qu’une grande complication soit si nécessaire que cela à la précision ; je crois même que la perfection apparente qu’elle donne à l’expression est tout illusoire et ne compense pas les inconvénients qui peuvent, d’autre part, résulter de cette complication. Ces questions de vocabulaire n’ont d’ailleurs en elles-mêmes qu’une importance assez secondaire ; l’essentiel est de se faire comprendre le mieux possible, et c’est pourquoi je trouve qu’il faut éviter les complications inutiles ; au lieu d’inventer des termes nouveaux, il est préférable de bien préciser le sens de ceux qu’on emploie, sans se préoccuper outre mesure de l’abus qui a pu en être fait par d’autres.
Je vous disais que je n’avais pas encore trouvé le temps de travailler depuis mon arrivée ici ; j’ai cependant lu la thèse de Boutroux sur la “contingence des lois de la nature”, et aussi “l’évolution créatrice” de Bergson. Je trouve que la première ne vaut pas sa réputation, et, quant à la seconde elle n’a fait que confirmer l’opinion que j’avais de son auteur ; tout cela est terriblement confus, et c’est là-dedans surtout qu’on peut trouver des complications inutiles, pour le fond aussi bien que pour la forme.
Vous avez sans doute appris comme nous la mort de Durkheim ; vous souvenez-vous de la réflexion que Dom Besse avait faite à son sujet le jour de votre examen de licence ? Il ne s’était pas trompé en disant qu’il n’en avait plus pour longtemps. Si seulement sa disparition pouvait changer quelque chose à l’esprit de la Sorbonne ! Souhaitons-le, mais sans oser trop l’espérer.
Ce pauvre Germain n’a vraiment pas eu de chance de tomber malade juste au moment où il devait passer son examen de physique, nous nous demandons s’il va le préparer de nouveau pour la prochaine session. En tous cas, le séjour à la campagne et le changement d’occupations vont certainement lui faire du bien, mais il est très regrettable qu’il n’ait pu être débarrassé cette fois d’une chose qui l’ennuie tant, et qui le fatigue d’autant plus qu’elle est moins dans ses goûts.
Nous avons été très heureux d’apprendre par Germain que la santé de madame votre mère s’était bien améliorée ; nous souhaitons bien vivement que ce mieux continue et aille encore en s’accentuant. Vous voudrez bien, chère Mademoiselle et amie, accepter les vœux que je forme pour vous et les vôtres à l’occasion de cette nouvelle année, et croire à ma respectueuse sympathie.
René Guénon
Je serais ravi de vous avoir comme élève pour le sanscrit quand je rentrerai en France ; j’espère que vos projets ne seront pas abandonnés d’ici-là.
Nous avons su par les journaux la mort de Léon Bloy. – J’ai reçu il y a quelques jours un mot de M. Milhaud, à qui j’avais écrit pour lui annoncer mon changement, n’ayant pu le voir avant de quitter Paris.
Сетиф, 3 января 1918 г.
(перевод на русский язык отсутствует)