Blois, 2 septembre 1922
Chère Mademoiselle,
Au reçu de votre carte, j’ai écrit à Massis, et celui-ci m’a envoyé la “Revue Universelle” par retour du courrier. J’ai donc pu prendre connaissance de votre article, dont je vous remercie ; je crois que, malgré le retard qu’a subi sa publication, il n’a pas cessé d’être d’actualité ; peut-être vaut-il mieux, du reste qu’il y ait eu un certain intervalle entre l’article de Johannet et le vôtre. Votre rectification pour “gnose” et “gnosticisme” remet les choses au point ; espérons qu’elle dissipera toute équivoque dans l’esprit des lecteurs. – Ce que vous dites au sujet de l’ésotérisme est à peu près ce que je pense moi-même ; mais, pour ma part, je ne consentirai pas à appeler “ésotérisme de principe” ce qui n’est au contraire qu’un ésotérisme de fait, je veux dire celui qui, précisément, n’est justifié par aucune considération de principe, comme c’est le cas chez les Théosophistes et les Occultistes ; je dirai même que ce n’est là qu’un “pseudo-ésotérisme”. Quant à la division des hommes en “initiés” et “non initiés”, je suis persuadé qu’elle existe réellement, d’une façon toute naturelle, par la force même des choses, et cela dans tous les domaines. Peut-être n’est-ce pas là ce que vous avez voulu contester ; mais, même en un sens plus précis, je vois une différence assez nette entre la connaissance “initiatique” et la connaissance “profane”. Il faudrait sans doute se mettre d’accord sur les termes, ce qui n’est pas toujours facile ; j’aurai sûrement plus d’une occasion de revenir sur ce sujet, qui n’est pas sans rapport avec la distinction que je fais entre “métaphysique” et “philosophie”. Dans votre article, en tout cas, ce ne sont là que des détails, et il est peu probable que les lecteurs s’y arrêtent ; pour tout le reste, nous sommes entièrement d’accord.
À propos de Théosophisme, vous souvenez-vous que je vous avais parlé de l’adhésion de Vincent d’Indy au groupement des “veilleurs” (ex “affranchis”) ? Cela vous avait fort étonnée, et vous ne le pouviez pas croire. À ce moment là, je ne pouvais rien affirmer, car on me l’avait dit seulement et il pouvait y avoir erreur ; mais maintenant j’en ai la preuve : son nom figure sur la liste à côté de celui de Camille Flammarion que pensez-vous de cela ?
Je viens de terminer la lecture de votre thèse, qui m’a vivement intéressé. Si vous me permettez de vous dire franchement ce que je pense, l’apparence en est peut-être un peu trop touffue, à cause de la grande quantité de textes que vous citez ; mais je crois que vous vous en êtes bien aperçue vous-même, et c’est sans doute difficile à éviter, étant donnée la part que vous faisiez au point de vue historique dans la façon dont vous traitiez le sujet. Tous les points ne m’ont pas paru également éclaircis et, surtout dans ce qui concerne Aristote, il semble qu’il y ait parfois un certain flottement ; et il se pourrait bien que la faute en soit surtout à Aristote lui-même, ou à l’état dans lequel ses œuvres nous sont parvenues. – Je crois que vous avez très bien fait d’insister sur le caractère analogique de la notion de puissance, et de distinguer comme vous le faites les différents sens dont elle est susceptible. La distinction du “possible” et du “potentiel” est extrêmement importante ; on pourrait peut-être dire là-dessus autre chose encore que ce que vous en dites, mais c’est déjà beaucoup, et je ne sais si, en s’en tenant au point de vue scolastique, d’autres l’avaient ainsi fait ressortir avant vous. Je trouve tout à fait bien aussi ce que vous dites pour l’Infini et l’indéfini, notamment dans le paragraphe relatif au mouvement et au “devenir accidentel” (qui d’ailleurs, d’une façon générale, me paraît plus net que celui qui le précède et qui concerne la matière et le “devenir substantiel”). – À propos de matière laissez-moi vous signaler un détail qui n’est peut-être pas sans importance. À la page 36, vous dites ceci : “ Le genre “animal” pourrait exister “comme matière” s’il existait une substance chimique déterminée d’où proviendraient tous les vivants”. Vous prenez là le mot de “matière” dans son sens tout à fait moderne, et je ne crois pas du tout que cette explication soit conforme à la pensée d’Aristote que vous cherchez à éclaircir dans ce passage. Du reste, ce que vous ajoutez aussitôt après détruit une telle interprétation, qui ne se rencontre que dans cette seule phrase. – Vous avez grandement raison de signaler certaines confusions qui sont des sources de difficultés presque inextricables, comme le double sens du mot “substance” (je n’arrive pas à comprendre comment ce mot a pu être pris pour traduire ουσια) et surtout la confusion du général et de l’universel. Pour cette dernière, j’approuve particulièrement ce que vous dites à la page 44 ; vous avez très bien fait de la rapprocher de la confusion du potentiel et du possible, qui paraît bien exister également chez Aristote. Seulement vous unissez un peu trop les points de vue logique et psychologique, qui, pour moi, sont fort différents. Par contre (et d’ailleurs les deux choses se tiennent), vous séparez trop le point de vue logique du point de vue ontologique ; vous devez bien admettre pourtant qu’il y a au moins correspondance entre les deux, sans quoi le premier ne serait guère valable, et l’on risquerait de donner raison dans quelque mesure au relativisme des modernes.
Une chose qui me paraît bien étrange (mais ce n’est point à vous que ce reproche s’adresse), c’est l’assimilation de la connaissance à un mouvement, même en étendant le sens de ce dernier mot autant qu’on voudra. De même, je ne vois guère que des inconvénients à élargir le sens du mot “action” de manière à y faire rentrer la connaissance ; pour moi, il y a là, dans le vocabulaire aristotélicien et scolastique, quelque chose de fâcheux, qui, en dépit de toutes les distinctions qu’on peut introduire secondairement, est susceptible de faire naître bien des équivoques. Quand on sépare connaissance et action comme le font les doctrines Orientales, cela est autrement net ! Du reste, tout ce qui procède de la pensée grecque (malgré les corrections qui ont été apportées et dont je reconnais toute la valeur), me donne toujours l’impression d’être inutilement compliqué et encombré d’assez vaines subtilités, au milieu desquelles on risque souvent de perdre de vue l’essentiel. Il y a vraiment trop d’“analyse” là dedans… et pourtant Aristote n’a pas le verbiage de Platon. – Il ne me paraît pas que vous soyez arrivée à éclaircir suffisamment la conception de l’“intellect agent” ; il est vrai que cela est bien difficile, et même je pense que ce n’est pas possible si on se limite aux points de vue proprement Occidentaux. L’expression “faculté de l’âme” (page 160) est beaucoup plus vague que vous ne semblez le supposer ; le mot “âme” lui-même n’a-t-il pas une pluralité d’acceptions irréductibles ? Même si on le prend exclusivement comme équivalent de ψυχε, il n’est pas toujours aisé de voir au juste ce qu’il faut entendre par là ; en tout cas, le νους est généralement regardé comme supérieur à la ψυχε non comme en faisant partie ; mais cette question nous entraînerait bien loin. Ce qui est tout à fait exact, c’est que “le raisonnement est un signe d’infériorité intellectuelle” (page 162) ; mais ne conviendrait-il pas de réserver le nom de “concepts” aux seuls idées générales, à l’exclusion des idées universelles (ou transcendantales) ? D’autre part, il y a entre idées générales et idées abstraites une différence considérable, dont je ne vois pas que vous en teniez compte ; je sais bien que la confusion est courante, mais elle est tout aussi grave que certaines de celles contre lesquelles vous protestez avec raison. – J’aurai peut-être encore quelques autres réflexions à vous soumettre, mais je m’arrête là pour aujourd’hui, non sans vous redire tout l’intérêt que j’ai pris à la lecture de votre travail.
Je viens de recevoir le commencement des épreuves de “L’erreur spirite” ; j’en suis content, car, avec Rivière, je crains toujours que les choses ne traînent en longueur.
Veuillez croire, chère Mademoiselle, à nos sentiments les meilleurs.
René Guénon
Париж, 30 октября 1922 г.
(перевод на русский язык отсутствует)