Blois, 4 octobre 1921
Chère Mademoiselle
Voilà déjà longtemps que je voulais vous écrire, et j’ai toujours eu quelque empêchement. Votre dernière lettre m’est parvenue chez ma belle-mère, où nous avons passé trois semaines, et, depuis notre retour ici, j’ai été très occupé par la correction des épreuves de mon livre sur le Théosophisme. Les premières épreuves sont maintenant terminées, et la mise en pages est en train ; je pense donc que le volume pourra paraître le mois prochain.
Je pense que vous devez être rentrée à Saint-Germain depuis quelque temps déjà. Quant à nous, nous ne serons probablement à Paris que vers le 20 octobre.
Je ne voudrais pas que vous puissiez croire que j’ai été fâché par ce que vous me disiez dans votre dernière lettre ; mais ce que vous appelez la “vivacité” avec laquelle je vous ai parlé de cette affaire est, à ce qu’il me semble, bien compréhensible. Je sais très bien que vous n’avez pas eu la moindre intention de me causer du tort, mais il n’en est pas moins vrai que, en fait, vous m’en avez causé involontairement. À ce propos, M. Maritain m’écrivait dernièrement que vous pourriez, dans une de vos prochaines chroniques, trouver une occasion de vous expliquer et de dissiper le malentendu ; peut-être vous en a-t-il déjà parlé. Malgré tout ce que vous et lui pourrez dire, d’ailleurs, je ne crois pas qu’on puisse légitimement appeler “gnosticisme” autre chose que ce que ce mot désigne historiquement. M. Maritain me disait qu’il ne pensait pas « que personne ait pu croire qu’on m’accusait de vouloir ressusciter Basilide ou Valentin » ; malheureusement, c’est au contraire ce que tout le monde a compris. Quant à la distinction entre “Gnose” et “gnosticisme”, elle est d’autant plus essentielle que le premier de ces deux termes a été employé dans son vrai sens, celui de connaissance pure, par bon nombre d’auteurs, parmi lesquels des Pères de l’Église, dont l’intention n’était certainement pas de faire l’éloge du gnosticisme ; je me permettrai de vous signaler aussi sur ce sujet un traité latin de Bossuet intitulé, si je ne me trompe, Mystici in tuto
.
En ce qui concerne Germain, c’est très gentil à vous de le défendre comme vous le faites, et, pour ma part, je sais bien aussi qu’il est plus à plaindre qu’à blâmer ; mais il n’empêche que son inconscience même peut être nuisible, et que, sans que peut-être vous vous en rendiez compte, ses racontars vous ont certainement influencée. Du reste, pour dire ce que je vous en ai dit, j’avais d’autres raisons en dehors de l’histoire actuelle ; je ne sais ce qu’il vous a dit de Mme de Chauvigny, mais je sais ce qu’il en a dit à d’autres, notamment aux Dubois, qui ne l’ont jamais connue, et auprès de qui il l’a fait passer pour une véritable folle. Après tous les services qu’elle lui a rendus, avouez que c’est au moins inconvenant. Maintenant, je persiste à penser que, s’il peut assurément faire toutes les “confidences” qu’il voudra en ce qui ne regarde que lui, il n’a pas pour cela le droit d’y mêler mon nom ou celui des autres. Sur ce que vous m’en rapportez, je dois rétablir les choses d’une façon plus exacte : quand il est entré, non pas “dans la Gnose” (?), mais dans l’“Église gnostique” (puisque telle était la dénomination du groupement en question, et c’est même une des choses que je lui ai toujours reprochées), il savait depuis longtemps que j’en étais, mais il ne m’y a point trouvé, car il n’y avait déjà presque plus de réunions, et d’ailleurs je m’abstenais entièrement d’y paraître, sachant bien qu’il n’y avait plus qu’à laisser la chose achever de se dissoudre d’elle-même ; jugez par là de ce qu’il a pu en connaître !
Je regrette beaucoup que vous n’ayez trouvé que des “subtilités” dans les remarques que je vous ai faites ; je sais bien que la portée de certaines choses échappe forcément à beaucoup, mais pourtant… Enfin, vous reconnaîtrez que ce n’est pas moi qui fuis la discussion.
Vous dites que vous ne pouvez distinguer le Christ-principe et Jésus-Christ ; s’il en est ainsi, c’est que vous mettez les contingences historiques sur le même plan que les principes, et alors je ne m’étonne plus que vous n’arriviez pas à comprendre notre point de vue.
Quant aux objections et mêmes aux attaques, si j’en attendais bien, ce n’est pas du tout du côté catholique que je les prévoyais, mais d’un tout autre côté. Et je n’étais pas le seul à voir les choses de cette façon, car quelqu’un m’a écrit ceci : « Votre livre sera attaqué, et violemment, par les officiels, et aussi par tous les occultistes, ce qui est moins grave et même sans importance. » Du reste, je n’ai pas précisément “porté un jugement” sur la religion et la théologie, mais personne ne peut me contester le droit de dire comment elles apparaissent aux yeux des Orientaux. En tout cas, qu’est-ce que ce que j’en ai dit à côté des jugements que vous prétendez formuler sur une doctrine que vous ne connaissez pas ? Et puis, enfin, bien que vous soyez évidemment persuadée que vous connaissez le Catholicisme d’une façon absolument complète, je dois vous dire qu’il y a, heureusement pour moi, des Catholiques qui ne pensent point comme vous. Je connais des théologiens qui ne trouvent rien à reprocher à ce que j’ai écrit, et je peux me contenter de leur approbation.
D’ailleurs, je persiste à penser qu’on peut faire des objections sans les exprimer en termes agressifs ou désobligeants. Dans la “Revue des Sciences philosophiques” de Louvain, il y a eu un compte rendu qui contient bien certaines critiques, mais formulées sur un tout autre ton que celui de vos articles ; et pourtant l’auteur de ce compte rendu (je ne sais même pas qui c’est) ne me connaît pas le moins du monde.
Quand je parle du ton de vos articles, c’est surtout à celui de la “Revue Universelle” que je pense, car je dois reconnaître que celui des “Lettres” est plus modéré dans l’ensemble, tout en contenant encore bien des appréciations et des interprétations qu’il ne m’est pas possible d’accepter ou de trouver justifiées. Du reste, je pensais que vous feriez un “compte rendu”, c’est-à-dire que vous commenceriez tout au moins par indiquer ce qui se trouve dans l’ouvrage, et il n’en est rien ; ce n’est en somme qu’une discussion portant sur un point très particulier. J’aurais bien voulu vous parler un peu de cet article, mais je me demande si c’est bien utile ; vous trouverez probablement encore que tout ce que je pourrai vous en dire n’est que “subtilités”.
Toutefois, je suis obligé de déplorer l’insistance avec laquelle vous appliquez aux Orientaux le mot de “païens” ; j’ai pourtant pris la peine d’expliquer qu’il n’y a chez eux rien de comparable à ce qu’on est convenu d’appeler “paganisme” dans le monde gréco-romain. D’ailleurs, ce mot de “païens” ne fut jamais, au fond, qu’un terme de mépris, une sorte d’injure qui serait mieux à sa place dans une polémique que dans une étude sérieuse sur des questions doctrinales. Quant au rapprochement avec “la nature, les bêtes et les choses inanimées”, j’aime mieux ne pas vous dire ce que j’en pense.
Autre chose : Mohammed ne s’est jamais présenté autrement que comme un continuateur de la tradition judéo-chrétienne ; mais je ne sais qui admet aujourd’hui qu’il en fut “un simple hérétique” ; ce sont peut-être quelques “historiens des religions”. S’il en était ainsi, une doctrine métaphysique orthodoxe ne pourrait s’être développée dans l’Islamisme, et c’est pourtant ce qui a eu lieu. Ce qui est curieux, c’est que la définition de la religion “au sens subjectif”, que vous donnez un peu plus loin d’après le P. Garrigou-Lagrange, n’est pas autre chose qu’une interprétation assez exacte du mot Islam
. Je trouve d’ailleurs que la religion ainsi définie n’est point, quoi que vous en disiez, identique au mysticisme ; et, à la façon dont vous l’entendez, on pourrait arriver à trouver du mysticisme partout, ce qui prouve bien que vous détournez le mot de son sens propre. Avant de qualifier le Yogî de “faux mystique” et d’insinuer qu’il utilise des moyens “peut-être diaboliques”, il faudrait savoir ce qu’il est en réalité et ce que sont les moyens en question, dont vous ignorez tout.
Quand vous vous demandez quelle est “l’origine de l’idée” de la réalisation métaphysique “dans l’esprit” des Hindous, vous me faites penser aux gens qui cherchent une “origine psychologique” pour ce qu’ils appellent les “phénomènes religieux”, supposant à priori qu’il s’agit de quelque chose de purement humain. La question ne se pose pas ainsi : la réalisation métaphysique est quelque chose qui existe effectivement ; si les Hindous et d’autres Orientaux en ont l’idée, c’est pour en avoir constaté l’existence, parce qu’il en est parmi eux qui y sont parvenus.
Je passe sur les autres points et j’arrive à vos dernières phrases : je tiens pour impossible l’hypothèse où “l’Orient serait gagné par la maladie occidentale”, et cela quelles que puissent être les apparences extérieures. Je sais trop bien comment les Orientaux apprécient la prétendue civilisation européenne ; même s’ils se trouvent forcés de subir transitoirement certaines nécessités fâcheuses, ils n’en sont point changés au fond ; il y a dans la tradition une puissance que vous ne soupçonnez pas. Mais je sais bien que, malgré tout, vous croyez à la supériorité de l’Occident, et vous chercher à en glorifier jusqu’aux idées que vous êtes pourtant obligée de reconnaître pour des aberrations ; c’est peut-être pour cela que vous prêtez aux autres un “orgueil” qui est précisément une des caractéristiques de l’Occident. Vraiment, pour croire que les Européens actuels sont “une race insatisfaite de l’ordre humain”, il faudrait n’en pas connaître un seul ! Non, ces gens-là n’aspirent point au surnaturel, bien au contraire, et ils sont même les seuls à n’en pas vouloir entendre parler. Quant à la menace sur laquelle vous terminez (“volontairement ou non
…”), elle me prouve une fois de plus que le “péril occidental” n’est pas un vain mot. Que voulez-vous ? Je ne suis pas simplement un “admirateur de l’Orient”, mais je suis depuis longtemps, intellectuellement, devenu complètement oriental ; c’est là un fait contre lequel personne ne peut rien.
Veuillez croire, chère Mademoiselle, à notre souvenir le meilleur.
René Guénon
Париж, 19 ноября 1921 г.
(перевод на русский язык отсутствует)