Blois, 14 août 1921
Chère Mademoiselle
Ne sachant pas que vous aviez changé vos projets pour les vacances je pensais, en vous écrivant l’autre jour, que vous étiez de retour à Saint-Germain ou sur le point d’y retourner. C’est pour cela que je vous avais demandé de m’envoyer l’article sur le spiritisme ; mais cela n’a rien d’urgent, et j’attendrai bien le mois de septembre.
Je suis étonné d’être toujours sans réponse de Maritain, à qui j’avais demandé où et quand je devrais lui faire parvenir mon article sur le théosophisme ; je commence à me demander si ma carte lui est parvenue, bien que j’aie mis exactement l’adresse qu’il m’avait indiquée.
Vous dites que ma dernière lettre contient plutôt des protestations que des arguments ; en effet, je n’ai pas eu du tout l’intention de vous convaincre de quoi que ce soit, mais seulement celle de mettre les choses au point, et de rétablir ma pensée là où votre exposé en avait déformé le sens.
Pour vos réserves sur la question d’interprétation, je n’ai rien à ajouter à ce que je vous ai dit ; ce sont surtout les quelques parenthèses dubitatives que vous avez placées çà et là qui risquent d’être mal comprises ; peut-être n’étaient-elles pas indispensables et peut-être aussi auriez-vous pu indiquer votre conviction personnelle sans vous croire pour cela obligée de la motiver ; mais, encore une fois, je n’y insiste pas. Seulement, je persiste à dire que vous avez été beaucoup moins prudente sur d’autres points où il s’agissait bien aussi de questions que vous ne pouviez connaître à fond et par vous-même.
Quant à l’opposition entre philosophie et métaphysique, je la considère comme absolument essentielle ; n’était-elle pas aussi intéressante à signaler que beaucoup d’autres choses ? Il faut bien que les lecteurs comprennent le sens de cette opposition s’ils veulent comprendre quelque chose, puisque vous dites que « jusque-là, pour eux, je suis un philosophe et je parle philosophie », et que c’est là précisément ce dont je ne veux à aucun prix. Ce n’est pas moi qui restreins le sens du mot “philosophie” ; je me borne à constater qu’il est restreint en fait, et à en marquer les limitations. Si présenter mon point de vue comme “philosophique” ou laisser entendre qu’il peut l’être n’est pas dénaturer ma pensée, il faut avouer que je n’y connais rien. Sans doute, si j’avais exposé par exemple une théorie mathématique et qu’il plaise à quelqu’un de l’appeler physique, je n’aurais aucun moyen de l’en empêcher ; mais je n’en penserais pas moins, et avec moi tous ceux qui connaissent la signification des mots. Ici, il s’agit de notions moins courantes, mais c’est au fond la même chose ; et comme vous dites à ce propos qu’“il faut bien parler la langue de tous”, je vous objecterai que, avec toute la terminologie scolastique à laquelle vous tenez tant, vous êtes généralement beaucoup plus éloignée que moi-même de parler cette langue. Encore une fois, je ne veux pas dire que votre terminologie n’a pas sa raison d’être, mais seulement qu’on pourrait souvent, en dehors de l’enseignement, traduire les mêmes idées en langage courant ; aucune langue spéciale n’est indispensable pour comprendre certaines idées. D’autre part, si vous parlez d’insuffisance, je dirai que toute langue occidentale, même la vôtre, est métaphysiquement insuffisante ; et puis enfin, s’il est bon d’user de distinctions quand il y a lieu, il ne faut pourtant pas en abuser ; il est vrai que la philosophie est surtout faite de subtilités et de complications artificielles… J’ajoute encore que l’emploi d’un “langage courant” dans la mesure du possible n’implique pas du tout, pour moi, qu’on doive accepter toutes les déformations que l’usage a pu faire subir au sens des mots ; on peut presque toujours arriver à redonner à ce sens toute la précision voulue, et vous avez dû voir que j’ai l’habitude de prendre à cet effet toutes les précautions nécessaires. Vous savez bien aussi, mais je ne le répéterai jamais trop, que ce n’est point un souci de “vulgarisation” qui me fait écarter toute complication verbale superflue ; mais l’“élite” à laquelle j’entends m’adresser surtout n’est point composée d’érudits et de spécialistes.
En somme, pour en revenir à la distinction de la métaphysique et de la philosophie, je crois bien que j’ai eu tort de ne pas y insister encore plus que je ne l’ai fait, et de ne pas marquer assez énergiquement la séparation aussi profonde que possible qui existe entre la connaissance “initiatique” (j’ai donné les raisons pour lesquelles on ne pouvait employer d’une façon générale le mot “ésotérique”) et le savoir “profane” (qui, à vrai dire, est plutôt une “recherche” qu’une connaissance véritable). Je sais bien que le mot “initiatique”, que je viens d’employer, prêtera encore à des interprétations aussi fausses que déplaisantes ; mais tant pis, je n’en connais pas un qui soit exempt de ce défaut, et d’ailleurs, après tout, je ne suis tout de même pas obligé de tenir un compte exagéré des imaginations de chacun. Enfin, je me propose bien de revenir sur ces questions dans un autre travail ; peut-être arriverai-je alors à me faire mieux comprendre et à couper court à toute équivoque.
Non, le point de vue moral n’existe pas dans l’Inde ni en Chine, mais le point de vue philosophique non plus ; puisque ce dernier est étranger à toute la pensée orientale, en excluant la morale de celle-ci, ou plutôt en constatant qu’elle en est exclue, on ne l’exclut pas le moins du monde de la philosophie, qui est chose tout occidentale. Quant à Durkheim, je n’avoue rien du tout ; il n’y a, je vous l’ai dit, qu’une coïncidence toute superficielle sur un point ; et ce qui le montre bien, c’est que le point de vue de Durkheim et des siens ne les empêche pas d’attacher la plus grande importance à la morale (ce qui est du reste très naturel, puisque ce qui a un caractère social est tout pour eux). La coïncidence en question, je n’ai pu m’en apercevoir que longtemps après que mes idées ont été définitivement fixées ; et, pour ce qui est de la possibilité d’un “emprunt inconscient”, si la “mentalité sociologique” était dans l’air avant Durkheim, ce n’est que dans les milieux plus ou moins imprégnés de l’esprit universitaire, et ces milieux n’ont jamais eu la moindre communication avec ceux que j’ai pu fréquenter à l’époque où j’ai appris ce que je sais. D’ailleurs, en fait, il n’y a point à chercher autre chose que ceci : la façon dont j’envisage la morale (et que je ne consens point à appeler “positiviste”, même dans la mesure où elle peut concorder extérieurement avec celle des positivistes) procède de données exclusivement orientales. Là comme ailleurs, en ce qui me concerne, on perdrait son temps en recherchant des influences occidentales quelconques, qui sont absolument inexistantes.
Je veux bien que l’ordre “moral” concerne l’activité volontaire, mais seulement à la condition que, comme il arrive souvent en effet, cette activité soit mue par le sentiment. Les “lois idéales” dont vous parlez me semblent bien illusoires (cela ne veut pas dire entièrement irréelles) ; quant à la question du “libre arbitre”, elle est un peu moins complexe et moins embrouillée dans la réalité que chez les philosophes, et elle a au fond un peu moins d’importance que le moralisme ne lui en attribue.
Je passe à la question du “progrès métaphysique”, sur laquelle j’ai dû m’expliquer assez mal, car je ne me suis pas du tout fait comprendre : en parlant de “l’extension de la connaissance dans ce domaine”, j’entendais parler exclusivement de son extension chez un homme déterminé, et non point dans une série d’hommes ; je ne vois donc point comment les “hommes de génie” pourraient intervenir là-dedans. Il faut que la vérité, pour être transmise ensuite, ait pu être connue tout entière dès l’origine, car la tradition, entendue dans son vrai sens, n’est pas quelque chose qui se forme peu à peu. Le cas où il y a, dans ce domaine, une connaissance qui semble venir spontanément chez un homme isolé, est extrêmement rare, et d’ailleurs il ne constitue qu’une exception apparente à la règle de la transmission régulière ; j’y ai fait une allusion dans mon livre, mais sans pouvoir m’expliquer autrement là-dessus, parce que personne n’aurait compris.
D’autre part, quant à la discontinuité de l’extension de la connaissance métaphysique, j’ai dit seulement qu’elle était une conséquence du caractère intuitif de cette connaissance, et non point qu’elle en était une preuve
; la vraie preuve, on l’a quand on atteint une connaissance effective dans l’ordre métaphysique.
Pour l’usage d’un commentaire, vous reconnaissez que l’auteur de celui-ci, par sa compréhension du texte, a montré qu’il était intellectuellement supérieur à ceux qui ont besoin de son aide ; mais ceux qui peuvent voir dans le texte les mêmes choses que lui, y compris ce qui n’y est impliqué qu’en germe, peuvent se passer de cette aide. Le commentaire n’est donc nécessaire que pour ceux dont les conditions intellectuelles sont imparfaites, et en raison de cette imperfection même ; c’est là tout ce que j’avais voulu dire. Quant à votre comparaison du “jardin métaphysique”, je n’en puis trop rien dire ; il n’y a d’autres ténèbres que celles de l’ignorance ; il y a donc des êtres pour qui il y a des ténèbres et d’autres pour qui il n’y en a pas, sans parler des degrés intermédiaires ; il en a toujours été ainsi, et il est probable qu’il en sera toujours de même.
Je ne crois pas que vous soyez arrivée à une idée nette de la théorie de la personnalité, ni qu’aucune traduction théologique puisse être ici adéquate ; s’il y a un rapport réel malgré la différence des points de vue, je dirais que la conception métaphysique, quand elle a été comprise, peut servir à éclairer la conception théologique, bien plutôt que l’inverse ne peut avoir lieu. Pour ce qui est de restrictions arbitraires à la possibilité, je m’abstiendrai de vous suivre sur ce terrain ; d’ailleurs, tout essai d’opposition entre le possible et le réel est antimétaphysique au plus haut point, et c’est de là que procèdent en partie la majorité des systèmes philosophiques.
« En fait, dites-vous, l’homme est le dernier dans l’ordre des esprits » ; qu’en savez-vous ? Pour nous, l’homme, je veux dire l’individualité humaine, n’occupe aucune situation privilégiée ou exceptionnelle, en haut ou en bas de l’échelle des êtres ; il est simplement un état parmi une indéfinité d’autres, dont beaucoup lui sont supérieurs, mais dont beaucoup aussi lui sont inférieurs. À un autre point de vue, celui du principe que l’homme représente dans l’Univers, s’il est le dernier dans un certain ordre, il peut être en même temps le premier dans un autre ; mais ce sont là des considérations que je ne tiens pas à aborder présentement. S’il y a des hommes qui “saisissent avec peine un peu de vérité”, cela n’empêche pas qu’il y en ait d’autres qui soient mieux constitués intellectuellement, pas plus que l’existence des aveugles n’empêche celle des hommes qui voient. Quand je me trouve en présence de gens qui se croient obligés à des protestations d’humilité intellectuelle, je suis toujours tenté de leur répondre : « Parlez donc pour vous seuls ! » L’humilité et l’orgueil me laissent pareillement indifférent, je vous le répète, parce qu’ils proviennent tous deux des mêmes régions inférieures de la sentimentalité ; et l’humilité s’accompagne très volontiers, pour cette raison, d’un certain genre d’orgueil, qui consiste à attribuer à l’individualité humaine, en tant qu’individualité, une importance qu’elle ne saurait avoir. Il y a là un exemple de cette sorte d’hypocrisie inconsciente qui est, à un degré ou à un autre, inséparable de tout moralisme, et dans laquelle les Orientaux voient assez généralement un des caractères spécifiques de l’Occidental.
Assurément, une connaissance peut être véritable sans être complète, mais alors elle implique une identité qui, pour être effective dans une certaine mesure, est imparfaite et relative comme cette connaissance elle-même. Toute notion vraie est l’expression d’une telle identité ; je ne dis pas qu’elle ressemble à l’objet, mais qu’elle est quelque chose de l’objet, en même temps que l’esprit qui se conforme à celui-ci, et je ne puis entendre précisément cette “conformité” que comme une identité partielle. Dans l’ordre métaphysique, qui est au-delà de toute dualité, le connaissant et le connu ne sont pas deux choses, mais bien une seule et même chose, que nous sommes forcés d’envisager sous deux rapports, donc de désigner par deux termes, parce que sans cela nous n’en pourrions rien dire.
Si votre intention n’est pas de dire que la vérité soit une moyenne entre deux erreurs, vous aboutissez pourtant en fait à une telle conception ; je comprends les erreurs qui viennent d’en bas, mais non celles qui viennent d’en haut. Votre “dualité de la nature humaine” m’apparaît bien simpliste, et la division du monde en “matière et esprit” ne correspond pour nous qu’à une infime partie de la manifestation universelle. Quant aux êtres que vous appelez “des esprits”, fort improprement d’ailleurs, je vous assure que je ne les crains pas le moins du monde ; comme je ne leur demande rien, ils me laissent parfaitement tranquille, et d’ailleurs, outre que je suis peu accessible à la suggestion, j’ai tout ce qu’il faut pour les tenir à distance. Vous trouverez probablement encore qu’il y a de l’“orgueil” à parler avec tant d’assurance, mais j’ai mes raisons pour le faire. Du reste, ces êtres (dont l’existence, pour moi, ne fait aucun doute, mais est pour ainsi dire une simple question d’“histoire naturelle”) sont, eux aussi, situés “en bas” ( in inferis au sens propre du mot) ; le domaine de l’intellectualité pure leur est rigoureusement interdit, non moins qu’à toute autre cause d’illusion. Maintenant, pour « l’homme qui s’approprie des réalités qui ne lui appartiennent point et des vérités qui ne sont point vraies de lui », c’est toujours votre confusion entre l’individu humain et l’être véritable dont cet individu n’est qu’un simple état de manifestation transitoire.
J’accepterais assez volontiers la définition du panthéisme que vous me citez, d’autant plus qu’elle est fort susceptible de se transposer à de tout autres points de vue que celui de l’Incarnation. Au fond, je vois plutôt le panthéisme comme une espèce d’épouvantail que comme une chose sérieuse ; le vrai panthéisme est une conception qui ne tient pas debout, et on a par trop abusé du mot pour l’appliquer indistinctement à tout ce qu’on déteste à tort ou à raison, comme si cette seule étiquette avait le pouvoir de tenir lieu d’argument et de dispenser de toute discussion.
Je ne sais vraiment pas si l’affirmation que “Dieu est une personne”, pour qui s’en tient à un point de vue simplement philosophique, est susceptible d’avoir un sens bien net et bien intéressant. Il me semble surtout qu’on risque fort, en pareil cas, de prendre la “personne” pour un “individu”, et d’en arriver tout de suite à l’anthropomorphisme. J’avais donc bien raison de dire que ce n’était pas du tout ce sens “philosophique” que j’entendais donner au mot “personnel”.
Je maintiens que “mystère” est essentiellement synonyme d’“inexprimable” ; maintenant, il peut y avoir des choses qui soient inconcevables pour tel homme en particulier, sans l’être pour tous, ou même qui le soient pour l’homme en tant qu’individu humain, mais non pour les états supra-individuels de l’être ; l’expression “inconcevable pour l’homme” est par trop équivoque, pour que je consente à y voir quelque chose de fondamental pour la doctrine chrétienne, dont j’ai meilleure opinion : dire qu’il lui est nécessaire pour qu’il y ait des choses inconcevables, ce serait dire qu’elle fait de l’incompréhension une de ses conditions essentielles ! On en arriverait bientôt à rejoindre l’Antoinisme, qui dénonce l’intelligence comme le plus grand des maux !… Maintenant, quiconque nie la possibilité de certaines connaissances, si peu que ce soit, est bien, sinon “positiviste” à proprement parler, du moins “agnostique” dans une certaine mesure, et cela ne fait pas une bien grande différence. Il ne me semble pas que ce soit “supprimer le mystère” que de lui restituer son véritable sens, qui a été corrompu par les ignorants, mais que ceux qui l’ont voulu ont toujours pu retrouver, puisqu’il suffit pour cela de voir la racine du mot, ce qui n’est pas bien difficile ; il y a, dans la rectification des abus du langage, des cas autrement compliqués que celui-là. Je ne sais pas si les gnostiques (qui, je le répète, ne m’intéressent pas du tout), ou du moins certains gnostiques (car il y en a eu bien des variétés, et on ne peut attribuer à tous les opinions de quelques-uns), ont prétendu qu’« il n’est de mystère que pour la foule » ; c’est fort possible, mais c’est une belle sottise, attendu que ce qui est inexprimable, l’étant en raison de sa nature même, l’est pour tout le monde pareillement. Le mystère n’est pas ce qu’il n’est pas permis de dire, c’est ce qu’il n’est pas possible de dire ; tout autre secret que celui-là est une pure plaisanterie, à moins qu’il ne soit déterminé par des considérations de prudence ou d’opportunité qui, pour contingentes qu’elles soient, peuvent cependant être respectables.
Je ne pense pas que deux traditions véritables puissent jamais s’opposer comme contradictoires ; s’il m’arrivait de trouver entre elles une contradiction apparente, j’en conclurai, non point comme vous que l’une est vraie et que l’autre est fausse, mais tout simplement qu’il y en a au moins une, sinon toutes deux, que je ne comprends qu’imparfaitement ; je ne m’en prendrais qu’à moi et non aux doctrines. En fait, je ne trouve pas de telles contradictions, et la question ne se pose même pas lorsqu’il s’agit de doctrines qui, comme c’est le cas pour l’Hindouisme et le Christianisme, ne se plaçant pas sur le même terrain, n’ont pas à se faire concurrence ni à entrer en conflit. Toute vérité est exclusive de l’erreur, non d’une autre vérité ; tout autre exclusivisme que celui-là n’est qu’esprit de système, et il est incompatible avec cette “universalité” qui est le sens de la dénomination même du Catholicisme. Pour ce qui est du droit d’exclure l’erreur, je suis moi-même trop peu porté à la conciliation et trop opposé à tout éclectisme pour songer à le contester, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. D’autre part, qui donc a jamais parlé de “fondre toutes les traditions” ? Ce n’est assurément pas moi ! Là-dessus encore, je suis obligé de protester de toutes mes forces : si une entente est possible entre les représentants de différentes traditions (et je sais que rien ne s’y oppose en principe
), elle ne pourra se faire que par en haut
, et de telle façon qu’il n’y aura absolument rien de changé extérieurement, et que les adhérents de ces traditions pourront ne pas s’en apercevoir le moins du monde. En vérité, il s’agit bien d’“assimiler le Christianisme à l’Hindouisme” ou inversement ! Je ne voudrais pas plus de l’un que de l’autre, et je ne vois même pas comment cela se pourrait ; quoi que vous disiez ou fassiez, métaphysique et religion ne seront jamais sur le même plan. L’exemple de l’aristotélisme ne prouve rien du tout, car l’aristotélisme, après tout, n’est qu’une philosophie ; ici, il s’agit de choses plus sérieuses et d’une autre portée. Vouloir “mélanger l’Hindouisme et le Christianisme”, comme vous m’en attribuez l’intention fort gratuitement… et faussement, serait tout juste aussi sensé que de vouloir, dans un autre ordre d’idées, mélanger par exemple les mathématiques et la psychologie : encore un point où votre essai de comparaison avec les gnostiques porte entièrement à faux !
Maintenant, si « pour le Christ toute place qui n’est pas la première est déshonorante », et si « celui qui ne peut pas quitter tout pour Le suivre est son ennemi », combien de Catholiques, et spécialement parmi ceux qu’on est convenu d’appeler “pratiquants”, sont les pires ennemis du Christ ! Pour ce que je vous disais à propos des Hindous et du Christ, il y a une équivoque : je disais le Christ, comme on le fait ordinairement, pour dire Jésus-Christ ; s’il s’agissait du Christ-principe, c’est-à-dire du Verbe manifesté, il faudrait dire que les Hindous lui donnent, non seulement la première place, mais la seule
. Quant à « tout quitter pour Le suivre », il y a dans l’Inde des multitudes d’hommes qui, à un certain moment de leur existence, abandonnent tout pour aller passer des années, et parfois le reste de leur vie, en contemplation dans la solitude ; trouvez-moi donc beaucoup d’exemples semblables parmi ceux qui s’intitulent Chrétiens !
Vous dites que « la religion est tout ou n’est rien » ; cela dépend de ce qu’on entend par “religion”, mais, en tout cas, tâchez donc, avant d’en convaincre les autres, de faire qu’elle “commande tout le reste” dans le monde dit chrétien ! Du reste, cela du moins serait parfaitement légitime à mes yeux, la métaphysique étant absente de l’Occident, ce qui, par ailleurs, ne me permet de reconnaître à rien d’occidental la compétence et l’autorité nécessaires pour juger des questions métaphysiques ; les représentants légitimes d’une tradition possèdent l’infaillibilité dans le domaine propre de cette tradition, non dans celui des autres. J’ajoute que, si vous trouvez que « j’exagère le respect de la tradition », cela prouve que vous ne comprenez pas toute la signification qui s’attache pour moi, et pour tous les Orientaux, à cette idée de tradition.
J’en arrive au thomisme et à ses interprétations : d’abord, je n’autorise personne à dire que je parle d’une chose “sans la connaître bien sérieusement” ; j’ai, à défaut de beaucoup d’autres prétentions, celle d’être capable de ne parler que de ce que je connais et dans la mesure où je le connais, et, sur tout le reste, de savoir garder le silence. Je connais très suffisamment le thomisme pour ce que j’en veux faire ; ne voyez là l’expression d’aucun mépris pour une doctrine que je considère au contraire comme la seule sérieuse de l’Occident, ce qui est déjà quelque chose, et avec laquelle je serai toujours heureux de reconnaître des points de contact ; mais enfin je n’y trouve pas l’équivalent de ce que m’ont donné les doctrines orientales, et je sais que je ne l’y trouverai pas ; et puis, n’ayant rien d’un érudit, j’ai autre chose à faire que d’acquérir des connaissances toutes livresques. Je dois dire encore qu’il y a des moyens particuliers pour déterminer le degré exact de compréhension auquel correspond une doctrine quelconque ; mais cela ne s’enseigne pas par les méthodes employées, soit à la Sorbonne, soit même à l’Institut catholique… Je n’entends pas du tout, en fait de thomisme, opposer ou préférer l’interprétation “large” à l’interprétation “stricte”, et ce que je sais de Suarez m’inspire aussi peu de confiance qu’à vous-même ; ce que je suspecte, c’est beaucoup moins la doctrine des commentateurs que vous citez que celle de certains interprètes actuels de ces commentateurs, interprètes dont la bonne foi n’est pas douteuse, mais qui peuvent se tromper tout de même.
Pour l’identification de la métaphysique et du surnaturel, en attendant d’avoir lu votre article des “Lettres”, je vous dirai simplement ceci : si le surnaturel a bien un sens théologique précis, que vous pouvez connaître parfaitement, la métaphysique a aussi un sens que, par contre, vous ne connaissez que très partiellement ; prenez donc garde, là encore, d’affirmer ou de nier trop formellement. Je crois avoir assez dit que ce que j’expose, même en y comprenant tout ce que je pourrai exposer par la suite et dont je ne vous ai jamais parlé, n’est que bien peu de chose au regard de la doctrine totale ; celui qui aurait compris cela pourrait ensuite aller plus loin, mais ce n’est point suffisant pour permettre de porter un jugement sur la doctrine même et de conclure qu’elle n’est point vraie : n’est-ce pas un peu comme si quelqu’un, sous prétexte qu’il sait lire, se prétendait en état de formuler une appréciation sur un traité scientifique ? Quant à dire que cette doctrine “heurte votre foi”, outre qu’il peut y avoir des contradictions apparentes qui ne soient dans votre pensée (et c’est d’autant plus à craindre que je viens encore de vous montrer plusieurs points sur lesquels vous me faites dire tout autre chose que ce que j’ai voulu dire), je me souviens d’une lettre, que je pourrais retrouver si j’étais à Paris, et dans laquelle, après une conversation avec le P. Sertillanges, vous m’exprimiez une opinion toute différente ; je puis vous assurer que, depuis, ce n’est point moi qui ai changé.
Il faut bien que je vous reparle encore de votre dernière phrase : je prends acte de vos explications qui équivalent, en somme, à une rétractation des termes que vous avez employés ; je n’attendais pas moins, mais permettez-moi de vous dire qu’il est profondément regrettable que vous ayez négligé de supprimer cette phrase après avoir eu l’intention de le faire. J’ajouterai que, non seulement ce qu’on pouvait comprendre (et vous pouvez être sûre qu’il en est qui n’y ont pas manqué), mais même ce que vous avez voulu dire réellement, était parfaitement injuste à mon égard. Pour le soi-disant rapprochement de fait avec les gnostiques, après avoir lu les explications qui précèdent sur le mystère et sur le prétendu mélange des doctrines, j’espère que vous conviendrez qu’il n’en reste pas grand-chose. Je ne conçois pas non plus le rôle du Christianisme comme vous l’affirmez ; mais ceci nous entraînerait trop loin, et je vous dirai seulement qu’il y eu au moyen âge des écoles ésotériques qui n’avaient rien de commun avec le gnosticisme, et qui étaient d’une tout autre qualité ; c’est à celles-là que j’ai pensé, et elles n’envisageaient point les choses de la façon que vous dites. Enfin, la Gnose, au vrai sens du mot, n’est nullement une “prétention” quelconque ; c’est la connaissance et rien d’autre, les deux mots sont équivalents purement et simplement. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que la connaissance par excellence soit appelée “connaissance de Dieu”, mais je ne vois pas non plus de nécessité à employer à tout propos une façon de parler “théologique” ; il faut toujours savoir maintenir la distinction des points de vue, et je crois que c’est une des choses qui vous manquent le plus ; voilà un genre de distinction qui échappe encore à toutes les subtilités de la terminologie scolastique ! Quant à la comparaison avec les théosophistes, avouez qu’elle était pour le moins inopportune, et qu’elle annonce d’une façon vraiment singulière l’article que je dois faire paraître prochainement à la même place ; cela me met en somme dans une situation assez embarrassante.
Pour l’autre interprétation de votre phrase, celle que vous qualifiez de fausse, vous dites que vous seriez fâchée qu’elle m’atteigne ; je veux le croire, mais il se trouve justement qu’elle m’atteint beaucoup plus que vous ne sauriez l’imaginer. À propos de Durkheim, vous parliez d’influences inconscientes ; il y en a là un bel exemple, car, même contre votre intention, les racontars de ce malheureux Germain n’ont certainement pas été étrangers à votre allusion au gnosticisme. Bien que je sois obligé de regarder Germain comme un inconscient, je ne m’en réserve pas moins de lui dire nettement ce que je pense de son attitude, non seulement sur ce point, mais sur bien d’autres encore. Du reste, quand on sait tout ce que Mme de Chauvigny a fait pour lui, et tout ce qu’il s’en va maintenant raconter sur son compte de tous les côtés, même auprès de gens qui ne l’ont jamais connue, on ne peut vraiment s’étonner de rien. Il ferait mieux de garder ses “confidences” pour lui que d’arranger les choses comme il le fait ; il n’y met peut-être pas de malice, mais c’est parfois plus dangereux et plus nuisible, justement parce que c’est inconscient. Si j’ai fait partie de l’association en question, vous a-t-il dit que lui aussi en avait fait partie ? Ce n’est d’ailleurs pas une raison pour qu’il en sache beaucoup plus long que vous sur ce qu’elle était (mais le fait seul qu’il a pu être admis dans une telle organisation prouve qu’elle n’était pas bien sérieuse) ; il y est allé comme il est allé dans beaucoup d’autres milieux, poussé par la même curiosité maladive qui le porte à “interviewer” toutes sortes de gens. Vous a-t-il dit aussi que, si cette association n’existe plus, c’est parce que c’est moi qui l’ai démolie et enterrée définitivement ? Si j’y étais entré, c’était d’abord pour savoir ce qu’il en était au fond, et ensuite, pour voir s’il serait possible d’y trouver des éléments utilisables à certaines fins ; je dois dire que cela a été l’occasion de faire certaines choses intéressantes (mais qui m’ont précisément attiré beaucoup de haines dans ce milieu), mais que par la suite, voyant qu’il pouvait y avoir dans l’association quelque chose de dangereux pour certains, et que d’ailleurs elle manquait totalement de base sérieuse, je n’ai pas hésité à faire ce qu’il fallait pour la supprimer. Non seulement cette histoire “n’engage en rien ma pensée présente”, comme vous le dites, mais elle n’a jamais influé en rien sur ma pensée ; ce que j’ai écrit à cette époque (et qui n’avait d’ailleurs aucun rapport avec le gnosticisme), je pourrais l’écrire encore avec bien peu de changements, et plutôt en précisant l’expression qu’en modifiant le sens ; Germain vous a-t-il dit encore, comme il l’avait dit à d’autres, que ces écrits avaient été le point de départ de sa conversion ? Bien que tel n’en ait pas été le but, il serait donc plutôt mal venu à me le reprocher. D’autre part, j’ai pénétré aussi dans différentes organisations occultistes, ce qui était le seul moyen de les connaître vraiment, et cela ne m’empêche pas d’être un adversaire des occultistes ; je puis même dire, sans me vanter, que je suis à peu près le seul adversaire qu’ils redoutent sérieusement, et ils ont bien quelques raisons pour cela ; ces organisations-là aussi, on m’a accusé de les avoir démolies, et il y a du vrai là-dedans. Du reste, il est des gens qui, au fond, peuvent être très heureux que je me sois rendu compte par moi-même de beaucoup de choses, parce que ce n’est pas eux qui auraient jamais osé le faire ; mais, s’ils pensent que je peux leur être utile, qu’ils n’aillent donc pas m’en enlever la possibilité ; la suite va vous faire mieux comprendre ce que je veux dire.
Il me reste en effet à vous parler des conséquences de votre regrettable distraction, qui m’a déjà fait beaucoup plus de tort que vous ne pourriez le croire (et je ne puis m’empêcher de me souvenir, à ce propos, que vous ne vouliez pas admettre que Sylvain Lévi ait été de bonne foi en agissant comme il l’a fait et en rédigeant son fameux rapport !). Je ne sais si je vous ai dit que j’avais remis au P. Peillaube, quelques jours avant son départ en vacances, l’article relatif à l’ouvrage de Lasbax, que je vous avais communiqué au début de l’année. Or, le jour même où votre lettre m’est parvenue, j’en ai reçu une de l’abbé Eyselé, m’informant que cet article avait été soumis au “comité de lecture” de la Revue et qu’il était refusé ; il me donnait connaissance du jugement qui a été porté sur ce travail, et qui est conçu en ces termes : « L’article de M. Guénon me paraît à tout le moins fort étrange. Pour qui a lu son ‘Introduction aux doctrines hindoues’, l’article reflète les mêmes tendances au non-dualisme, c’est-à-dire à un panthéisme véritable. Les interprétations symboliques de textes scripturaires sont analogues à celles des occultistes et partisans des sciences secrètes de toutes les époques. Enfin, sa conception des lois cycliques me paraît procéder de la même pseudo-science. En résumé, M elle
Denis a eu raison de voir en M. Guénon un Gnostique moderne : pareil article ne peut être inséré dans une revue catholique. »
L’auteur de cette appréciation a fait preuve d’une remarquable incompréhension : voilà quelqu’un qui prétend avoir lu mon livre, et qui n’a même pas vu ce que j’y dis au sujet du panthéisme (page 268) ; ou bien, s’il l’a vu, sa mauvaise foi est inqualifiable. J’admire aussi la suffisance du personnage qui se permet de qualifier de “pseudo-science” quelque chose qu’il n’a jamais pris la peine d’étudier, comme ne le prouve que trop la confusion qu’il fait entre les vraies “sciences traditionnelles” et la caricature qui en a été présentée par les occultistes ; et il ne sait même pas que la conception des “lois cycliques” appartient aux plus pures et aux plus antiques doctrines orientales : les Hindous ne se doutent guère qu’ils sont tous des occultistes et des “gnostiques” ! Mais ce qui est le plus remarquable, et ce sur quoi j’attire toute votre attention, c’est la phrase finale qui montre que, de toute évidence, le personnage en question a été surtout influencé par votre conclusion ; et il n’a pas manqué de lui donner l’interprétation que vous déclarez fausse : l’expression de “Gnostique moderne” qu’il emploie ne permet aucun doute à cet égard. Après cela, on pourra bien démentir ou rectifier tant qu’on voudra ; pour trop de gens, la première impression reste toujours, et, quand le mal est fait, il n’est pas possible de le réparer entièrement.
Naturellement, j’ai répondu immédiatement à l’abbé Eyselé, et je lui ai dit tout ce que j’avais à dire, car je tiens à ce que lui et le P. Peillaube sachent à quoi s’en tenir. Entre autres choses, en parlant de mes intentions véritables, je lui ai dit ceci : « Encore faudrait-il, lorsque quelqu’un se présente avec une évidente bonne volonté de rendre service, ne pas commencer par jeter la suspicion sur ses intentions, par le traiter de ‘gnostique moderne’ et autres qualifications injurieuses, et par lui lancer à la tête des reproches comme celui de ‘panthéisme’, qui semble d’ailleurs, pour certaines gens, tenir lieu de toute argumentation sérieuse. » Et cela me ramène à une phrase qui se trouve au début de votre lettre : « Nous nous accordons pour combattre et critiquer les mêmes ennemis, dites-vous, quitte à nous brouiller, la bataille finie, comme il convient entre alliés. » Il est vrai que, en fait, c’est là une chose qui se produit assez fréquemment ; mais approuvez-vous donc cela ? En tout cas, en ce qui nous concerne, je ne vois pas quelle bataille pourrait actuellement être considérée comme finie : le théosophisme et autres choses de ce genre (spiritisme, etc.) sont toujours debout ; et, s’il s’agit d’autres luttes d’un intérêt beaucoup plus général, elles ne sont pas même commencées encore, mais bien des signes permettent de prévoir qu’elles sont inévitables, et alors ceux qui n’auront pas su s’assurer certains appuis lorsqu’ils l’auraient pu auront peut-être à s’en repentir… Du reste, même si on n’est pas de mon avis sur l’opportunité d’une entente entre les représentants des différentes doctrines vraiment traditionnelles, on n’en devrait pas moins reconnaître malgré tout mon intention d’être utile.
Au fond, je crois qu’on peut être bien content de me trouver lorsqu’il s’agit de combattre des choses comme le théosophisme, parce que les circonstances m’ont fourni pour le faire des moyens qui manquent à d’autres ; je veux bien m’y prêter parce que cela correspond tout à fait à ma propre façon de voir, et d’ailleurs ce n’est pas la première fois que je le fais ; mais il faut qu’on sache bien que je ne suis pas de ceux dont on peut se servir à sa guise. J’ai toujours été parfaitement indépendant, et j’entends le rester ; je sais bien que cette indépendance se paie parfois très cher, mais peu m’importe. Partout où je suis passé, je me suis toujours arrangé de façon à ne pas prendre le moindre engagement ; je peux quelquefois ne pas dire tout ce que je pense, ou même ne rien dire du tout, mais personne ne me fera jamais dire ce que je ne pense pas. Je suis heureux que vous reconnaissiez ma “sincérité intellectuelle” ; mais il est à craindre que mon inaptitude à déguiser ma pensée ne m’enlève jusqu’à la possibilité de me défendre contre certaines attaques, qui m’embarrasseraient peu si j’avais seulement à ma disposition un organe pour y répondre… Bien entendu, je ne regrette rien de l’actuelle campagne antithéosophiste, dont le récent congrès de Paris vient de montrer mieux encore toute l’opportunité ; ou du moins je ne regrette qu’une chose : c’est que les conditions où elle est menée, en donnant prétexte à l’adversaire de la présenter, très faussement d’ailleurs, comme une affaire de “pari”, ne lui enlèvent de sa portée aux yeux de certains ; cela résulte de réflexions qui m’ont déjà été faites de plusieurs côtés. Sans doute, ceux qui me connaissent savent que je ne me solidarise avec aucun parti et que je ne suis soumis à aucune influence occidentale ; mais, pour ce qui est des autres, je ne vois que trop, par ce qui se passe en ce moment, combien il est facile de dénaturer les intentions de quelqu’un et d’accréditer les pires légendes à son sujet.
Et voici encore quelque chose de curieux : tout récemment, je recevais une lettre de quelqu’un qui me disait textuellement ceci : « Votre livre témoigne que vous êtes catholique romain, et même anti-gallican et anti-moderniste… » Dans sa pensée, c’était là une critique, ce qui m’est fort égal ; mais cela prouve que tout le monde n’y a pas vu les mêmes choses que vous, et qu’il y en a même qui y ont vu tout le contraire. Pourtant, on s’accorde généralement à reconnaître que j’exprime mes idées d’une façon assez claire ; que serait-ce donc s’il en était autrement ? Ainsi, me voilà traité de catholique par les uns, d’anticatholique par les autres ; c’est à croire que chacun n’a vu dans ce livre que ce qui était susceptible de lui déplaire. Les gens de l’Université, naturellement, me regardent comme un adversaire, et eux aussi me rangent, à tort ou à raison, du côté catholique ; comme je l’écrivais à l’abbé Eyselé, je croyais trouver dans un autre milieu plus de largeur d’idées, mais il paraît que je me suis trompé.
Sans doute, d’après ce que vous m’aviez dit, je m’attendais bien à ce que vous m’adressiez certaines critiques, ce qui était tout à fait votre droit ; mais je ne prévoyais pas qu’elles seraient exprimées avec tant de partialité, et, de plus, je m’étonne encore d’avoir été si mal compris par vous, qui, à ce qu’il me semblait, auriez dû me connaître mieux. D’ailleurs, étant donnée l’attitude que j’ai prise très nettement dans mon ouvrage, je n’aurais pas soupçonné qu’on pût me mêler à des querelles occidentales. Si ce livre avait été écrit par quelqu’un qui fût un Oriental de naissance, on n’aurait probablement jamais songé à y découvrir du “gnosticisme” ou quelque chose d’analogue ; or il a été écrit exactement de la même façon, et c’est là ce qu’il ne faudrait pas perdre de vue si, en le lisant, on veut en apprécier en toute justice l’esprit véritable et la signification réelle.
Veuillez croire, chère Mademoiselle, pour vous et votre famille, à notre souvenir le meilleur.
René Guénon
Блуа, 4 октября 1921 г.
(перевод на русский язык отсутствует)