Blois, 28 juillet 1921
Chère Mademoiselle,
Je dois tout d’abord m’excuser d’avoir tant tardé à vous accuser réception de votre envoi et à vous en remercier ; il ne m’a pas été possible de trouver un instant avant notre départ de Paris, et, bien que nous soyons ici depuis samedi, nous sommes encore à peine réinstallés. Je me demande si vous êtes à saint Germain en ce moment mais, comme vous nous avez dit que vous ne vous absenteriez pas bien longtemps, je vous y adresse ma lettre, pensant bien que de toute façon on vous la fera parvenir.
J’ai pu régler l’affaire avec Valois avant de partir ; le traité est signé, et les conditions sont à peu près les mêmes que celles de Rivière. On espère que le volume pourra paraître vers le début de novembre. Je viens d’écrire quelques mots à Maritain pour lui annoncer que tout est arrangé, et pour lui demander quand je devrai lui envoyer mon article sur le théosophisme, dont je ne me suis pas encore occupé, mais que je pourrai préparer ici.
Germain est venu nous voir plusieurs fois ; nous l’avons trouvé mieux, mais pourtant cela ne paraît pas encore bien brillant. Vous savez sans doute qu’il pense revenir à Paris en septembre pour un cours de vacances ; quant à l’affaire de Seine-et-Marne, il trouve que c’est trop loin de la capitale, et aussi qu’il sera trop tenu ; il est donc à craindre que cela ne puisse pas durer bien longtemps, et pourtant c’est certainement ce qui vaudrait le mieux pour lui à tous égards. – Il nous a amené un soir son ami Rosenblum, dont il nous avait souvent parlé, mais que nous n’avions pas vu encore.
Si vous voulez bien m’envoyer, comme vous me l’aviez proposé, le numéro de la revue qui contient l’article de Maritain sur le spiritisme, cela me fera plaisir ; bien entendu je pourrai vous le retourner après en avoir pris connaissance.
Maintenant, je vais vous demander la permission de vous dire très franchement ce que je pense de votre article, ou plutôt de certains points de cet article. Naturellement je passe sur les éloges que vous m’adressez au début, et dont je ne puis que vous remercier. Mais si vous aviez assurément le droit de ne pas vous prononcer nettement sur la question de la véritable interprétation des doctrines orientales, vous avouerai-je que j’ai été un peu surpris de voir ces réserves revenir à plusieurs reprises au cours de l’article, et en des termes qui, pour ne marquer sans doute qu’un excès de prudence de votre part, n’en sont pas moins susceptibles d’être mal interprété par certains ? Était-il donc si nécessaire de ménager les orientalistes officiels ? Si on doute que les doctrines que j’expose soient vraiment orientales, je me demande ce qu’elles pourraient bien être, car il me semble que tout le monde doit au moins reconnaître qu’elles n’ont rien d’occidental, et, quant à les avoir constituées de toutes pièces, cela demanderait une capacité intellectuelle que je n’ai certes pas.
Je voudrais ensuite vous signaler une omission dont je me suis demandé si elle était tout à fait involontaire : vous n’avez rien dit de mon attitude à l’égard du point de vue philosophique
, ce qui, sur le terrain où vous vous êtes placée, semblerait pourtant tout à fait essentiel. Il est un peu gênant de vous voir employer l’expression de “philosophie hindoue”, ou encore celle de “psychologie hindoue” alors que je me suis précisément attaché à montrer qu’il n’existe rien de tel. Vous souvenez-vous que, dans le début du rapport de Sylvain Lévi, je vous avais fait remarquer la phrase où il parlait de mon travail “sur les systèmes philosophiques de l’Inde”, comme un signe d’incompréhension de sa part ? Comme ce n’est certainement pas cela chez vous, et comme j’avais justement attiré votre attention là-dessus, je ne vois pas bien les motifs de cette confusion ; serait-il indiscret de vous les demander ? C’est qu’une telle confusion aboutit parfois à des conséquences plus graves que l’emploi d’une expression impropre, car elle risque, sur certains points, de me faire dire juste le contraire de ce que j’ai dit : ainsi, n’affirmez-vous pas que “j’exclus la morale de la philosophie” ? Ah non, je ne l’en exclus pas, je la lui abandonne au contraire bien volontiers, et je suis persuadé qu’elle ne peut guère dépasser cet amas de théories hétéroclites que l’on réunit sous ce nom de philosophie. Et, à propos de morale, permettez-moi aussi de trouver peu justifié le rapprochement que vous faites avec Durkheim : s’il est arrivé à celui-ci ou à n’importe quel autre de dire quelque chose de juste sur un point particulier, il me semble que le fait qu’il l’a dit ne constitue pas une raison suffisante pour qu’on doive de parti pris, soutenir le contraire ; et il me semble aussi qu’on a bien le droit de reconnaître qu’un auteur a raison sur un point sans se solidariser avec lui le moins du monde et même en méprisant profondément l’ensemble de ses idées : l’erreur totale n’est-elle pas une pure impossibilité ? du reste, dans le cas actuel, l’accord avec Durkheim est bien superficiel : s’il insiste sur le caractère exclusivement social de la morale, ce qui implique assurément la relativité de celle-ci, son ignorance absolue de la métaphysique ne lui a certainement pas permis d’en voir ni même d’en pressentir les véritables raisons. Enfin, ce que je pense de la morale, je le pensais déjà exactement à une époque où je connaissais à peine le nom de Durkheim, et où je n’avais pas la moindre idée de ses conceptions ; c’est vous dire que je n’ai pu en être influencé.
Pour en finir avec la question de la morale, vous reconnaissez que la notion de “dharma” n’est point morale de soi
; cela me suffit, car les applications contingentes que chacun peut en faire ne me regardent pas, et on ne saurait rendre une idée responsable des fausses conceptions auxquelles elle peut donner lieu chez certains. En tout cas, je conteste que cette notion devienne morale “aussitôt qu’on l’applique au cas de la nature humaine” ; elle le deviendra seulement quand on la déformera en la concevant avec une nuance sentimentale, car c’est le sentiment qui fait le point de vue spécifiquement moral, non pas la volonté, quoi qu’en puisse dire Leibnitz, dont l’opinion m’importe aussi peu que celle de tout autre philosophe. – Enfin, ce que vous appelez le “problème humain” (qui n’est peut-être un problème que pour les Occidentaux, le même que pour les philosophes) peut comporter des solutions parfaitement exemptes de tout “moralisme” ; libre aux moralistes de les proclamer insuffisantes, probablement sans même chercher à comprendre, mais non d’en nier l’existence. Quant à moi, quoi que vous en disiez, je ne nie point l’existence de la morale philosophique, je n’ai eu que trop d’occasions de la constater ! Je conteste seulement qu’elle vaille quelque chose ce qui est bien différent.
Autre question : vous dites comme moi que “la métaphysique ne saurait progresser en soi”, mais vous ajoutez qu’“elle peut progresser dans l’esprit d’un métaphysicien”. Il me semble que ce qui progresse dans ce cas, c’est simplement la compréhension de l’homme dont il s’agit, et la vérité métaphysique n’en est nullement affectée ; dire que c’est alors la métaphysique qui progresse c’est renverser les rapports. Encore faudrait-il ajouter que l’extension de la connaissance dans ce domaine procède bien souvent d’une façon discontinue ; c’est là une conséquence de ce caractère intuitif que vous semblez lui contester, mais qui existe tout de même… Un commentaire ne contient rien de plus que le texte, et, si nous en avons besoin, c’est en raison de l’imperfection de nos conditions intellectuelles au début du moins, car il est un point au-delà duquel, non seulement le commentaire, mais le texte même devient inutile. Quant au rôle que vous attribuez aux “hommes de génie”, vous me permettrez de rester très sceptique sur son importance et sur les résultats qu’on peut espérer des conceptions de telles gens quand certaines données leur font défaut ; je persisterai toujours à regarder l’immense majorité des “grands philosophes” comme de vulgaires ignorants à l’égard des seules choses qui m’intéressent, et qui n’ont rien à voir avec la science “profane”.
Vous me reprochez d’établir une séparation trop profonde à l’intérieur de la connaissance humaine ; je craindrais plutôt de n’avoir pas réussi à la montrer aussi profonde qu’elle l’est réellement. À vrai dire, je ne sais pas si l’on peut parler encore de connaissance “humaine” quand il s’agit de la métaphysique ; si par “humain” on entend exclusivement l’être individuel, on ne le peut certainement pas. Mais, d’un autre côté, ce n’est nullement des anges qu’il s’agit en tout cela ; s’il se trouve que ce que la théologie dit des anges est métaphysiquement vrai des états supra-individuels de l’être, c’est là une concordance fort remarquable, qui aurait peut-être besoin d’être expliquée, mais contre l’existence de laquelle personne ne peut rien, pas plus qu’on ne peut faire que la connaissance véritable et complète n’implique pas l’identité effective du connaissant et du connu, indépendamment de toute subtilité d’interprétation philosophique. Tant pis si certaines vérités sont gênantes pour ceux qui ont peur d’aller trop loin, on ne peut les obliger à concevoir ces vérités, mais ils n’ont pas pour cela le droit de les nier et pourtant c’est ce qu’ils font le plus ordinairement, se comportant en cela comme les positivistes ; c’est là un effet de ce que j’appelle “l’esprit de système”. Quand je parle de ces gens qui redoutent tout ce qui leur semble trop haut ou trop bas, qui cherchent à garder en tout une position moyenne, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce malheureux Delbos, qui en était un exemple frappant ; je m’amusais à appeler cela une “conception bourgeoise de la philosophie” ; au fond, c’est peut-être l’esprit philosophique lui-même qui est ainsi fait… En tout cas, le thomisme tel que vous le présentez (bien entendu, quand je dis vous
, ce n’est pas que de vous personnellement qu’il s’agit) peut faire une impression un peu analogue : ce n’est pas, pour moi, “un sommet entre deux erreurs”, mais bien plutôt une vérité partielle qui reste à mi-côte. J’ajoute que le Thomisme lui-même, quoique certainement incomplet métaphysiquement, n’est pourtant peut-être pas aussi étroitement limité que le prétendent certains de ses interprètes actuels. Ce que je trouve tout à fait étonnant, c’est de vous voir attribuer à l’intelligence humaine un pouvoir véritablement extraordinaire, et que je lui refuse absolument : celui d’“outrepasser la vérité” ; si vous dites que l’homme peut concevoir plus que ce qui est, vous le faites tout simplement, sans vous en douter, supérieur à Dieu ! Avouez que l’“hyperintellectualisme” que vous dénoncez (et qui n’est en réalité que l’intellectualisme pur), s’il l’égale seulement aux anges (et encore ce n’est pas en tant qu’individu humain), est véritablement bien modeste…
Je ne veux pas insister sur la confusion de l’intellect et de la raison, ni sur celle de l’universel et du général ; nous en avons souvent parlé déjà, et je n’y vois que des effets de la tendance qui cherche à ramener la métaphysique aux limitations du point de vue philosophique. Je ne fais point de “théorie de la connaissance”, quoi que vous en disiez, et les Hindous n’en font pas non plus, ils se contentent de la connaissance elle-même ; il faut laisser ce genre de théorie aux philosophes, et spécialement aux philosophes modernes. Il est bien vrai que je ne peux pas admettre que toute connaissance (y compris celle de l’ordre métaphysique) vienne des sens ; mais, pour ceux qui n’ont que des connaissances d’origine sensible (il y en a sans doute), il n’est au pouvoir de personne de leur faire comprendre ce que sont les connaissances d’une autre nature, pas plus qu’il n’est possible de faire comprendre à des nominalistes comme Poerkeley ce que c’est qu’une véritable idée générale ; c’est là une question d’“horizon intellectuel” plus ou moins étendu. La métaphysique n’est pas “une science abstraite” elle n’est pas même “une science” tout court, elle est “la connaissance” par excellence. D’ailleurs, il est bien entendu que l’universel est en toutes choses, mais encore faut-il savoir l’y reconnaître, et c’est là qu’intervient nécessairement l’intuition intellectuelle. – L’homme, dites-vous encore dans le même passage, “est à la fois plus simple et plus complexe” ; je ne comprends pas très bien. Il me semble que vous le simplifiez terriblement (je parle ici de la généralité des Occidentaux) en n’y envisageant que deux éléments en tout et pour tout ; mais, là-dessus aussi, la reconnaissance de la réalité me paraît préférable à toutes les théories philosophiques.
Vous me reprochez de négliger certaines distinctions ; c’est que je pense, ou que ces distinctions ne sont pas fondées, ou du moins qu’elles n’ont pas l’importance que vous leur attribuez. Quand je peux éviter une complication quelconque, j’en suis très heureux ; évidemment, cette attitude est tout le contraire de celle des philosophes, qui excellent en général à créer des problèmes artificiels. De même, je trouve inutile, sauf exceptions, l’emploi de toute terminologie compliquée ou trop spéciale ; il me semble en particulier et sans vouloir donner de conseil à personne, que les scolastiques gagneraient beaucoup à réserver leur terminologie aux traités didactiques et à tâcher partout ailleurs de la traduire en langage clair. Les difficultés inhérentes à la compréhension sont bien suffisantes sans qu’on vienne en ajouter d’autres, et personne ne devrait être obligé d’apprendre une langue spéciale pour pouvoir comprendre certaines idées. Il ne s’agit pas de chercher à mettre les idées à la portée de tout le monde, car vous savez bien que j’ai horreur de la vulgarisation ; mais je pense que ceux qui sont vraiment aptes à comprendre ne sont pas forcément les plus capables de retenir des mots plus ou moins extraordinaires ; du reste, s’il en était autrement, la nullité intellectuelle de la plupart des érudits ne s’expliquerait pas bien.
Pour les rapports de la métaphysique et de la logique, ce que vous en dites ne me persuade pas de modifier en quoi que ce soit ma façon de voir ; ici encore, c’est la question de l’intuition intellectuelle qui fait toute la différence entre nous. D’autre part, une notion qui ne participerait en rien de la nature de la chose serait absolument fausse ; la notion n’est pas proprement un “intermédiaire” entre le sujet et l’objet, elle serait plutôt leur point de contact, ou ce en quoi leurs natures coïncident (même dans les degrés les plus inférieurs de la connaissance, où cette coïncidence, naturellement, ne va pas bien loin ; mais la notion n’est vraie que dans la mesure où la coïncidence existe) ; et il me semble que, malgré tout, cela n’est pas très éloigné de la pensée d’Aristote. – Peut-être avez-vous raison, dans une certaine mesure, de rattacher la possibilité de concevoir ce qui est “au-delà de l’être” à l’indépendance essentielle de la métaphysique à l’égard de la logique ; mais il y aurait bien à dire là-dessus. En tout cas, je puis vous assurer que le refus d’identifier l’infini à l’être concerne bien l’être entendu comme vous le faites, et non pas seulement d’une manière “univoque” : l’être universel (et non pas général) est la première de toutes les déterminations, mais c’est encore une détermination, donc une limitation. – Je ne suis pas sûr que la notion d’“acte pur”, chez Aristote soit parfaitement équivalente à l’idée d’infini ; à part ce point qu’il conviendrait d’examiner de plus près, nous sommes d’accord sur l’inexistence de cette idée d’infini chez les Grecs avant la période alexandrine, c’est-à-dire avant qu’un contact plus direct avec les Orientaux ne la leur ait fait connaître, ce qui prouve qu’il étaient incapables de l’atteindre par eux-mêmes.
Vous dites que la question du panthéisme est peut-être plus complexe que je ne le pense, ce n’est pas tout à fait cela, mais ce point est encore un de ceux sur lesquels j’ai tenu à couper court à toute subtilité. Le mot de “panthéisme” étant de ceux dont on a le plus abusé, il était nécessaire d’en délimiter le sens d’une façon très nette, ce qui ne pouvait se faire qu’en le confinant au domaine philosophique, où il a pris naissance et dont on n’aurait jamais dû le faire sortir. – Je ne comprends pas très bien la distinction que vous voulez faire quand vous dites que vous entendez “personnel” au sens philosophique et non théologique ; s’il y a vraiment là une différence appréciable, cette distinction m’obligera à en faire une autre et à vous dire que, pour ma part, je ne l’ai entendu ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux sens, mais bien au sens métaphysique, lequel a une tout autre portée. Il est très vrai que la triplicité des aspects principaux d’Îshwara qui constitue la Trimûrti ne correspond pas à la Trinité chrétienne, mais je ne l’ai pas prétendu non plus. Il y a dans la doctrine hindoue autre chose qui a beaucoup plus de rapports avec la Trinité ; seulement, je n’en ai pas parlé du tout, et avec intention. Maintenant, admettez-vous que la Trimûrti est constituée par trois aspects du Verbe ? Si oui, c’est encore un point sur lequel nous serons d’accord.
Voici autre chose que je ne comprends pas : “Pour les Orientaux, dites-vous, il y a de l’inexprimable, mais point de mystère.” Pour eux et pour moi, mystère et inexprimable ne sont précisément qu’une seule et même chose ; et le sens primitif et étymologique du mot “mystère” semble bien nous donner raison. Si ce même mot en est arrivé à signifier pour certains quelque chose d’inconcevable, cela prouve tout simplement que ceux qui lui ont donné cette acception étaient en effet incapables de concevoir ce qu’ils ne pouvaient exprimer ou tout au moins se représenter par une image quelconque. Si vous affirmez qu’il y a de l’“inconnaissable”, vous êtes avec Spencer et les positivistes ; ceux qui prennent cette attitude ne sont que logiques en concluant de là que la métaphysique n’existe pas, pour eux du moins, car cela ne l’empêche évidemment pas d’exister en soi, et aussi pour d’autres. – Vous semblez ensuite confondre “immutabilité” et “immobilité” ; puis vous dites que les Orientaux” se croient parvenus à la connaissance parfaite”. Non, ceux qui y sont parvenus le savent
, d’une façon certaine, et, quant aux autres, ils savent du moins où ils pourront trouver cette connaissance, pour peu qu’ils en aient les moyens intellectuels ; y a-t-il en Occident quelque chose d’équivalent à cela ? De même les sages hindous (les vrais bien entendu, ceux qui sont des sages complets
) ne tendent pas à réaliser leur connaissance, ils la réalisent effectivement
(sans quoi, d’ailleurs cette connaissance elle-même demeurerait imparfaite et insuffisante) ; je dirais volontiers qu’il y a là une question de fait
, si le mot de “fait” ne se restreignait le plus ordinairement au domaine expérimental, dont il ne s’agit aucunement ici. Certes, il y a là bien autre chose que de “fugitives lueurs d’éternité” ; ce qu’un être a réalisé constitue pour lui une acquisition permanente, que rien ne saurait jamais lui faire perdre, et cela si incomplète et si partielle qu’ait été sa réalisation. Il n’est pas permis de parler ici d’“égarement philosophico-mystique” ; d’abord c’est fort impropre quant il s’agit de gens qui n’ont rien de mystique et pour qui le point de vue philosophique est inexistant ; je maintiens le sens que j’ai donné au mot “mystique”, et, à moins que ce mot ne puisse s’appliquer indistinctement à n’importe quoi, ce qui est purement intellectuel ne peut être ni mystique ni pseudo-mystique, parce que, tout d’abord, il ne peut être ni religieux ni pseudo-religieux (et qui dit mystique dit forcément religieux par là même, ou bien, encore une fois, les mots ne signifient plus rien). Ensuite, si ce dont il s’agit pouvait être de l’“égarement” ou de l’“illusion”, ce pourrait en être tout aussi bien de penser que 2 et 2 font 4, car il n’y a pas plus de certitude dans ce cas que dans l’autre ; vous donnez entièrement raison aux sceptiques, qui auraient seuls le droit de s’exprimer ainsi. Du reste, c’est toujours une chose extrêmement grave, quand on est en présence d’une doctrine véritablement traditionnelle, que de vouloir la taxer d’“erreur” ou de s’exprimer à son égard d’une façon peu respectueuse ; les Catholiques ont moins que quiconque le droit d’adopter une telle attitude, puisqu’ils se réclament aussi d’une doctrine qui a un caractère traditionnel (et c’est ce qui en fait sa valeur) ; en agissant ainsi ils s’exposeraient à être traités de même par les représentants des autres doctrines, si ceux-ci étaient animés d’un semblable esprit d’exclusivisme (ce n’est pas le cas, il est vrai, mais ce n’est pas une raison pour en profiter). Il est étonnant qu’on ne semble pas songer à cela, et puis, enfin, en admettant qu’il y ait lieu de discuter (et il y a lieu tant qu’on n’est pas arrivé à la compréhension parfaite d’une doctrine), ne peut-on le faire sans injurier ? (je pense à ce propos au Père Mainage, prenant prétexte de ses conférences sur le théosophisme pour insulter les hindous de la façon la plus odieuse, tout en faisant preuve de la plus parfaite ignorance de leurs doctrines.) Il y a des procédés de discussion qui, même aux yeux de gens peu compétents, pourvu seulement qu’ils soient désintéressés dans l’affaire, ne donnent pas du tout l’impression qu’on a raison, ni même qu’on est bien sur de soi…
Pour en revenir à la réalisation, vous dites que son terme est “essentiellement surnaturel” : je veux bien admettre cette façon de parler, encore qu’elle puisse prêter à équivoque ; et même en mettant de côté toute subtilité d’interprétation, ce qui est vraiment métaphysique, étant “au-delà de la nature” par définition, ne peut en effet être dit que “surnaturel”. Vous déclarez que ce terme ne peut être atteint “sans le secours de la grâce” ; c’est possible, mais êtes vous sûre que ce secours fait défaut, simplement parce que ce dont il s’agit ne s’appelle pas de la même façon dans toutes les langues ? Et encore le mot “grâce”, à part l’inconvénient qu’il a d’être pris ordinairement dans une acception trop peu métaphysique, est une des traductions les plus approchées dont disposent les langues occidentales pour le mot sanscrit “prasâda” ; vous me direz alors que j’ai eu tort de ne pas parler de cela, mais je n’ai pas prétendu faire un exposé complet, et il y a bien d’autres choses non moins importantes que j’ai dû également passer sous silence. Enfin, vous prétendez que le but final de la réalisation ne peut être atteint “par les procédés de la métaphysique” ; les connaissez-vous donc ? Je me permets de le mettre formellement en doute, et il me semble que vous êtes ici beaucoup moins prudente que lorsqu’il s’agissait de vous prononcer sur le caractère authentique des doctrines que j’ai exposées.
Quant aux réserves qu’exigeraient le Brahmanisme “au point de vue de la foi catholique” vous avez grandement tort de penser que “cela va sans dire” ; il n’en est ainsi que pour ceux qui s’en tiennent là-dessus aux notions communes et superficielles (reportez-vous à ce que j’ai dit à propos de l’attitude des Jésuites en Chine au XVIIe siècle). Il y a encore là une confusion de point de vue, et il faudrait à ce propos revenir à la définition de la religion, point que vous n’avez pas traité. S’il fallait à toute force établir une comparaison entre deux doctrines qui ne se placent pas sur le même terrain, celle qui peut admettre la coexistence de l’autre sans en être gênée me paraîtrait avoir l’avantage, car cela prouve qu’elle peut avoir tout ce que l’autre possède de vérité, avec quelque chose en plus. Savez-vous que beaucoup d’Hindous, parmi les plus strictement orthodoxes (les autres ne comptent guère), mettent chez eux le Christ à une place d’honneur ? D’autre part, je sais qu’il est des Catholiques éminents qui sont loin de partager votre façon de voir et de trouver les prétendues incompatibilités qui paraissent vous effrayer ; si j’avais le droit de tout dire, je pourrais même invoquer l’autorité d’un cardinal qui n’est mort que depuis peu d’années… Il me semble, du reste, que vous avez une tendance, peut-être fâcheuse, à identifier le Catholicisme tout entier au Thomisme, et même plus exactement, à une certaine interprétation du Thomisme, que je sais bien n’être pas celle de tous les scolastiques ni de tous les théologiens.
J’arrive à votre dernier paragraphe : vous dites que “c’est de sa propre Tradition que l’Occident trouvera la force de se réformer lui-même” ; pour ma part, je ne me souviens pas d’avoir dit autre chose, et je crois bien qu’il y a quelque chose de très semblable à cela dans ma conclusion. J’ajoute, il est vrai, que, pour suppléer à ce qui est métaphysiquement incomplet en Occident, il faudrait s’adresser à l’Orient, mais il est bien entendu que ceci ne concerne que l’élite
. De plus, dans les conditions actuelles, il est fort peu vraisemblable que l’Occident soit encore capable de revenir à sa propre Tradition par lui-même et sans aucune aide ; c’est justement ici que devrait intervenir l’élite en question, avec l’appui de l’Orient. Il faut parfois se résigner à avoir des alliés qui ne sauraient être des subordonnés
, ne pas admettre cela me paraît autrement orgueilleux que ce que vous essayez de flétrir de cette épithète. À ce sujet, je ne sais si j’ai bien compris l’expression “enseigner l’orgueilleuse sagesse de l’Orient” ; si elle veut vraiment dire ce que je crois, c’est encore une illusion à laquelle il faut renoncer : persuadez-vous bien que l’Occident n’a rien à enseigner à l’Orient (si ce n’est dans le domaine purement matériel, dont l’Orient ne veut pas entendre parler). Et il n’y a là aucun “orgueil” : la sagesse orientale (je pourrais aussi bien dire la sagesse purement et simplement) est entièrement dégagée de toute sentimentalité, l’orgueil et l’humilité lui sont pareillement étrangers… et indifférents.
Enfin, votre dernière phrase renferme une méprise qui m’a profondément stupéfait, où avez-vous bien pu découvrir que je propose “une rénovation hindouiste de l’antique Gnose, mère des hérésies” ? Si vous preniez le mot “Gnose” dans son vrai sens, celui de “connaissance pure”, comme je le fais toujours lorsqu’il m’arrive de l’employer (et c’est le sens où on le rencontre, par exemple, chez certains Père de l’Église), je n’aurais certes pas à protester contre l’intention de “rénover la connaissance” à l’aide des doctrines hindoues, encore que je ne sois peut-être pas très qualifié pour prétendre à un tel résultat ; mais tout le reste de votre phrase ne montre que trop clairement que ce n’est pas du tout cela que vous avez voulu dire. D’abord, la Gnose, ainsi entendue (et je me refuse à l’entendre autrement) ne peut être appelée “mère des hérésies” ; cela reviendrait à dire que la vérité est mère des erreurs ; s’il y a des êtres humains qui comprennent mal la vérité, et si c’est de là que naissent les erreurs, la vérité ne saurait assurément en être rendue responsable ; il serait tout aussi juste de parler, par exemple, “du Catholicisme, père du Protestantisme” ! En fait, vous confondez tout simplement “Gnose “ et “gnosticisme” ; n’allez-vous pas, en un autre endroit, jusqu’à qualifier à la fois la métaphysique hindoue (et par là, au fond, tout ce qui est métaphysique vraie) de “gnose parfaite” (ce qui est très acceptable, puisqu’il s’agit en effet de la connaissance intégrale) et de “gnosticisme absolu” ? Je ne puis me résoudre à croire que vous ne sachiez pas ce que c’est que le gnosticisme historiquement tout au moins ; mais alors pourquoi cette assimilation que rien ne saurait justifier ? Assurément, ce n’est pas la première fois que je rencontre une pareille confusion et que j’ai à la relever ; mais, jusqu’ici, elle était toujours le fait de gens qui, pour vanter le gnosticisme et le faire passer pour ce qu’il n’est pas, le décorait indûment du nom de Gnose ; je me suis même attiré quelques haines en le leur reprochant… Cette fois, c’est exactement l’inverse qui se produit : c’est la Gnose, au sens de connaissance pure, qu’on veut frapper de suspicion en l’assimilant à cette mixture hétéroclite qui s’appelle (ou s’est appelée) le gnosticisme ; et pourtant, pour éviter toute fausse interprétation, je me suis soigneusement abstenu, dans tout mon ouvrage, d’employer ce mot de Gnose, malgré sa parfaite équivalence avec le sanscrit “Jnâna”, et je me suis contenté de celui de métaphysique, qui peut presque toujours s’y substituer sans inconvénient (quand cela n’est pas possible, on peut parler simplement de “connaissance”). Il n’y a là, de ma part, ni habileté ni manque de franchise (votre phrase pourrait le faire croire), mais seulement le désir d’écarter tout ce qui risque d’être mal compris, dans la mesure où il est possible de le prévoir ; mais je n’ai pas réussi, puisque, malgré toutes mes précautions, la fausse interprétation s’est produite tout de même, et du côté où je l’attendais le moins ! Si clairement qu’on s’efforce d’écrire, c’est à désespérer de se faire comprendre ; vraiment, si on ne peut dire que la morale n’a qu’une portée purement sociale sans être assimilé à Durkheim et autres sociologues ni parler de la connaissance intellectuelle pure sans être associé aux gnostiques de toute espèce, voire même placé au-dessous des Théosophistes et dénoncé comme plus dangereux que ces malfaisants imbéciles, je commence à croire que le mieux serait tout simplement de garder le silence. Si ce n’était si fâcheux, ce serait plaisant, pour quelqu’un qui prend la défense de l’orthodoxie Traditionnelle dans tous les domaines, et qui ne veut rien connaître en dehors de cette orthodoxie, de se voir accuser de chercher à promouvoir l’hérésie !! Pour ce qui est spécialement du gnosticisme est-il besoin de dire que cette déformation grecque d’idées orientales incomprises ne m’intéresse pas le moins du monde ? Cela ne vaut pas beaucoup plus qu’un système philosophique. Aurait-il donc fallu que j’aille me défendre par avance, et sans aucun motif, de vouloir instituer quoi que ce soit ? Il ne me serait pas venu à l’idée qu’on pouvait me prêter de telles intentions, d’autant plus que j’avais dit que, dans ma conclusion, il ne s’agissait que de possibilités fort lointaines ; du reste, si l’élite dont j’ai parlé arrive à se constituer un jour, ce ne sera certainement pas par une association quelconque ; il faut pour cela des moyens d’un ordre autrement profond. En somme, je n’ai pas voulu dire autre chose que ce que j’ai dit, et tout cela prouve que, en voulant “parler franc”, comme vous dites, on court grand risque de prêter aux gens des pensées qu’ils n’ont jamais eues. Cette dénaturation de mes intentions est si grave à mes yeux, que je me verrai obligé de profiter de la plus prochaine occasion pour formuler la rectification qui s’impose.
Je vous prie de ne voir dans toutes ces réflexions la marque d’aucune mauvaise humeur ; il n’y a que votre dernière phrase qui m’ait réellement heurté, et vous devez maintenant comprendre pourquoi ; la seule chose que je ne puisse admettre, c’est qu’on m’impute des idées qui ne sont pas les miennes. Pour tout le reste, d’ailleurs, ce n’est pas moi personnellement qui suis en cause ; c’est la doctrine, que j’expose fort imparfaitement, quoique de mon mieux, et qui, dans son essence et bien au-dessus de toutes les controverses dont elle peut être l’occasion : que nous comprenions la vérité ou que nous ne la comprenions pas, cela nous importe beaucoup, mais la vérité n’en est aucunement affectée. Peut-être ai-je tort d’écrire trop nettement ce que je pense, mais j’espère bien que vous ne m’en voudrez pas et que vous ne vous en froisserez nullement.
J’attends avec quelque curiosité votre article des “Lettres” ; savez-vous s’il paraîtra bientôt ?
Veuillez croire, chère Mademoiselle, à nos sentiments les plus sympathiques.
René Guénon
Блуа, 14 августа 1921 г.
(перевод на русский язык отсутствует)