Paris, 14 juin 1921
Chère Mademoiselle,
Nos lettres se sont croisées ; j’ai attendu pour vous répondre, parce que nous espérions un peu vous voir aujourd’hui. Peut-être sera-ce pour vendredi ; si vous avez quelques instants de libres, vous nous ferez plaisir.
Avez-vous pu voir Bernoville et vous entendre avec lui ?
Je savais déjà par Maritain que votre article ne pourrait paraître que le 15 juillet ; ce retard n’est pas trop à regretter, puisqu’il va vous donner le temps dont vous aviez besoin pour mettre la chose au point ; sans doute avez-vous maintenant commencé la rédaction. Votre idée d’envisager dans les deux revues des points de vue différents me paraît très bonne ; ce sera certainement plus intéressant que de répéter à peu près les mêmes choses.
Maritain ne m’avait pas parlé d’un article sur le Théosophisme pour la “Revue Universelle” ; je m’en chargerai très volontiers, mais peut-être ne pourrai-je le préparer que pendant les vacances. Je tâcherai de voir Maritain jeudi pour savoir comment il veut que je prenne le sujet ; la difficulté est de faire quelque chose qui tienne dans les limites indiquées, mais enfin il me semble que cela peut s’arranger tout de même.
J’ai recopié plus de la moitié de mon travail, mais il me reste encore à rédiger le dernier chapitre ; pour cela, j’aurai besoin de la brochure théosophiste que je vous ai prêtée. Vous serez donc bien aimable de me la rapporter vendredi, ou de me l’envoyer s’il ne vous était pas possible de venir. J’espère maintenant avoir terminé avant la fin du mois ; j’ai à faire ensuite, pour la “Revue de Philosophie”, un compte rendu d’un ouvrage sur l’Islamisme.
Pour mon ouvrage, Rivière a fait un service à la “Revue des Jeunes” ; savez-vous qui y fait la critique des livres, et, si c’est quelqu’un que vous connaissez, pourriez-vous lui dire un mot pour attirer son attention d’une façon plus particulière ? D’autre part, on m’a engagé à voir Pierre Lasserre ; je ne sais s’il se chargerait de faire quelque chose dans la “Revue Critique”, mais je pourrais toujours essayer de le lui demander ; malheureusement, je ne sais trop de la part de qui me présenter à lui ; le connaissez-vous ? Excusez-moi de vous demander tant de choses encore.
Je pense voir un de ces jours le P. de Grandmaison ; je lui ai écrit pour lui demander un rendez-vous. Bernoville m’avait promis de lui annoncer ma visite, j’espère qu’il n’aura pas oublié de le faire.
Nous sommes heureux de savoir que Germain est mieux et qu’il a pu quitter la maison de santé ; maintenant, pourvu que ce mieux continue !… Où donc est l’abbaye de Sept-Fons ? N’y a-t-il pas été déjà ?
Pour la question de la “réalisation”, si vous l’abordez dans vos articles comme vous semblez en avoir l’intention, je me permettrai de vous demander de le faire avec une certaine réserve, comme je l’ai fait moi-même dans mon ouvrage (et vous avez dû voir que c’est avec intention) ; il est peut-être préférable, pour le moment, de ne pas trop insister publiquement sur ce point de vue, qui risque si fort d’être mal compris ; mais, bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas en parler du tout.
À ce propos, je ne sais pas si on peut parler proprement d’un sujet de la réalisation ; la question ne me semble pas très bien posée ainsi. En ce sens, on peut bien dire, comme vous le faites, que c’est l’individu qui réalise, mais à la condition d’ajouter que, la réalisation étant effectuée, l’individu n’existe plus comme tel ; et, d’autre part, le sujet et l’objet ne pouvant faire qu’un, ce n’est que de la “personne” (et non de l’individu) qu’on peut dire qu’elle est à la fois l’un et l’autre ; en tout cas, il faut toujours envisager l’intervention d’un principe supra-individuel. Maintenant, que Dieu soit à la fois l’auteur des moyens et des fins, comme vous le dites, ce n’est pas contestable ; mais les difficultés ne viennent-elles pas surtout de ce que, en tout cela, vous accordez trop d’importance à l’individualité ?
Excusez ma hâte, et croyez, chère Mademoiselle, à toute notre sympathie.
René Guénon
15 juin. – Je reçois une lettre de Maritain, qui me parle de la chronique à faire sur le Théosophisme ; il dit que ce n’est pas très pressé […]
Блуа, 28 июля 1921 г.
(перевод на русский язык отсутствует)