Blois, 12 août 1917
Chère Mademoiselle,
Voilà déjà huit jours que j’ai reçu mon manuscrit et votre lettre. Je vous prie, à mon tour, de m’excuser d’avoir tant tardé à vous remercier du tout et à répondre à vos objections que j’accepte, croyez-le bien, avec grand plaisir. Seulement, les éloges dont vous les accompagnez ne sont peut-être pas tout à fait justifiés, car mon seul mérite est d’avoir essayé d’exposer ces choses aussi clairement qu’elles en sont susceptibles, et je ne suis pas sûr d’y avoir toujours complètement réussi. Quant aux conceptions elles-mêmes, il est bien entendu que je n’ai aucunement la prétention de les présenter comme miennes
, d’autant plus que ce serait leur enlever toute valeur métaphysique, comme à tout ce qui relève de l’ordre individuel.
Sur le premier point que vous me signalez, je suis entièrement d’accord avec vous. En parlant de “minimum de détermination qui soit requis pour nous rendre concevable” l’Infini ou le Tout universel, je n’ai naturellement en vue que notre conception actuellement déterminée par les conditions de notre état d’existence (ou de tout autre état analogue à celui-là).
D’ailleurs, j’ajoute : “pour nous le rendre concevable, et surtout exprimable à quelque degré”, et il ne peut être question d’expression que par rapport à un état manifesté, c’est-à-dire conditionné. Rien n’est inconcevable en soi, ni inconnaissable, et vous avez tout à fait raison de dire que la Connaissance universelle est identique à l’Infini même. Vous voyez donc que je suis très loin de la conception plotinienne, et d’ailleurs vous deviez bien le penser, en admettant toutefois que, pour Plotin, l’Intelligence ne soit vraiment qu’une émanation limitée de l’Infini. S’il en est ainsi, c’est une déformation évidente des conceptions orientales, auxquelles l’esprit Grec, même chez les Alexandrins, n’a jamais pu s’adapter parfaitement ; pour les Orientaux, en effet, la Connaissance est bien identique à l’Infini, et voici en particulier un texte qui est très clair à cet égard : “Brahma est la Vérité, la Connaissance, l’Infini” (je traduis tout à fait littéralement).
Je pense au second point, celui qui concerne le mot “être”, et je dois vous dire tout d’abord que la raison qui m’empêche d’employer ce mot d’une façon tout à fait universelle n’est pas la raison historique dont vous parlez, car je ne crois pas qu’il soit exact de dire qu’il ait d’abord désigné l’existence. Voici pourquoi : il y a en sanscrit deux racines distinctes, AS et BHU
, dont la première, qui est l’origine du mot “être” désigne (l’être) pur, tandis que la seconde désigne proprement l’existence avec toutes les idées limitatives qui s’y rattachent, et en particulier les idées d’origine ou de production, de formation, etc… L’opposition de ces deux racines procède de celle des deux notions d’essence et de substance au sens où je les entends, et elle contient une indication pour résoudre, au point de vue métaphysique pur, la question des rapports de l’essence et de l’existence, qui, comme beaucoup d’autres, se trouve grandement simplifiée lorsqu’on veut bien consentir à l’envisager exclusivement de cette façon, ce qui n’empêchera pas d’en faire ensuite toutes les applications qu’on voudra.
Je vous accorde donc que ce qui désigne le mot “être” a été, dès l’origine, d’ordre universel, encore que cette question étymologique soit sans doute d’importance secondaire ; mais, en tout cas, cela ne veut pas dire que ce soit ce qu’il y a de plus universel, ni que ceux qui ont voulu limiter à l’être l’objet de la métaphysique ne l’aient pas fait parce que leur horizon intellectuel ne s’étendait pas au-delà d’une certaine conception. Il ne faut pas oublier que, malgré tout, Aristote était Grec ; il est possible que d’autres aient ensuite étendu le sens du mot “être” bien au-delà de ce qu’avait conçu Aristote, mais ne croyez-vous pas qu’il y ait quelques inconvénients à l’étendre outre mesure ? D’abord, cela peut faire croire à une identité dans la pensée, alors que l’identité n’est réellement que dans les mots ; ensuite, pour désigner tout ce qui dépasse l’être tel que je l’entends, je trouve bien préférable l’emploi d’un terme de forme négative. D’autre part, la confusion entre “non-être” et “néant” ne peut se produire, dès lors qu’on a pris soin de préciser que le non-être est inclus dans la Possibilité, tandis que le néant n’est pas autre chose que l’impossible. Je ne peut donc pas accorder que l’opposition être-néant soit identique à l’opposition possible-impossible : les deux derniers termes sont bien identiques, mais les deux premiers ne le sont pas ; et même on ne peut pas dire rigoureusement que ce soit à l’être, mais seulement au possible, que s’oppose le néant, ou plutôt qu’il s’opposerait s’il pouvait entrer réellement comme terme dans une opposition quelconque.
En écartant toute possibilité de confusion entre “non-être” et “néant”, je ne vois pas trop quelles sont les raisons qui peuvent encore empêcher d’accepter ce terme de “non-être”, ou plutôt je n’en vois guère qu’une : son emploi par Hegel ; mais n’est-ce pas accorder beaucoup trop d’importance à Hegel et à son système que de s’y arrêter ? Par contre, ce terme a pour lui son emploi métaphysique chez les Orientaux, et surtout l’usage traditionnel extrêmement important qui en est fait dans le Taoïsme. C’est peut-être là une raison qui n’aurait pas une égale valeur pour tout le monde, mais elle en a beaucoup pour moi ; en tout cas, il serait tout à fait dérisoire de mettre en parallèle, à ce point de vue comme à tout autre, avec l’autorité d’une Tradition purement métaphysique et impersonnelle, les inventions pseudo-métaphysiques d’un Hegel ou de n’importe quelle autre individualité.
Je trouve que, en employant le mot “être” comme vous le faites, vous semblez limiter votre pensée plus qu’elle ne l’est en réalité ; c’est là une conséquence des inconvénients que je trouve à ce mot, et que je vous signalais plus haut. La définition de la métaphysique comme étant exclusivement la “connaissance de l’être” caractérise un certain mode de pensée, qui se distingue essentiellement de celui pour lequel l’ontologie n’est au contraire qu’une branche de la métaphysique, et non la plus importante ; il y a même là l’expression d’une des différences les plus profondes entre l’esprit occidental et l’esprit oriental. C’est pourquoi je ne peux pas dire qu’il n’y a là qu’une simple question de mots ; c’est quelque chose de beaucoup plus grave en réalité, comme je l’ai répété bien des fois à notre ami Germain, qui me faisait à peu près les mêmes objections que vous sur ce sujet. Même si on détourne le mot “être” de son sens propre pour l’universaliser davantage, il n’en reste pas moins comme la marque d’une influence grecque s’exerçant, ou s’étant exercée tout au moins à l’origine, sur la pensée de ceux qui l’emploient ainsi ; et c’est peut-être cette influence qui a empêché la scolastique d’être une expression de la métaphysique intégrale.
Quant à remplacer “être” par “existence” cela ne m’est pas possible, car d’une part, j’ai aussi besoin du mot “existence” en lui conservant son sens propre, bien moins universel encore que celui d’“être”, et, d’autre part, si l’être est le principe de l’existence, il ne peut être identifié à l’existence elle-même. Il est vrai que j’ai écrit que “tout possible a son existence propre comme tel”, mais ce n’est là, comme vous le dites, qu’une simple façon de parler, et même c’est une façon de parler que je trouve, à la réflexion, par trop défectueuse, et que j’avais déjà songé à changer. On pourrait, par exemple, mettre “réalité” au lieu “d’existence”, ce qui aurait l’avantage de faire ressortir la non-valeur métaphysique d’une distinction quelconque entre le possible et le réel. Seulement, vous me reprocheriez alors de distinguer “être” et “réel”, ou plutôt d’étendre le réel au-delà de l’être ; mais ceci a peu d’importance au fond, parce que je ne fais intervenir ce mot “réel” qu’en raison de cette prétendue distinction faite communément entre le possible et le réel, et pour affirmer qu’une telle distinction n’a métaphysiquement aucune raison d’être ; sans cela, je me dispenserais très volontiers d’employer ce mot, auquel je ne crois pas qu’on puisse attacher un sens bien net et bien précis, contrairement à ce qui a lieu pour des mots tels que “être” et “existence”.
Ce que je trouve plus important, c’est le danger que vous voyez à se priver en métaphysique d’employer le principe d’identité et jusqu’au verbe être. D’abord, pour le verbe être, je crois qu’on peut parfaitement l’employer, et même qu’il n’est pas possible de faire autrement, étant donnée la constitution même du langage ; seulement, il faut avoir bien soin de remarquer que, pour tout ce qui dépasse l’être, ce verbe ne peut avoir d’autre rôle que celui d’une simple copule purement symbolique. Pour le principe d’identité, la question est un peu plus compliquée, et voici comment on peut l’envisager : au point de vue logique, il y a lieu de considérer les principes d’identité et de contradiction (je ne dis pas, comme on le fait souvent, le principe d’identité ou de contradiction) comme application, aux conditions de l’entendement humain, des principes ontologiques correspondants ; mais, au point de vue métaphysique pur, la considération de ces derniers est insuffisante, précisément parce que ce sont des principes exclusivement ontologiques
. Le principe de contradiction, sous sa forme ordinaire, est en quelque sorte l’aspect négatif ou inverse du principe d’identité, et, comme tel, il est dérivé de celui-ci, qui n’est applicable qu’à l’être (la vraie forme ontologique du principe d’identité étant : “l’être est l’être”, forme sous laquelle il donne lieu à des développements intéressants dont je pourrai vous parler une autre fois). Mais l’absence de contradictions internes
(l’adjonction de ce mot est nécessaire pour écarter la distinction antimétaphysique des possibles et des compossibles) ne définit pas seulement la possibilité logique, ni même la possibilité ontologique, mais aussi la possibilité métaphysique dans toute son universalité. On pense donc pour “possibles = non-contradictoire”, et on peut parler en ce sens d’un “principe de non-contradiction”, d’une portée tout à fait universelle, et à forme négative comme toute expression de ce qui s’étend au-delà de l’être ; dans le domaine de l’être, ce principe, prenant une forme positive, deviendra le principe d’identité. L’aspect inverse du même principe universel sera “contradictoire = impossible” ; c’est celui-ci qui, dans le domaine de l’être, deviendra le principe ordinaire de contradiction. Je viens d’employer ici le signe égal comme copule symbolique, bien qu’il ne s’agisse aucunement d’une égalité quantitative comme dans son usage habituel ; j’aurais pu tout aussi bien, et de la même façon employer le verbe “être” ; en tout cas, j’espère que vous trouverez ce point suffisamment éclairci par ces quelques explications.
J’ajouterai encore ceci : il ne serait pas suffisant, comme vous le dites, de “distinguer les différentes manières d’être (ou formes de la réalité) de l’existence telle que nous l’expérimentons” parce que celle-ci ne constitue qu’un mode de l’existence universelle, laquelle comprend également une indéfinité d’autres modes, qui sont justement toutes ces manières d’être dont vous parlez. Il reste donc à envisager tout ce qui dépasse l’existence, à commencer par le principe même de cette existence, qui est l’être tel que je l’entends, et ensuite tout le reste, c’est-à-dire toutes les possibilités que cet être ne comprend pas. Remarquez bien, d’ailleurs, que l’idée de l’être n’est pas moins analogique pour moi que pour vous : l’être dépasse tous les genres, car il est d’ordre universel, sans être pour cela ce qu’il y a de plus universel ; il est le fondement de l’existence et de tout ce qui appartient au domaine de l’existence dans tous ses états, mais il n’est vraiment pas possible d’aller plus loin sans détourner l’idée de l’être de sa signification légitime. Nous avons d’ailleurs, trop peu de termes métaphysiques à notre disposition pour nous priver volontairement, en lui attribuant un autre sens, de celui qui désigne le plus proprement le principe de l’existence.
J’arrive maintenant à un autre groupe de questions, celles que vous me signalez dans la dernière partie de votre lettre. En disant que “toute possibilité qui est une possibilité de manifestation doit se manifester par là même” je n’entends pas, comme vous semblez le penser, que cette nécessité de manifestation affecte les possibles dont il s’agit, mais bien qu’elle leur est inhérente
, qu’elle est constitutive de leur nature. Je ne vois pas très bien en quoi cela ressemblerait à la conception de Leibnitz, pour lequel, du reste, les possibles (tous les possibles sans exception) “tendent à exister” (il ne dit pas “commencent d’exister”) ce qui exclut de cette conception toutes les possibilités de non-manifestation. Si on peut dire que la manifestation est un résultat nécessaire de l’Infini, ce qui, au fond, veut dire simplement qu’elle est comprise dans la Possibilité universelle, il ne s’en suit nullement qu’elle nécessite l’Infini, parce que, comme vous le dites vous-même un peu plus loin, “il n’y a pas de réciproque”, et aussi parce que l’Infini ne peut pas être constitué par addition de toutes les possibilités ; métaphysiquement, on ne peut aller que du principe aux conséquences, et non pas remonter des conséquences au principe (si ce n’est comme moyen auxiliaire et transitoire de conception). Vous avez raison de dire que la manifestation doit être contingente en tant que telle, et nécessaire dans son principe ; mais elle ne nécessite pas son principe pour cela, pas plus que l’effet ne nécessite sa cause ; cette analogie me paraît beaucoup plus exacte que celle de l’agent et de la cause finale. Le tort que l’on a, dans cette question, c’est d’attribuer à la manifestation bien plus d’importance qu’elle n’en a en réalité ; ce qu’il faut dire, c’est que cette importance est rigoureusement nulle au regard de l’Infini. Pour prendre une comparaison, assez imparfaite sans doute, mais qui peut rendre la chose plus claire, un point situé dans l’espace est égal à zéro par rapport à cet espace ; cela ne veut pas dire que ce point ne soit rien absolument, mais il n’est rien sous le rapport de l’étendue, il est rigoureusement un zéro d’étendue ; la manifestation n’est rien de plus, par rapport à tout le reste, que ce qu’est ce point par rapport à l’espace envisagé dans toute son extension. Et remarquez bien qu’il s’agit ici de l’intégralité de la manifestation universelle, dont on peut comprendre ainsi la contingence ; et cette contingence n’exclut aucunement la nécessité au sens que je vous indiquais tout à l’heure ; l’opposition de la nécessité et de la contingence, dans leur acception ordinaire, n’est plus applicable, et la possibilité de passer au-delà de cette opposition est une des raisons qui enlève beaucoup de son intérêt à la question de la liberté telle qu’on la pose communément. Les textes de Cajetan que vous me citez me paraissent en effet à cet égard, assez satisfaisants ; en tout cas, ils montrent nettement la part qui revient, dans certaines difficultés, aux imperfections de l’expression.
En somme, l’opposition “nécessité-contingence du monde” me semble avoir plus d’importance au point de vue théologique qu’au point de vue métaphysique pur, et même, à ce dernier, on peut dire qu’elle n’existe plus. Seulement, quand on va au-delà de cette opposition, c’est bien au seul point de vue métaphysique qu’on se place, et non plus au point de vue théologique, et alors les questions ne se posent plus dans les mêmes termes ; l’emploi même du terme “création” ne se trouve plus justifié. En séparant ainsi les questions suivant les points de vue auxquelles elles se réfèrent, (et qui correspondent à autant de modes différents de la pensée), il me semble que l’on contribue grandement à écarter les complications inutiles, qui résultent généralement de confusion entre ces points de vue (l’histoire du soi-disant “argument ontologique” nous en fournit un des exemples les plus frappant). Quant à la phobie du panthéisme, je crois qu’il suffirait, pour la dissiper, de cette remarque très simple, que le panthéisme, si on veut prendre ce mot dans une acception raisonnable (au lieu de l’appliquer indistinctement à presque tout ce qu’on déteste), est une doctrine qui place l’absolu dans le devenir, donc une doctrine essentiellement naturaliste
, et, par là même, antimétaphysique.
Je serais très heureux de savoir ce que vous pensez des diverses considérations que je viens de vous exposer, un peu trop longuement peut-être, et aussi de connaître la suite des réflexions que mon travail vous a suggérées, si vous voulez bien me les communiquer lorsque vous disposerez de quelques instants.
Nous avons reçu une lettre de Germain avant notre départ de Paris ; je lui ai répondu d’ici, et, depuis ce temps, nous sommes sans autres nouvelles de lui ; savez-vous s’il est maintenant à Ligny ?
Je n’ai toujours rien reçu pour mon discours, ni les épreuves, ni le “Bulletin Municipal” ; puisque c’est paru, je serais curieux de savoir si le texte est bien complet, et aussi s’il ne se trouve pas dénaturé par quelques fautes d’impression ; dans ce dernier cas, je ne me gênerais pas pour faire insérer une rectification… Je vous remercie de l’offre que vous me faites si aimablement de m’expédier votre exemplaire, mais, si vous n’en avez qu’un, je serais désolé de vous en priver ; si au contraire vous pouvez vous en procurer un autre, j’accepte avec grand plaisir, d’autant plus que cela m’amusera de relire la réponse de Lebey… Elle doit contenir bien des finesses qui ont pu m’échapper, et c’est dommage !
Ces dames me chargent de leurs meilleures amitiés pour vous et Mademoiselle votre sœur, et moi je vous prie d’agréer toutes les deux l’expression de mes sentiments respectueux.
René Guénon
Блуа, 12 августа 1917 г.
(перевод на русский язык отсутствует)