Le Caire, 12 mai 1935
Mon cher ami,
Tant mieux que, vous aussi, vous soyez enfin remis de la grippe ; mais Clavelle me dit aussi qu’il est encore repris par cette fâcheuse maladie ; c’est tout de même extraordinaire qu’elle persiste tant cette année... Il est vrai que, à ce qu’il paraît, vous avez encore un bien mauvais temps ; ici, par contre, nous avons déjà une assez forte chaleur depuis une quinzaine de jours.
Cette histoire de Chacornac, au sujet du manuscrit de Clavelle, est assez ennuyeuse en effet ; pourtant, je ne crois pas qu’il voie encore maintenant beaucoup d’occultistes à qui il puisse le communiquer ; et puis peut-être ne faut-il pas trop s’exagérer tout de même les conséquences que cela peut avoir, car je crois que son frère finit généralement par l’emporter, après une résistance plus ou moins longue de sa part. – Ce qui est extraordinaire, par exemple, c’est cet oubli et cette négligence de ce pauvre Tamos ; il a beau être très occupé, ce n’est tout de même guère explicable...
Je croyais bien que vous connaissiez mon article du “Monde Nouveau”, qui date en effet de la première année où j’étais ici ; je n’en ai moi-même qu’un seul exemplaire ; je crois bien d’ailleurs que cette revue a dû cesser de paraître.
Une chose qu’il ne faut pas que j’oublie : on a retrouvé chez moi le livre que Clavelle m’avait prêté autrefois ; mais impossible de mettre la main sur votre “Archéomètre”, qui est pourtant de taille à être facilement visible ! Cela confirme la persuasion où j’étais de vous l’avoir rendu avant mon départ, ou tout au moins de l’avoir déposé chez la concierge où vous deviez venir le prendre ; y serait-il donc resté ? Il me semble pourtant que, dans ce cas, elle aurait bien trouvé moyen de le faire savoir depuis longtemps... Voudriez-vous voir s’il ne serait pas tout simplement chez vous, enfoui dans quelque coin où vous l’auriez oublié ? Je suis ennuyé de cette histoire, et je voudrais bien qu’elle soit éclaircie...
J’avais appris dernièrement par Pagnat que Vulliaud souffrait de l’estomac, mais je ne savais pas que sa femme aussi était gravement malade. Quant à la mort de Nourry, je l’ignorais tout à fait ; que va devenir sa librairie ?
Dans un des derniers envois de Chacornac, j’ai trouvé un prospectus de l’“Initiation”, où on s’abstient d’ailleurs prudemment de fixer une date quelconque pour la publication du 1er nº ; chose bizarre, bien que Chamuel y soit désigné comme administrateur, l’adresse indiquée est celle de Ph. Encausse. Je ne suis pas surpris que ce soit surtout Chamuel qui pousse à cette “résurrection” ; cependant, l’hostilité de tout le groupe contre nous et contre le “Voile” n’est pas douteuse non plus...
Il est étonnant en effet que Michelet ait bien voulu vous promettre de rechercher la source de cette histoire du Graal ; attendons donc le résultat ; c’est tout de même singulier qu’on ne puisse arriver à découvrir une chose qui a été redite ainsi de tous les côtés ! Votre idée de poser une question dans le “Voile” n’est peut-être pas mauvaise ; je ne sais pas au juste sous quelle forme cela pourrait se faire, mais vous pourriez examiner cela avec Clavelle.
À propos du Graal, il faut que je vous dise plusieurs autres choses : d’abord, je me suis aperçu que c’est dans l’ouvrage de Hucher que l’illustre paul le cour a pris son idée de “Per-Che-val”, car il s’y trouve même les figures de monnaies gauloises qu’il a reproduites ; mais, naturellement, il n’est question là que du “per” celtique, et nullement de cette étymologie saugrenue, qui a dû lui venir tout simplement pour avoir vu l’image d’un cheval jointe à celle du vase sur lesdites monnaies. – Ensuite, il paraît qu’il n’y a absolument rien de sérieux dans l’histoire du prétendu “Parsiwal-Nameh” dont il est question à la fin du livre d’Otto Rahn, et qui m’avait en effet paru tout de suite bien suspecte ; il n’y a dans les articles de von Suhtsheck que de vagues rapprochements entre des choses éparses dans la tradition persane, et qui lui font supposer l’existence d’un texte persan sur Parsifal, que ni lui ni d’autres n’ont jamais vu... – Magre vient de m’envoyer son nouveau livre, “La Clef des choses cachées”, dans lequel il est encore beaucoup question du Graal et des Albigeois ; il y a une note, visiblement rajoutée après coup, dans laquelle il s’exprime plutôt sévèrement sur l’ouvrage d’Otto Rahn, en dépit de toute l’admiration que celui-ci lui témoigne de son côté. – Ce qui est étonnant, c’est que personne de ceux qui veulent trouver le Graal chez les Albigeois n’ait encore sorti cette histoire des “Canthares” dont Faugeron m’a parlé autrefois avec grand mystère ; je suppose que cela devait venir de Dujols ; vous en a-t-il parlé aussi ? – Autre question qu’on me pose maintenant : comment interpréter l’“île tournante” et l’“île de verre” ? J’avoue n’y avoir jamais pensé spécialement ; il doit bien y avoir quelque symbolisme là-dessous, mais peut-être plus ou moins déformé... On me signale aussi que, d’après certains textes, Parsifal tue le “chevalier rouge” et en porte ensuite l’armure, tandis que, d’après d’autres, c’est Parsifal lui-même qui est le “chevalier rouge” ; comment cela peut-il s’expliquer ?
L’existence d’une dualité cosmologique, ou même de plusieurs dont les termes ne se correspondent pas toujours forcément, se trouve indiquée à peu près partout ; mais je ne pense pas qu’on puisse qualifier cela de “dualisme”, dès lors que, dans un ordre supérieur, l’unité principielle est maintenue.
Évidemment, la “catabase” ne peut pas être considérée comme une “chute” au sens littéral ; il resterait pourtant à savoir si ce ne sont pas là deux expressions d’une même chose à des points de vue différents. En tout cas, il semble bien que l’idée de “chute” proprement dite ne puisse pas exister sans être liée à celle de “péché”, laquelle est quelque chose de très spécial, qui ne se rencontre guère en dehors de la forme judéo-chrétienne.
Je n’avais jamais entendu parler des traductions de Rosenroth par Marc Haven ; à qui ont-elles donc été vendues et qu’ont-elles pu devenir ? Assurément, ce ne serait pas impossible à refaire ; mais, comme vous le dites, un traducteur capable demanderait sans doute à être rétribué...
Je ne m’explique pas très bien l’intérêt que les bonapartistes peuvent éprouver pour le Saint-Empire ; il me semble que cela est bien loin de leurs conceptions ! Pour les Allemands, il y a tout au moins des raisons historiques ; on dit cependant que maintenant ils ne revendiquent plus Charlemagne, mais tendent au contraire à le considérer comme un adversaire du “germanisme”...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 12 мая 1935 г.
Мой дорогой друг,
Отлично, что вы тоже наконец оправились от гриппа; но Клавель также сообщает мне, что его снова настигла эта неприятная болезнь; необычно, что она так долго не отступает в этом году... Правда, насколько я понимаю, у вас по-прежнему очень плохая погода; здесь же, напротив, уже около двух недель стоит довольно сильная жара.
Эта история с Шакорнаком по поводу рукописи Клавеля действительно довольно досадная; тем не менее я не думаю, что он сейчас видит много оккультистов, которым он мог бы её передать; и, возможно, не стоит слишком преувеличивать возможные последствия, поскольку я полагаю, что его брат обычно в конце концов берет верх после более или менее продолжительного сопротивления с его стороны. – Что действительно необычно, это эта забывчивость и небрежность бедного Тамоса; как бы сильно он ни был занят, это всё равно трудно объяснить...
Я был уверен, что вам известна моя статья в Monde Nouveau, которая написана в первый год моего пребывания здесь; у меня есть только один её экземпляр; я также полагаю, что этот журнал, должно быть, перестал выходить.
Примечательный момент: у меня дома нашли книгу, которую когда-то одолжил мне Клавель; но ваш экземпляр «Археометра» найти не получается, хотя он достаточно велик, чтобы его можно было легко увидеть! Это подтверждает мою уверенность в том, что я вернул его вам до своего отъезда или, по крайней мере, оставил у консьержки, где вы должны были его забрать; неужели он и там остался? Мне всё же кажется, что в этом случае она давно нашла бы способ сообщить об этом... Не могли бы вы проверить, не лежит ли он просто у вас дома, зарытый в какой-нибудь угол, где вы его забыли? Меня беспокоит эта история, и я хотел бы, чтобы она прояснилась...
Недавно я узнал от Паньят, что Вюльо страдает от боли в желудке, но я не знал, что его жена тоже серьёзно больна. Что касается смерти Нурри, я ничего не знал; что будет с его книжным магазином?
В одном из последних отправлений Шакорнака я нашёл проспект Initiation, где, кстати, благоразумно воздерживаются от указания какой-либо даты публикации первого номера; странно, что, хотя Шамюэль там указан как администратор, указан адрес Ф. Энкасса. Я не удивлен, что именно Шамюэль подталкивает к этому «воскрешению»; однако враждебность всей группы по отношению к нам и к Voile также не вызывает сомнений...
Действительно удивительно, что Мишеле любезно пообещал вам поискать источник этой истории о Граале; так что давайте подождем результата; всё же странно, что не удается найти то, о чём так много говорили со всех сторон! Ваша идея задать вопрос в Voile возможно и неплоха; я точно не знаю, в какой форме это можно было бы сделать, но вы могли бы обсудить это с Клавелем.
Кстати о Граале, я должен рассказать вам кое-что ещё: во-первых, я заметил, что именно в работе Юшера прославленный Поль ле Кур позаимствовал свою идею «Пер-Ше-валя», поскольку там даже есть изображения галльских монет, которые он привёл; но, естественно, там идёт речь только о кельтском «пер», а вовсе не об этой нелепой этимологии, которая, должно быть, просто пришла ему в голову из-за того, что он увидел изображение лошади рядом с изображением вазы на упомянутых монетах. – Во-вторых, похоже, что в истории предполагаемого «Парсиваль-Наме», о котором говорится в конце книги Отто Рана и который мне сразу показался весьма подозрительным, нет абсолютно ничего серьёзного; в статьях фон Сухтшека есть только смутные параллели между разрозненными сведениями персидской традиции, и это заставляет его предположить существование персидского текста о Парсифале, которого ни он, ни кто-то ещё никогда не видел... – Магре только что прислал мне свою новую книгу La Clef des choses cachées [Ключ к сокрытому], в которой снова много говорится о Граале и альбигойцах; есть примечание, явно добавленное позже, в котором он довольно резко высказывается о работе Отто Рана, несмотря на все восхищение, которое тот, в свою очередь, выражает ему. – Удивительно, что никто из тех, кто хочет найти Грааль у альбигойцев, ещё не вытащил эту историю о «кантарах» [Canthares], о которой Фожерон когда-то рассказывал мне с большой тайной; я полагаю, что это должно было исходить от Дюжоля; он тоже вам об этом рассказывал? – Ещё один вопрос, который мне сейчас задают: как интерпретировать «вращающийся остров» и «стеклянный остров»? Признаюсь, я никогда специально об этом не думал; там, должно быть, есть какой-то символизм, но, возможно, более или менее искаженный... Мне также говорят, что, согласно некоторым текстам, Парсифаль убивает «красного рыцаря», а затем носит его доспехи, в то время как, согласно другим, сам Парсифаль является «красным рыцарем»; как это объяснить?
О существовании космологической двойственности, или даже нескольких двойственностей, термины которых не всегда обязательно соответствуют друг другу, говорится почти везде; но я не думаю, что это можно назвать «дуализмом», поскольку в высшем порядке поддерживается принципиальное единство.
Очевидно, «катабасис» нельзя рассматривать как «падение» в буквальном смысле; однако ещё предстоит выяснить, не являются ли эти понятия двумя выражениями одного и того же с разных точек зрения. Во всяком случае, похоже, что идея «падения» в собственном смысле слова не может существовать без связи с идеей «греха», которая является чем-то очень специфическим, чего почти не встречается за пределами иудео-христианской формы.
Я никогда не слышал о переводах Розенрота Марка Хейвена; кому они были проданы и что с ними могло случиться? Конечно, это не невозможно переделать; но, как вы говорите, способный переводчик, несомненно, попросит вознаграждение...
Я не очень понимаю, какой интерес могут испытывать бонапартисты к Священной Римской империи; кажется, что это очень далеко от их концепций! У немцев, по крайней мере, есть исторические причины; однако говорят, что сейчас они больше не претендуют на позицию Карла Великого, а, напротив, склонны считать его противником «германизма»...
Искренне ваш,
Рене Генон