Le Caire, 6 janvier 1933
Mon cher ami,
Votre lettre est arrivée lundi ; je ne veux pas tarder davantage à y répondre, et tout d’abord pour vous remercier de vos bons vœux et pour vous adresser tous les miens en échange, de façon à ce qu’ils ne vous parviennent pas avec un trop grand retard.
Ce n’est pas la faute de Chacornac si j’ai fini par avoir connaissance des lettres de Mariani et de Pierre Mariel ; sa façon d’agir en la circonstance est absolument odieuse ; on ne dirait vraiment pas que je suis, après tout, le seul intéressé dans cette affaire ! – Ces individus n’avaient pas à invoquer la loi ; ils n’ont droit à rien, puisque je n’avais mis aucun nom ; mais je tiens beaucoup à ce que leurs lettres paraissent, car c’est exactement ce qu’il me fallait ; je pense que ma réponse doit être arrivée maintenant. Quant à dire qu’ils doivent avoir le dernier mot, même s’ils avaient un droit quelconque (ce qui n’est pas le cas), je ne sais pas si c’est exact au point de vue strictement légal, mais ce que je sais, c’est que c’est contraire à tous les usages ; en fait, je n’ai jamais vu une réponse de ce genre insérée dans une revue ou dans un journal sans être suivie d’un commentaire ; le cas où il s’agit d’une lettre destinée simplement à rectifier une erreur de fait semble être le seul qui fasse exception à cette règle.
Je n’ai jamais rien constaté en ce qui concerne l’action de C. Blanchard ; il semble que cela vous vise tout spécialement ; mais qu’a-t-il donc ainsi contre vous ? Quant aux maladresses qu’il a pu commettre lors des histoires avec Papus, c’est bien ce que j’ai toujours pensé ; c’est même la raison pour laquelle je suis resté bien des années sans le revoir.
Tant mieux si Chacornac admet tout de même que, dans l’incident avec Préau, il a pu avoir au moins une partie des torts ; quant à la phrase sur le commissaire, je ne sais pas s’il y avait d’autres témoins que ses employés, dont il n’a évidemment aucun démenti à craindre ; d’ailleurs, quelque qu’ait été la phrase, cela ne change rien aux conséquences.
Je vois, par ce que vous me dites cette fois, que la résistance à m’envoyer les revues dont j’ai besoin n’est pas due à de la négligence uniquement ; que ce soit par peur ou pour tout autre motif, il y a aussi une part de mauvaise volonté ; et vous devez bien penser que je m’en suis rendu compte depuis longtemps. Je pense que vous trouverez tout de même comme moi qu’il est inadmissible que tout le monde puisse m’attaquer par n’importe quel moyen et que je n’aie, de mon côté, que le droit de me taire ; quelle misère de n’avoir pas les quelques fonds nécessaires pour avoir un organe, si modeste soit-il, où on ne serait pas à la merci des caprices et des sottises d’un ignorant ! En tout cas, merci de votre promesse de vous occuper de chercher les choses en cas de besoin.
J’avais cru, d’après ce que vous me disiez de la lettre à Fidel Amy-Sage, qu’il s’agissait d’une chose récente ; je n’avais jamais entendu parler de cela jusqu’ici.
Pour ce que je vous ai dit de la “double attitude” de Clavelle, je suis étonné que vous n’ayez pas compris, car je ne faisais en cela que répondre directement à vos propres réflexions ; en dehors même de ce qui concerne Préau, vous m’aviez dit qu’il y avait dans l’attitude de Clavelle quelque chose que vous n’arriviez pas à comprendre, que la dernière lettre qu’il m’avait écrite vous avait semblé étrange, que vous vous demandiez ce qu’il pensait et ce qu’il voulait au juste, etc. D’autre part, en parlant de “double attitude”, je n’entendais pas par là quelque chose de conscient et de voulu, mais un effet de l’influence qui s’exerce sur lui. Mais ce qui m’a absolument stupéfait, permettez-moi de vous le dire, c’est d’apprendre, par une lettre de Clavelle reçue en même temps que la vôtre, que vous lui aviez fait part de cette phrase ; ce n’est pourtant pas la peine de provoquer de nouveaux incidents ; je finirai, dans ces conditions, par ne plus rien pouvoir écrire à personne... Ne vous étonnez donc pas que je sois obligé, en répondant à Clavelle, de remettre les choses au point pour cela aussi bien que pour beaucoup d’autres questions ; il y a en effet, dans cette même lettre, toute une série d’histoires grossies et déformées de telle façon que c’est véritablement inquiétant. Je suis absolument excédé, je l’avoue, de tous ces incidents extravagants, qui surgissent ainsi à chaque instant et sans aucune raison ; vraiment, on se croirait revenu au beau temps de la “boutique à Papus” !
Vulliaud est sûrement un envieux, comme vous le dites ; mais, de l’envie à la haine, il n’y a souvent pas bien loin... Enfin, tant mieux s’il se propose de donner au “Voile” des choses intéressantes ; c’est d’ailleurs bien pour cela qu’il convient de le ménager.
Je ne pensais plus à la F. T. L. ; il faudra en effet que je parle de cela à Philipon quand je lui répondrai ; peut-être aura-t-on enfin par là quelques renseignements à ce sujet.
Pour Crowley, s’il s’agissait d’un livre posthume, il me semble qu’on l’aurait dit ; en tout cas, la façon dont l’article est rédigé montre qu’on le considère comme bien vivant.
Je ne pense pas plus que vous que Meslin et Chamuel réussissent à faire quelque chose avec les vieilleries qu’ils veulent reprendre ; quant au rite des Élus Cohens, en vertu de quoi pourraient-ils bien le reconstituer ? Cela vaudrait à peu près autant que les multiples Rose-Croix d’Amérique, ou que la prétention de Durville à restaurer l’ancienne initiation égyptienne !
La réflexion de Biagini que vous me citez est une chose inouïe ; quelle confusion dans la tête de tous ces pauvres gens ! J’espère bien arriver à préciser encore bien des choses peu à peu, mais il ne faut pas en dire trop à la fois pour ne pas risquer d’embrouiller la plupart des lecteurs ; souhaitons seulement que quelque nouvelle histoire au sujet du “Voile” ne vienne pas tout interrompre... Il est bien certain que, s’il redevenait ce qu’il a été autrefois, ce serait un grand succès pour l’ennemi, car cela ne serait plus gênant pour personne !
Ce que vous dites du rapport des mystiques et des théologiens est tout à fait exact ; ils se complètent, mais en somme les uns et les autres se tiennent dans le même domaine.
Clavelle m’a offert de me faire envoyer un exemplaire de l’“Histoire des R.-C.” de Sédir, ce que j’ai accepté bien volontiers, car je serai content de pouvoir voir ce qu’il y a de nouveau là-dedans ; je vous dirai ce que j’en pense ; mais savez-vous qui a fait l’arrangement du volume ?
L’article sur le swastika joint à votre lettre est quelque peu fantaisiste ; mais qu’est-ce au juste que la croix basque, et quelle en est la forme ?
Il est vraiment singulier qu’il y ait des difficultés pour obtenir “S.O.S.” et “Coude à Coude”, car il semble que ce soient là des organes de propagande qu’on devrait au contraire chercher à répandre le plus possible. Il y a sûrement quelque chose de bizarre dans cette boutique, qui semble être en rapport avec presque tout ce qui nous est hostile.
Quant à ces histoires de bardisme... littéraire, je ne savais pas ce que vous me dites pour Roland Dorgelès ; tout cela a l’air d’une fameuse plaisanterie !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 6 января 1933 г.
Мой дорогой друг,
Ваше письмо пришло в понедельник; я не хочу больше откладывать ответ, и прежде всего благодарю вас за добрые пожелания и взимно посылаю вам свои, чтобы они не запоздали.
Шакорнак не виноват, что я в итоге узнал о письмах Мариани и Пьера Мариеля; его поведение в этом случае совершенно отвратительно; действительно, можно сказать, что я, в конце концов, не единственный заинтересован в этом деле! – Эти люди не имели права ссылаться на закон; они ни на что не имеют права, поскольку я не назвал ни одного имени; но я очень хочу, чтобы их письма были опубликованы, потому что это именно то, что мне было нужно; я думаю, что мой ответ уже должен был прийти. Что касается того, что они должны иметь последнее слово, даже если бы у них было какое-то право (что не так), я не знаю, правильно ли это с чисто правовой точки зрения, но знаю, что это противоречит всем обычаям; действительно, я никогда не видел, чтобы ответ такого рода был опубликован в журнале или газете без комментария; случай, когда речь идёт о письме, предназначенном просто для исправления фактической ошибки, кажется, является единственным исключением из этого правила.
Я никогда ничего не замечал подобного в действиях К. Бланшара; кажется, что это направленно в первую очередь против вас; но что он имеет против вас? Что касается ошибок, которые он мог совершить в истории с Папюсом, это именно то, что я всегда думал; именно поэтому я много лет не видел его.
Тем лучше, если Шакорнак всё же признает, что в инциденте с Прео он мог быть хотя бы частично виноват; что касается фразы о комиссаре, я не знаю, были ли другие свидетели, кроме его сотрудников, которых он, очевидно, не боится опровергнуть; кроме того, какой бы ни была фраза, это ничего не меняет в последствиях.
Из сказанного вами в этот раз я вижу, что сопротивление отправке мне необходимых журналов вызвано не только небрежностью; будь то из страха или по какой-либо другой причине, есть также доля недоброжелательности; и вы должны понимать, что я давно это понял. Я думаю, что вы всё равно согласитесь со мной, что недопустимо, чтобы все могли нападать на меня любыми способами, а я со своей стороны имел право только молчать; каким несчастьем было бы отссутствие немногих средств, необходимых чтобы иметь орган, пусть даже скромный, где человек не был бы во власти капризов и глупости невежд! В любом случае, спасибо вам за обещание присмотреть за всем, если понадобится.
Из того, что вы рассказали мне о письме Фиделя Эми-Саге, я решил, что оно появилось недавно; до сих пор я о нем не слышал.
Относительно сообщённого мной о «двойственном отношении» Клавеля, я удивлен, что вы не поняли, потому что я этим прямо ответил на ваши собственные размышления; помимо касающегося Прео, вы сказали мне, что в отношении Клавеля есть что-то, что вы не можете понять, что последнее письмо, которое он мне написал, показалось вам странным, что вы спрашиваете себя, что он думает и чего он хочет на самом деле и т. д. В то же время, говоря о «двойственном отношении», я имел в виду не что-то сознательное и намеренное, а эффект влияния, которое на него оказывается. Но меня совершенно поразило, если можно так выразиться, то, что, как я узнал из письма Клавеля, полученного одновременно с вашим, что вы сообщили ему эту фразу; однако не стоит провоцировать новые инциденты; в этих условиях я в конечном итоге больше не смогу никому ничего писать... Поэтому не удивляйтесь, что я вынужден, отвечая Клавелю, расставить всё по своим местам и по этому поводу, и по многим другим вопросам; действительно, в этом же письме есть целый ряд историй, преувеличенных и искаженных таким образом, что это действительно тревожно. Я, признаюсь, сыт по горло всеми этими экстравагантными инцидентами, которые возникают так внезапно и без всякой причины; действительно, можно подумать, что мы вернулись к прекрасным временам «магазина Папюса»!
Вюльо, конечно, завистник, как вы говорите; но от зависти часто недалека от ненависти... Наконец, тем лучше, если он намерен дать Voile интересные вещи; именно поэтому его следует щадить.
Я больше не думал о F. T. L.; мне действительно нужно будет поговорить об этом с Филипоном, когда я ему отвечу; возможно, наконец, благодаря этому мы получим какую-то информацию по этому вопросу.
Что касается Кроули, то если бы речь шла о посмертной книге, мне кажется, об этом было бы сказано; во всяком случае, то, как составлена статья, показывает, что его считают вполне живым.
Я не думаю больше, чем вы, что Меслену и Шамюэлю удаётся сделать что-то со старыми делами, которые они хотят восстановить; что касается обряда Избранных Коэнов, то на каком основании они могли бы его восстановить? Это было бы примерно так же, как у многочисленных розенкрейцеров Америки или как с претензиями Дурвиля на восстановление древней египетской инициации!
Размышления Биаджини, которое вы цитируете, – это нечто неслыханное; какой беспорядок в головах всех этих бедняков! Я очень надеюсь постепенно уточнить ещё много вещей, но не стоит говорить слишком много сразу, чтобы не рисковать запутать большинство читателей; будем только надеяться, что какая-то новая история о Voile не прервёт всё это... Совершенно очевидно, что, если это издание снова станет тем, чем было раньше, это будет большим успехом для врага, потому что он больше никому не будет мешать!
Сказанное вами об отношениях мистиков и теологов совершенно верно; они дополняют друг друга, но в целом те и другие находятся в одной и той же области.
Клавель предложил мне прислать мне экземпляр Histoire des R.-C. Седира, что я охотно принял, потому что буду рад увидеть, что там нового; я скажу вам, что я думаю об этом; но знаете ли вы, кто сделал компоновку издания?
Статья о свастике, приложенная к вашему письму, несколько фантастична; но что такое баскский крест и какова его форма?
Действительно странно, что возникают трудности с получением S.O.S. и Coude à Coude, потому что кажется, что это органы пропаганды, которые, наоборот, следует стараться распространять как можно шире. Наверняка в этом магазине есть что-то странное, что, кажется, связано почти со всем, что нам враждебно.
Что касается этих историй о бардизме... литературном, я не знал, что вы мне говорите о Ролане Доржеле; все это похоже на знаменитую шутку!
Искренне ваш.
Рене Генон