Le Caire, 22 mai 1932
Mon cher ami,
J’ai reçu votre lettre au début de la semaine ; le temps qu’elles mettent en route est toujours très variable. – L’article concernant le P. Mainage ne m’a pas été envoyé jusqu’ici ; je l’ai réclamé à Chacornac, mais vous serez bien aimable de voir vous-même ce qu’il est devenu.
Puisque personne ne veut se charger du compte rendu de la brochure de Savoret, il n’y a qu’à ne pas en faire, cela simplifiera les choses. Je pense comme vous qu’on peut très bien se contenter de la mention qui en a déjà été faite ; au fond, c’est tout ce que cela vaut. – Il est entendu aussi qu’on ne parlera pas du livre de Marquès-Rivière ; c’est bien préférable à tous points de vue. Du reste, Clavelle lui-même, d’après ce qu’il m’a écrit dans sa dernière lettre, est bien revenu de l’impression quasi-favorable qu’il en avait eu tout d’abord, et qui venait surtout, semble-t-il, de ce qu’il avait eu peur de se laisser influencer en sens contraire par des idées préconçues sur le personnage.
Dans les nos de “Coude à Coude” que Chacornac m’a envoyés, j’ai remarqué qu’on se recommandait beaucoup de Sédir. On cite aussi comme autorité Victor Morgan (alias Nicolas Benoit), auteur de la “Voie du Chevalier” ; connaissez-vous cela ? Je sais seulement que c’était un théosophiste, et que cette histoire a des rapports avec le Scoutisme et la “Table Ronde”. – J’ai encore retrouvé là-dedans de vieilles connaissances : Goulinat et... la princesse Karadjà ! Celle-ci est d’origine suédoise ; n’aurait-elle pas quelque parenté avec Hengel ? Je me demande aussi ce que tous ces gens veulent faire...
À propos de “défense de l’Occident”, voilà les spirites qui s’y mettent aussi : Chacornac m’a envoyé le dernier nº de leur revue, où on invoque l’autorité de Gobineau et de Massis !
La dame de Grandprey dont Chacornac m’a appris le décès semble bien n’avoir, à part le nom, rien de commun avec celle que nous connaissons. – Par contre, j’ai vu dans les “Annales Initiatiques” la mort de Mme Encausse.
Pour Alvart et les Bogomiles, je ne sais rien du tout ; c’est Charbonneau qui me posait cette question, en parlant comme d’une chose dont il avait un très vague souvenir.
Pour le nº sur la Chine, Chacornac me dit avoir récrit à Matgioi pour tâcher d’arranger le malentendu ; je me demande s’il aura une réponse... – À propos de chinois, je ne connais pas le caractère dont vous me donnez le tracé, et malheureusement je n’ai ici aucun moyen de me renseigner là-dessus ; qu’est ce que cela peut être ?
Pourquoi voulez-vous que votre étude sur Éon de l’Étoile paraisse en petits caractères ? Vous avez trop mauvaise opinion de ce que vous faites...
Chacornac vous aura probablement dit que la lettre en polonais était un appel en faveur de Punar-Bhava ; il va laisser cela de côté, bien entendu ; il ne faut à aucun prix s’occuper de ces gens-là !
Je n’ai pas encore rédigé le compte rendu de l’“Ontologie du Vêdânta” ; Il y a bien des confusions là-dedans, et en somme ce n’est pas fameux, sans même parler de la discussion qui est tout à fait tendancieuse et prétend mettre en parallèle des choses qui ne sont pas du même ordre. On m’écrivait dernièrement, et je crois bien que c’est vrai, que Maritain a sorti cela pour avoir quelque chose à opposer à mes ouvrages ; c’est bien dans sa manière : il n’attaque jamais directement, mais le fait faire par d’autres ou emploie des moyens détournés.
Je ne savais pas que vous étiez en correspondance avec Palauqui ; je pense qu’il s’agit bien de celui qui s’occupe du Compagnonnage. Je ne savais pas non plus qu’il y avait à Montségur deux entreprises de fouilles distinctes, voire même concurrentes ; de quel côté sont l’ami de L. C., dont je ne trouve pas le nom, et le nommé Henri Gaubert, secrétaire général des “Polaires” ?
Comme vous le dites, il y a quelque chose de bien étrange dans les drames de la R.I.S.S. ; mais ce qui m’étonne aussi, c’est que certains ne veulent pas croire à la mort de Mariani ; pourtant, bien que son corps n’ait pas été retrouvé, je ne suppose tout de même pas qu’il s’agisse d’une mort simulée... Le silence gardé à ce sujet dans la revue est sans doute difficilement explicable (il y a cependant, dans le nº d’avril, une phrase où il est parlé de lui au passé) ; d’après cela et diverses autres choses, je pense que, pour une raison ou pour une autre, on veut empêcher que sa véritable identité soit connue.
Les “Cahiers de l’Ordre” n’ont pas eu de chance non plus à la suite de leur attaque : vous savez sans doute qu’ils ont dû, ainsi que leur supplément, cesser de paraître, ayant été interdits par l’archevêché de Paris ! Le sieur Daniel Fouquet, auteur du factum contre moi, prétend l’avoir rédigé “par ordre” (il s’agit sans doute d’un ordre de la fameuse voyante), parce que j’aurais “insulté N.-D. de la Salette” dans le “Voile d’Isis” ! Que dites-vous de cette explication... plutôt inattendue ? Il y a encore autre chose qui n’est pas moins stupéfiant : pour se renseigner sur moi, ledit Fouquet est allé interviewer... le sieur Rouhier, tout simplement ; celui-ci joue donc dans tout cela un plus vilain rôle encore que nous ne pouvions le supposer... Il y a aussi dans cette affaire un certain Le Bohullec ou de Bohellec, qu’on prétend être “de sang royal” ; savez-vous ce que c’est que ce personnage ? – Quant à la voyante, il paraît que les dirigeants de l’Action Française la tiennent maintenant à l’écart, l’ayant trouvée trop compromettante, peut-être à cause de son obstination à revenir sur l’affaire Louis XVII. J’ai appris aussi qu’elle racontait des histoires au sujet de Doinel, mort mystérieusement avec un chapelet autour du cou, donnant à entendre qu’il aurait été étranglé ; qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ?
Je ne suis pas fâché de savoir que de Mengel prétend que j’habite aux environs du Caire, et non au Caire même, car cela prouve comme il est bien renseigné sur ce qui se passe ici, et quelle importance il faut attacher à ses racontars au sujet de gens qui seraient en rapport avec l’O.T.O. S’il recommence encore à répéter ces âneries, qu’on lui dise donc nettement que je ne connais ici aucun Européen, et que les Orientaux se moquent pas mal de son Aleister Crowley et autres charlatans de même catégorie ! – Oui, Clavelle m’a raconté ce que de Mengel lui avait appris ; je crois que le malheureux est décidément irresponsable, et que, après Nég., Jukanthor a achevé de lui tourner la tête. J’avais bien raison de dire qu’il faillait faire le silence au sujet de Jukanthor, il est certainement beaucoup plus dangereux que ses pitreries, probablement voulues, ne pourraient le faire supposer. D’un autre côté, j’étais loin de m’attendre à retrouver V. Blanchard grand-maître des “Polaires” ; tout est d’ailleurs extravagant dans cette histoire, et je n’ai pu m’empêcher d’en rire... Il y a des choses qui sont de la folie pure : le jubilé de N.-D. du Puy, le Dr Morlet et son Rose-Croix, et surtout l’expédition du grand-prêtre de Bali à la poursuite de Crowley ; à qui peut-on faire avaler de pareilles énormités ? Quant à la date du rétablissement de l’empire de Charlemagne (de Mengel, qui se dit descendant de je ne sais quelle branche de la maison de Habsbourg, serait-il prétendant ?), d’après ce que m’a écrit Clavelle, en fait d’Orientaux, c’est tout simplement Jukanthor qui aurait fait un calcul, que de Mengel aurait d’ailleurs rectifié ensuite (1945 au lieu de 1936). À propos de calcul, j’en avais fait un au sujet de Jukanthor lui-même, aussitôt après avoir lu son livre, et le résultat se trouve exactement confirmé par ce qui est arrivé maintenant : encore un qui veut jouer le rôle de Messie... ou presque !
Quant aux malheurs qui sont arrivés, je ne pense pas qu’il faille les attribuer à l’O.T.O., qui n’est guère dangereuse que politiquement ; Crowley est surtout un espion doublé d’un escroc, et je crois fort peu à ses pouvoirs de “magicien”. Pour dire la vérité, j’ai bien eu certains soupçons, mais dirigés d’un autre côté : je ne sais si je vous ai jamais dit que, peu de temps avant, j’avais rencontré Bricaud chez Chacornac ; c’est d’ailleurs la seule fois que je l’aie vu. Naturellement, cela ne prouve rien, mais cela m’avait fait mauvaise impression ; bien qu’il soit certainement beaucoup moins intelligent que Crowley, je le crois beaucoup plus dangereux en réalité.
Dans l’Islam aussi bien que dans le Christianisme, les sectes et les organisations initiatiques sont deux choses totalement différentes, en dépit de la confusion créée et entretenue volontairement par les adversaires de l’ésotérisme. Par une curieuse rencontre, j’avais consacré mon article pour le nº de juin, écrit avant d’avoir reçu votre lettre, à préciser cette distinction qui est très importante. Les sectes sont nombreuses en Syrie, mais ici il n’y en a pas trace (à part un tout petit groupe de Bahaïstes, encore plus insignifiant que celui qui existe à Paris). – À propos de sectes, il est bien difficile de savoir au juste à quoi s’en tenir sur les Yézidis ; on les qualifie d’“adorateurs du diable”, mais cette interprétation est-elle exacte ? Je n’oserais pas l’affirmer, et en tout cas ils n’ont pas la réputation de s’occuper de sorcellerie. Je me méfierais davantage des Ismaïliens, avec lesquels il se pourrait bien que Jukanthor ait quelques rapports, d’après certaines allusions contenues dans son livre. – Encore une remarque bizarre à propos de ce dernier : avez-vous observé que lui et Crowley se prévalent tous deux du nombre 666 ?
Jusqu’à nouvel ordre, je ne crois pas beaucoup à la brouille de Crowley avec l’Intelligence Service, dont il a toujours été un agent, même quand il prenait des apparences contraires.
Il est exact que Loyola s’est inspiré jusqu’à un certain point des méthodes en usage dans certaines organisations islamiques ; mais cela ne veut nullement dire qu’il ait été réellement en relations avec celles-ci, ce qui me paraît absolument invraisemblable ; je crois qu’en fait il avait tout simplement trouvé des indications dans quelques manuscrits, conservés probablement à l’Université de Salamanque.
L’Ordre du Palladium ou des Compagnes de Pénélope est une sorte de Maçonnerie d’adoption qui a existé au XVIIIe siècle, et dont la légende était inspirée du “Télémaque” de Fénelon. Albert Pike a essayé de le faire revivre, d’ailleurs sans grand succès ; rien de “luciférien” là-dedans. Je penserais volontiers que, comme vous le dites, toutes ces histoires ont eu pour but d’égarer les recherches, en faisant voir le Luciférianisme là où il n’était pas en réalité, et aussi de discréditer par avance toute tentative qui pourrait être faite sérieusement pour éclaircir certaines choses, en en détournant les gens sensés à peu près comme le théosophisme les détourne de l’étude des doctrines orientales...
Le pseudo-Mariani, en sa qualité de commissaire de la marine, avait séjourné un certain temps à Bizerte ; n’est-ce pas là aussi que (à une époque d’ailleurs plus éloignée) Colin de Larmor a été courtier maritime ? La coïncidence serait assez curieuse... – Encore un détail bizarre qui me revient : vous vous rappelez peut-être que, dans un de ses derniers articles, Mariani m’engageait à “planer dans le pur domaine des idées” ; j’avais relevé le mot que j’avais trouvé ridicule, et cela m’avait fait penser à l’aviation ; mais je ne me doutais pas qu’il en faisait. Or, par une ironie vraiment extraordinaire, cet article a paru dans le nº de janvier de la R.I.S.S., c’est-à-dire tout juste quelques jours après qu’il avait péri... en planant au-dessus de la mer ! – Vous connaissez le proverbe : “jamais deux sans trois” ; qui sera le troisième ?
Vous savez sans doute que c’est Reuss qui a fondé l’O.T.O. ; Crowley n’a fait que prendre sa succession, en y annexant la “Golden Dawn” sous le nouveau nom de “Stella Matutina”, et je ne sais trop quoi encore.
J’ai eu aussi une attaque d’ours autrefois, au temps des histoires de Teder ; j’ai même eu au cou une morsure dont j’ai gardé la marque pendant un certain temps ; peut-être vous en souvenez-vous...
Voilà toujours bien des histoires singulières ; et que va bien pouvoir faire encore la tête d’âne ? Si seulement ses exploits se bornaient à halluciner ce malheureux de Mengel, le mal ne serait pas trop grand... J’avoue que j’attends la suite avec quelque curiosité.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 22 мая 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)