Le Caire, 29 octobre 1931
Mon cher ami,
Avant de recevoir votre lettre du 4 octobre, j’en avais en effet une de Clavelle, qui semble heureusement sorti de ses ennuis, et aussi un mot de Tamos à son retour à Paris ; sans que celui-ci ne dise à peu près rien, le fait de m’avoir écrit m’a paru un signe de meilleures dispositions ; j’ai répondu à l’un et à l’autre il y a quelques jours. Tamos aurait bien tort de croire que je lui en veux de quoi que ce soit ; je n’ai pas pu comprendre qu’il se soit froissé d’une mise au point qui concernait uniquement l’article de Marquès-Rivière, et que j’avais écrite sans penser à lui le moins du monde ; du reste, ce mélange de questions personnelles dans un domaine où elles n’ont que faire m’étonne toujours... Quant au fond de la question, le mot “mystique” et ses dérivés ont pris un sens trop défini pour qu’il soit possible de leur en donner un autre ; et la distinction de Vulliaud entre “mystique” et “mysticisme” n’est qu’une subtilité, qui ne pourrait que donner lieu à toutes sortes de confusions.
J’ai reçu avant-hier un paquet de Chacornac contenant le “Voile” d’octobre ; vous serez bien aimable de le lui dire. Sa dernière lettre donnait l’impression de quelqu’un qui est effrayé je ne sais trop par quoi ; il est probable qu’on doit chercher à lui faire peur, ce qui malheureusement n’est pas bien difficile ; ce qui est fâcheux, c’est qu’il ne dit jamais rien nettement. Il est certain que, comme vous le dites, il faut faire le possible pour maintenir le “Voile” de toute façon ; il paraît qu’il a décidé de diminuer le nombre des pages, ce qui ne me semble par une solution très heureuse ; il aurait été plus normal, dans les conditions présentes, d’augmenter le prix de l’abonnement ; enfin l’essentiel est de continuer à paraître...
Vous savez sans doute la suite de l’affaire de la R.I.S.S. ; la réponse de Rouhier (ou du moins signée de lui) n’est qu’un tissu de mensonges à mon détriment ; je n’ai jamais rien vu de si lâche et de si vil. On est donc arrivé à ce qu’on voulait ; j’attends seulement que mon livre soit paru pour dire nettement ce que je pense ; je n’y risque d’ailleurs plus rien maintenant... Dans ces conditions, je suis bien décidé à ne plus rien donner à éditer là-dedans ; à plus forte raison, je ne pourrai plus m’occuper de quoi que ce soit pour Vulliaud ou pour d’autres. Je souhaite même qu’ils ne trouvent plus rien à éditer, en dehors de leur Wronski pour lequel ils ajournent indéfiniment la réimpression de mes trois volumes épuisés ; c’est du moins le prétexte qu’ils donnent.
Ce qui est curieux, c’est que, dans le nº de la R.I.S.S. où a paru la réponse de Rouhier, il y a, à côté de nouvelles attaques contre l’Orient, des éloges à Le Cour et surtout à Wirth, ce qui paraît confirmer vos suppositions ; quelles accointances y a-t-il donc entre tout ce monde-là ? – Une autre chose qui est curieuse aussi, c’est l’éclipse totale du sire de Guillebert depuis ma réponse au sujet de l’affaire de Chartier ; il y a même cette fois une sorte de désaveu déguisé de ses théories dans l’article du pseudo-Mariani.
À propos de réponses, j’ai trouvé qu’il fallait tout de même “liquider” Le Cour une bonne fois, en le prenant d’ailleurs au grotesque ; après cela, s’il persiste encore, on pourra l’envoyer promener comme vous le dites. Il n’est sûrement pas le plus dangereux, mais il est probable que les autres le poussent ; je pense qu’il doit être toujours en étroites relations avec W. Je ne savais pas qu’il était remis avec Faugeron, de qui je n’ai d’ailleurs plus de nouvelles ; je suppose qu’il a dû être mécontent de ce que je n’ai pas voulu répondre aux questions plutôt importunes qu’il me posait.
Ce que vous me dites en ce qui vous concerne m’inquiète ; surtout, gardez-vous bien de faire ce renouvellement de [mot manquant] légale, ou quelque autre démarche extérieure que ce soit du reste, je vous que vous n’êtes pas disposé à tomber dans ce piège, car c’en est bien un en effet.
Chacornac m’a envoyé la copie d’une partie de votre compte rendu de la brochure de Savoret ; c’est très bien ainsi. Celui-là n’est peut-être pas mal intentionné, mais il a tout au moins le tort de parler de ce qu’il ignore, et, même si c’est inconsciemment, il marche dans le même sens que les autres. Je ne savais pas que Beaudelot avait quitté sa librairie ; il doit sans doute se faire de plus en plus vieux. – Quant à [nom manquant], je ne sais qui m’avait dit en effet que son livre était enfin paru ; je comprends que vous ne teniez pas à reprendre relations avec lui. Je ne sais pas ce que devient Chamuel et ses éditions Pythagore ; a-t-il fait paraître quelque chose ?
Chacornac ne m’a pas parlé de la visite de Le Cour ; je ne sais pourquoi ; ce qu’il lui a répondu était bien.
Une chose ennuyeuse encore, c’est l’histoire Jukanthor ; je ne sais pas au juste ce qu’il y a là-dessous, mais j’ai l’impression que ce n’est pas clair ; Clavelle m’a écrit à ce sujet, et, puisqu’il n’y a pas moyen d’éviter de parler du livre, j’espère qu’il le fera comme il convient.
De Mengel m’a écrit pour m’annoncer son changement d’adresse ; cela fait trois lettres de lui que je reçois en peu de temps, après un silence de près d’un an ! Je ne m’empresse pas de lui répondre ; je suis d’ailleurs for en retard pour toute ma correspondance.
Je ne m’explique pas que Chacornac n’ait pas trouvé moyen, cette fois encore, de m’envoyer le nº de l’“Opinion” contenant l’article de G. Truc ; je me demande si je pourrai jamais le voir... – Quant à celui de Magre, vous avez raison, c’est ridicule en effet ; mais c’est en même temps d’une méchanceté dont je ne le croyais pas capable.
Il est possible que Chacornac m’ait parlé en effet des relations de Bricaud avec Combes, mais je n’en ai aucun souvenir ; comme vous le dites, ce sont toujours les mêmes qu’on retrouve...
Chacornac m’a envoyé un prospectus d’une chose qui s’intitule “Les Amis Secrets” ; il s’agit d’une série de conférences d’un certain Mesmin-Nabi (sic), sous le titre général “Initiation et Mystique” ; qu’est-ce encore que cette histoire-là ?
Je suis content de ce que vous me dites au sujet de Biagini ; j’avais craint, d’après les précédentes nouvelles, qu’il ne soit tourné complètement de l’autre côté.
Je vois que tout n’est pas merveilleux à l’Exposition coloniale ; il n’y a d’ailleurs pas à s’en étonner, et c’est le contraire qui serait plutôt surprenant.
Je reviens encore au “Voile” : les lettres de Clavelle et de Tamos m’ont en somme donné l’impression d’une amélioration, mais je crois qu’il faut faire plus attention que jamais, car nous n’en avons sûrement pas fini avec les malfaisances de tout ce joli monde ; surtout maintenant qu’ils ont fait leur travail pour les éditions Véga, il est à prévoir qu’ils vont porter tous leurs efforts sur un autre point. Il faut surtout prendre garde que Chacornac ne se laisse pas entraîner, par peur, à faire quelque gaffe ; je compte sur vous, ainsi que sur Préau, pour veiller à tout cela autant qu’il vous sera possible et pour me tenir au courant. N’oubliez pas que même des choses qui paraissent insignifiantes en elles-mêmes peuvent parfois donner d’utiles indications.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 29 октября 1931 г.
Мой дорогой друг,
До получения вашего письма от 4 октября я получил письмо от Клавелла, который, к счастью, похоже, вышел из затруднительного положения, а также короткое сообщение от Тамоса по возвращении в Париж; хотя последний почти ничего не сказал, сам факт того, что он мне написал, показался мне признаком улучшения отношений. Несколько дней назад я ответил обоим. Тамос был бы неправ, если бы счёл, что я на него обижен. Я не мог понять, почему его задело уточнение, которое касалось исключительно статьи Маркеса-Ривьера и которое я написал, нисколько не думая о нём. К слову, меня всегда удивляет такое смешение личных вопросов в области, к которой они не имеют никакого отношения... Что касается сути вопроса, то слово «мистический» и его производные приобрели слишком определённое значение, чтобы можно было придать им другое. Различие, которое Вуллио проводит между «мистическим» и «мистицизмом», – тонкость, которая может породить лишь всевозможную путаницу.
Позавчера я получил посылку от Шакорнака с октябрьским номером Voile. Будьте любезны, передайте ему мою благодарность. В его последнем письме чувствовалось, что он чем-то напуган, но не совсем ясно, чем именно. Вероятно, его кто-то пытается запугать, что, к сожалению, не так уж сложно. Досадно, что он никогда ничего не говорит прямо. Конечно, как вы и говорите, нужно сделать всё возможное, чтобы сохранить Voile в любом случае. Говорят, он решил уменьшить количество страниц, что, на мой взгляд, не очень удачно. В сложившихся условиях было бы более логично повысить стоимость подписки. В конце концов, главное – продолжать выходить...
Вы, наверное, знаете о продолжении дела R.I.S.S. Ответ Руже (или, по крайней мере, подписанный им) – это просто набор лжи, направленной против меня. Я никогда не видел ничего столь подлого и низкого. Так что они добились своего. Я жду только выхода своей книги, чтобы ясно сказать, что думаю. К тому же теперь мне уже нечем рисковать... В связи с этим я твердо решил больше ничего не давать им для публикации. Тем более я не смогу больше заниматься чем-либо для Вуллио или других. Я даже надеюсь, что они больше ничего не смогут издать, кроме своего Вронского, ради которого они на неопределенный срок откладывают переиздание моих трёх томов, которые уже распроданы. Во всяком случае, это предлог, который они приводят.
Любопытно, что в номере R.I.S.S., где опубликован ответ Руже, наряду с новыми нападками на Восток есть похвалы Ле Куру и особенно Вирту, что, похоже, подтверждает ваши предположения. Какие связи существуют между ними? Ещё одна любопытная вещь – это полное исчезновение сэра де Жильбера после моего ответа по делу Шартье. На этот раз даже есть своего рода завуалированный отказ от его теорий в статье псевдо-Мариани.
К слову об ответах, я решил, что всё-таки нужно «ликвидировать» Ле Кура раз и навсегда, причем сделать это в гротескной манере. После этого, если он все ещё будет настаивать, его можно будет послать куда подальше, как вы и говорите. Он, конечно, не самый опасный, но, вероятно, его подстрекают другие. Я думаю, что он всё ещё поддерживает тесные отношения с W. Я не знал, что он помирился с Фожероном, от которого я, кстати, давно не получал никаких известий. Я полагаю, что он, должно быть, недоволен тем, что я не захотел отвечать на его довольно назойливые вопросы.
То, что вы говорите о себе, меня беспокоит. Прежде всего, ни в коем случае не делайте этого обновления легального [пропущено слово] или любого другого внешнего шага. Кстати, я уверен, что вы не собираетесь попадаться в эту ловушку, ибо это действительно ловушка.
Шакорнак прислал мне копию части вашего обзора брошюры Саворе. Это очень хорошо. Возможно, он не имеет злого умысла, но, по крайней мере, он ошибается, говоря о том, чего не знает, и, даже если это происходит неосознанно, он движется в том же направлении, что и остальные. Я не знал, что Бодело покинул свой книжный магазин. Наверное, он уже совсем стар. Что касается [пропущено имя], то мне действительно кто-то сказал, что его книга наконец вышла. Я понимаю, что вы не хотите возобновлять с ним отношения. Я не знаю, что стало с Шамюэлем и его издательством «Пифагор». Он что-нибудь издал?
Шакорнак ничего не говорил мне о визите Ле Кура. Не знаю почему. Его ответ был хорош.
Ещё одна неприятная вещь – это история с Джукантором. Я не знаю точно, что там происходит, но у меня такое впечатление, что все нечисто. Клавелл написал мне по этому поводу, и, поскольку избежать разговоров о книге невозможно, я надеюсь, что он сделает это должным образом.
Менгель написал мне, чтобы сообщить о смене адреса. Это уже третье письмо от него, которое я получаю за короткое время после почти годового молчания! Я не спешу отвечать ему; к тому же я сильно отстаю со всей своей перепиской.
Я не понимаю, как Шакорнаку снова не удалось прислать мне номер Opinion со статьей Г. Трука. Интересно, удастся ли мне когда-нибудь её увидеть... – Что касается статьи Магра, то вы правы, это действительно смешно. Но в то же время это такая подлость, на которую я его не считал способным.
Возможно, Шакорнак действительно говорил мне о связях Брико с Комбом, но я не помню этого. Как вы и говорите, это всё те же люди, которых мы встречаем снова и снова...
Шакорнак прислал мне проспект чего-то под названием Les Amis Secrets [фр. Тайные друзья]. Речь идёт о серии лекций некоего Месмин-Наби (sic) под общим названием «Инициация и мистика». Что это ещё за история?
Я рад тому, что вы говорите о Бьяджини. Я боялся, что после предыдущих новостей он полностью перейдет на другую сторону.
Я вижу, что на Колониальной выставке не всё так уж замечательно. Впрочем, этому не стоит удивляться, и скорее удивительно было бы обратное.
Я снова возвращаюсь к Voile: письма Клавелла и Тамоса в целом создали у меня впечатление улучшения, но я думаю, что нужно быть более внимательными, чем когда-либо, потому что мы наверняка ещё не покончили с вредоносными действиями всех этих милых людей. Особенно теперь, когда они выполнили свою работу для издательства Véga, можно предположить, что они направят все свои усилия на что-то другое. Прежде всего, нужно следить за тем, чтобы Шакорнак не поддался страху и не совершил какую-нибудь оплошность. Я рассчитываю на вас и на Прео, чтобы вы следили за всем этим, насколько это возможно, и держали меня в курсе. Не забывайте, что даже вещи, которые сами по себе кажутся незначительными, иногда могут дать полезные указания.
С сердечным приветом,
Рене Генон