Le Caire, 26 juillet 1931
Mon cher ami,
J’ai reçu vos deux lettres de Bretagne et de Paris ; je n’ai pas répondu tout de suite à la première parce que je pensais bien que vous me récririez lorsque vous auriez trouvé la mienne à votre retour, ce qui est arrivé en effet.
Vous me demandez si je prépare un nouvel ouvrage ; je viens seulement de terminer celui dont je vous ai parlé, sur les états multiples de l’être, et je vais expédier le manuscrit ces jours-ci ; je voudrais bien qu’il puisse paraître vers la fin de l’année. Cela complètera le “Symbolisme de la Croix”, qui se rapporte en somme à la même question ; pour ce qui est de la difficulté de compréhension, je pense en effet que, à cause du plus grand développement, elle doit être, comme vous le dites, moindre pour le livre que pour mes anciens articles, qui s’y retrouvent d’ailleurs en totalité. Je ne sais pas encore ce que je vais entreprendre après cela ; on verra dans quelque temps, mais, pour le moment je n’ai pas beaucoup le temps d’y penser.
Je vois que je ne suis pas seul à être ennuyé pour le nº sur l’Atlantide ; croiriez-vous que je n’ai pas encore pu faire mon article ? Plus j’y pense, moins je sais ce que je vais pouvoir dire ; il va pourtant falloir que je tâche d’y arriver ces jours-ci. D’autre part, Chacornac, dans sa dernière lettre, se plaint que Filippoff, qu’il semble considérer comme le principal collaborateur de ce nº, tarde à lui envoyer son article ; il soupçonne Le Cour d’y être pour quelque chose, ce qui assurément n’aurait rien d’impossible.
Dans cette même lettre, Chacornac m’écrit ceci : “Je vois qu’il y a maintenant du tirage entre vous et Tamos. Ne pourriez-vous pas trouver un terrain d’entente, car il serait désastreux qu’une scission se fasse entre vous deux ?” Je me demande ce que cette phrase veut dire et si elle aurait été écrite sous l’inspiration de Tamos ; j’aimerais mieux qu’elle ne vienne que de Chacornac lui-même, qui ne peut pas se rendre exactement compte de la portée de certaines choses... Franchement, il me semble tout de même que ce n’est pas à moi de faire des concessions ; sans entrer dans d’autres considérations, peut-on raisonnablement me demander de contredire ce que j’ai écrit dans tous mes livres ? Et puis ce n’est pas qu’une question de terminologie, c’est véritablement une question de doctrine ; d’ailleurs, par ce que vous m’écrivez, je vois que vous du moins, vous comprenez bien de quoi il s’agit. Il n’y a qu’un point sur lequel il faut que je revienne : s’il est vrai que le mysticisme remplace en quelque sorte, d’ailleurs bien incomplètement, l’initiation qui n’existe plus en Occident, il ne s’ensuit nullement qu’on puisse parler d’“initiation mystique” ; il y a au moins deux raisons qui s’y opposent : l’une est la passivité du mystique, qui est le contraire de toute méthode initiatique ; la seconde est que les mystiques sont des isolés, en dehors de toute transmission régulière, de sorte que la “chaîne” initiatique fait entièrement défaut.
Pour les Rose-Croix, ce que j’ai voulu dire, ce n’est pas qu’ils n’avaient pas, les uns ou les autres, dépassé personnellement tel stade ; c’est que leur rôle, en tant que Rose-Croix, se rapporte à ce stade qui est la perfection de l’état humain ; je croyais pourtant avoir indiqué assez nettement cette distinction essentielle.
Quant aux Alexandrins, il me paraît difficile de dire jusqu’où ils ont pu aller ; le mélange d’argumentation philosophique qui se rencontre chez la plupart d’entre eux est assez gênant ; et puis il y a cette bizarre histoire d’après laquelle Plotin n’aurait atteint l’“union” que trois fois dans sa vie ; s’il s’agissait de la véritable union, quand elle est réalisée, elle l’est une fois pour toutes, d’une façon permanente et définitive ; alors, qu’est-ce que cela veut dire ?... – En tout cas, il est bien entendu que l’“Identité Suprême” ne peut être qu’au-delà de l’Être, puisque l’Être lui-même est “non-suprême” ; quoi qu’on en puisse dire, cela est bien loin du mysticisme ! – Je ne conteste pas la nécessité de telle ou telle étape suivant les circonstances ; vous avez probablement raison en ce qui concerne les Occidentaux, au moins actuellement ; mais j’entends seulement comparer les choses telles qu’elles sont en elles-même, et c’est à ce point de vue strictement doctrinal qu’il m’est impossible d’accepter certaines assimilations.
Je ne sais pas ce que le Tarot pourrait donner comme moyen de communication avec certains centres, mais la chose ne semble pas impossible “a priori”. Quant aux histoires d’“Asia Mysteriosa”, c’est évidemment bien compliqué, et c’est plutôt une caricature de certains procédés réels ; en tout cas, les résultats obtenus sont assez pitoyables.
J’ai vu le compte rendu du nº sur les Rose-Croix dans la “R.I.S.S” ; comme ineptie, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer ! – On a dit à Charbonneau, à l’archevêché de Paris, qu’il ne fallait jamais répondre à cette revue qui attaque tout le monde à tort et à travers ; l’affaire n’aura donc pas de suite ; c’est dommage...
Ce “Jeunesse-Club” est encore une drôle d’affaire, et passablement suspecte ; que de fous de toutes sortes !
Je ne savais pas que de Mengel et N. allaient chez Vulliaud, ni même qu’ils le connaissaient ; je me demande comment ils arrivent à s’introduire ainsi partout.
Il me semble bien avoir parlé à Chamuel de l’achat du livre de Rosny une des dernières fois que je l’ai vu avant mon départ, mais il ne m’en a jamais rien redit dans ses lettres, si bien que j’avais complètement oublié cette affaire et qu’il m’est impossible de rien vous en dire maintenant. Je n’ai d’ailleurs jamais répondu à sa dernière lettre, dans laquelle, comme j’ai dû vous le dire, il paraissait assez vexé des réflexions que je lui avais faites à propos de Jollivet-Castelot et autres et du caractère plus que mélangé des choses dont il m’avait fait l’énumération. J’aime mieux ne pas lui donner l’occasion de me réclamer encore quelque chose à éditer ; c’est plutôt gênant, quoique le fait de lui avoir indiqué quelques titres ne puisse évidemment pas être considéré comme un engagement, d’autant plus que, depuis ce temps-là, ses projets ont notablement changé de caractère.
J’espère recevoir bientôt le “Voile” de juillet, qui semblait devoir être un peu moins en retard. Mais que faire pour l’Atlantide ?...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 26 июля 1931 г.
Мой дорогой друг,
Я получил два ваших письма из Бретани и Парижа. Я не сразу ответил на первое, потому что думал, что вы напишете снова, когда найдете мое письмо по возвращении, как и произошло.
Вы спрашиваете, готовлю ли я новую работу. Я только что закончил ту, о которой я вам говорил, о множественных состояниях сущего, и отправлю рукопись в ближайшие дни. Я хотел бы, чтобы она вышла в конце года. Это дополнит «Символизм креста», который в целом относится к тому же вопросу. Что касается сложности понимания, я действительно думаю, что из-за более подробного объяснения она, как вы и говорите, будет относится в меньшей степени к книге, чем к моих старым статьям, которые, впрочем, в ней полностью воспроизведены. Я ещё не знаю, что буду делать после этого. Посмотрим через некоторое время, но на данный момент у меня нет много времени, чтобы думать об этом.
Я вижу, что я не единственный, кого беспокоит номер об Атлантиде. Поверите ли вы, что я до сих пор не смог написать свою статью? Чем больше я думаю об этом, тем меньше знаю, что смогу сказать. Тем не менее мне нужно постараться сделать это в ближайшие дни. С другой стороны, Шакорнак в своем последнем письме жалуется, что Филиппов, которого он, похоже, считает главным автором этого номера, медлит с отправкой своей статьи. Он подозревает, что Ле Кур причастен к этому, что, конечно, вполне возможно.
В том же письме Шакорнак пишет мне: «Я вижу, что сейчас между вами и Тамосом есть разногласия. Не могли бы вы найти общую почву, потому что было бы катастрофой, если бы между вами двумя произошел раскол?» Я задаюсь вопросом, что означает эта фраза и была ли она написана под влиянием Тамоса. Я бы предпочел, чтобы она исходила только от самого Шакорнака, который не может точно осознать значение некоторых вещей... Честно говоря, мне всё же кажется, что не мне следует идти на уступки. Не вдаваясь в другие соображения, можно ли разумно требовать от меня, чтобы я противоречил тому, что писал во всех своих книгах? И потом, это не просто вопрос терминологии, это действительно доктринальный вопрос. Кроме того, из написанного вами я вижу, что по крайней мере вы хорошо понимаете, о чём идёт речь. Есть только один пункт, к которому я должен вернуться: если правда, что мистицизм в некотором роде заменяет, хотя и очень неполно, инициацию, которого больше нет на Западе, то из этого вовсе не следует, что можно говорить об «мистической инициации». Есть по крайней мере две причины, которые этому препятствуют: одна – пассивность мистика, которая является противоположностью любого метода инициации; вторая заключается в том, что мистики – это отдельные личности, вне какой-либо регулярной передачи, так что «цепь» посвящения полностью отсутствует.
Что касается розенкрейцеров, то я хотел сказать не то, что никто из них лично не превзошёл ту или иную стадию, а то, что их роль как розенкрейцеров относится к этой стадии, которая является совершенством человеческого состояния; и всё же я считал, что достаточно ясно обозначил это существенное различие.
Что касается александрийцев, мне кажется трудным сказать, насколько далеко они могли зайти. Смешение философской аргументации, которое встречается у большинства из них, довольно неудобно. А ещё есть эта странная история, согласно которой Плотин достиг «соединения» только три раза в своей жизни. Если речь идёт о настоящем соединении, то когда оно достигается, это раз и навсегда, постоянно и окончательно. Так что же это значит?... – Во всяком случае, хорошо известно, что «высшее тождество» возможна только за пределами Сущего, поскольку само Сущее является «невысшим»; что бы ни говорили, это очень далеко от мистицизма! – Я не оспариваю необходимость той или иной ступени в зависимости от обстоятельств. Вы, вероятно, правы в отношении западных людей, по крайней мере в настоящее время. Но я хочу только сравнить вещи такими, какие они есть сами по себе, и именно с этой строго доктринальной точки зрения я не могу принять некоторые уподобления.
Я не знаю, что Таро может дать как средство связи с некоторыми центрами, но это не кажется невозможным «априори». Что касается историй об Asia Mysteriosa, то это, очевидно, очень сложно и скорее карикатура на некоторые реальные приемы. Во всяком случае, полученные результаты довольно жалкие.
Я видел отзыв в номере о розенкрейцерах в R.I.S.S; по своей неумелости он превосходит все, что можно себе представить! – Шарбонно в архиепископстве Парижа сказали, что не следует отвечать на этот отзыв, который нападает на всех подряд. Так что дело не будет иметь продолжения. Жаль...
Этот Jeunesse-Club – ещё одна странная и довольно подозрительная история. Сколько сумасбродов всех мастей!
Я не знал, что де Менгель и Н. едут к Вуллио и даже что они его знают. Я удивляюсь, как им удается везде так внедряться.
Кажется, я говорил Шамуэлю о покупке книги Розни в один из последних раз, когда видел его перед отъездом, но он никогда ничего не говорил мне об этом в своих письмах, так что я совершенно забыл об этом и теперь не могу вам ничего сказать. К тому же я так и не ответил на его последнее письмо, в котором, как я должен был вам сказать, он, похоже, был довольно обижен на замечания, которые я ему сделал по поводу Жолливе-Кастело и других, а также на более чем неоднозначный характер вещей, которые он перечислил. Я не хотел бы давать ему возможность просить у меня что-нибудь ещё для публикации; это довольно неудобно, хотя тот факт, что я указал ему несколько названий, очевидно, не может рассматриваться как обязательство, тем более что с тех пор его планы заметно изменились.
Надеюсь скоро получить июльский номер Le Voile, который, похоже, должен был немного опоздать. Но что делать с Атлантидой?...
С наилучшими пожеланиями,
Рене Генон